‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 188 sur 386 · Récit de la fêle de Chartres · texte numérisé non relu

Récit de la fêle de Chartres

4. Cf. le discours du citoyen Gaillard à cette même fête [473], 4, 5, 7, et celui, d'un déisme si vigoureusement anticlérical, du citoyen Guillaume, à la fête de Montpellier [472'''^], 8, 25-26.

Vicaire Savoyard ne pourrait pas reconnaître comme ses disciples tous ces orateurs d'églises désalîectées, qui ne dépassent jamais, dans leurs plus vifs élans de ferveur religieuse, le strict déisme voltairien.

On ne peut vraiment, semble-t-il, retrouver l'esprit de Jean-Jacques que dans la tentative de Robespierre. La religion de l'Être suprême dont le dictateur couronnera le « règne de la vertu », si elle ne représente qu'un des aspects du rousseauisme religieux, a du moins ceci de commun avec la religion de Rousseau : qu'elle marque un mouvement offensif de l'idée religieuse, et qu'elle est une protes lalion contre l'incrédulité envahissante. Le culte de la Raison n'était qu'une transition plus ou moins h3'pocrite vers un athéisme intégral; le dessein de Robespierre, qui s'explique dans une" âme façonnée par les principes de Jean-Jacques, aura été de rendre à la nation une vie proprement religieuse, pour lui permettre de rester une nation. A cet homme, qui voulait fonder une démocratie unanime et forte, les dogmes de la religion civile, tels que les prêchait le Contrat, ont seuls paru capables de cimenter indissolublement l'édifice social, de rétablir l'unanimilé dans les cœurs, et de courber toutes les volontés sous le joug de la loi devenue sainte. Ici nous sommes obligés de reconnaître l'inlluence authentique de Jean-Jacques, non pas seulement parce que c'est de lui qu'on se réclame, mais parce que, dans les discours qui sont mis sous son patronage, on letrouve quelque chose de son accent et de sa foi. Chercher une religion qui fasse la cité à la fois une et sacrée> qui transforme le devoir civique en commandement divin, ce fut bien le rêve de l'auteur du Contrat, et celui de Maximilieu Robespierre. Affirmer Dieu, l'Ame et son innnortalité, contre les philosophes qui veulent détruire toute espérance et toute sanction, ce fut la tûche que s'imposa l'auteur du Vicaire Savoyard, et ce fut celle aussi du pontife de l'Être suprême. Disons-le tout de suite : le parallèle ne peut se prolonger. Jamais « l'Incorruptible » n'a pu dire, — ni, sans doute, penser— le : « je suis chrétien )> de Jean-

Jacques. Entre rame timide, incertaine, assoiffée <laniour, du promeneur solitaire, et lame sèclie, étroite et dominatrice de Maximilien, il semble qu'il y ait un abîme. N'importe! les deux liommes marchent sur la même route. Également indulgents pour les croyances populaires, ils ont, en apparence du moins, le même souci de ménager la transition vers la religion de l'avenir. Déjà, sous la Législative, au club des Jacobins, Robespierre avait protesté l)lusieurs fois contre un anticléricalisme qui serait purement destructeur. '< 11 ne faut pas, répondait-il à Palissot, heurter de front les préjugés religieux que le peuple adore »; il avait osé déclarer que <( la société ne pouvait entendre sans danger » le réquisitoire d'un philosophe contre les dogmes du culte chrétien i; il avait, malgré les ironies de Guadet, défendu l'idée de Providence, soutien nécessaire de la conscience et de la vie sociale-.

Ces déclarations hardies, que son éloquence savait faire ap[)laudir, à tout le moins tolérer, s'enveloppaient encore de formules prudentes, d'anathèmes méprisants contre les fanatiques et les prêtres; mais l'orientation de sa pensée ne i)ouvait plus se dissimuler. Un petit fait symbolique lavait rendue manifeste. Le 5 décembre 1792, le buste dllelvetius, qui ornait le club des Jacobins, avait été abattu et brisé sur les sommations de Robespierre, comme celui d'un philosophe impie : <c Helvetius, s'élait-il écrié, était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral, un des cruels persécuteurs de ce bon J. J. Rousseau, le plus digne de nos hommages. Si Helvetius avait existé de nos jours, n'allez pas croire qu'il eût embrassé la cause de la liberté, il eût augmenté la foule des intrigants beaux-esprits qui désolent aujourd'lnii la patrie"- ". C'était, sous une forme plus violente, l'apostrophe

1. Séance du 29 novembre 1791 [150], ap. Société des Jacobins, édil. F. A. Aulard, Paris, Jouaust, Noblet, Quantin, 1889-1897, 6 vol. in-8, 111, 266-267.

2. Séance du 26 mars 1792, Id., 111, 451-452, et [150], XIII, 444-447.

3. Séance du 5 décembre 1 792, np. Société des Jacobins, op. cit. , IV, 550- 532. Cf., dans la Décade du 20 fructidor an Y [08], XIY, 461-462, le

du Vicaire Savoyard à la c triste pliilosophie >< de VEsprit et à « l'àme abjecte » de son auteur. Mais il ne se contentait pas de prendre « au bon Jean-Jacques» ses invectives; il lui prenait sa foi; il laffirmait ouvertement l'année suivante, encore aux Jacobins, sous la présidence d'Anacharsis Clootz, cet étrange « défenseur de Jean-Jacques », qui avait proposé, quelques jours plus tôt. à la Convention d'élever « une statue dans le temple de la Raison au premier ecclésiastique abjureur », au curé Jean Meslier ». Ce jour-là, Robespierre n'avait pas craint de scandaliser ses collègues, et de passer aux yeux d'un grand nombre pour « un esprit étroit, un homme à préjugés ». Parlant « non comme philosophe, mais comme représentant du peuple », il avait dénoncé ceux qui, « sous prétexte de détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'a théisme lui-même »; système « insensé », disait-il, que la Convention, comme législatrice, ne peut qu' « abhorrer ». Et après avoir laissé tomber sa fameuse formule : l'athéisme est aristocratique, u lidée d'un grand Être, ajoutait-il, qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent. Si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables... Je n'en suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer. Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer- ». C'est sur un mot de Voltaire ' qu'il termine ce développement, mais c'est bien l'esprit de Rousseau qui l'anime : c'est la réaction contre la philosophie encyclopédiste qui continue.

On s'en aperçut quelques mois plus tard, quand Robespierre, devenu tout puissant dans la Convention, put dédaigner les formules diplomatiques et dévoiler tout son

discours de J. A. Creusé-Lalouche. De V intolérance philosophique et de l'intolérance reli(jieusc, où il rappelle ces discours et ces faits, pour prouver rtioslilité foncière de Robespierre contre la « philosoptiie ».

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