‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 190 sur 386 · Profession de foi · texte numérisé non relu

Profession de foi

Quelle était la pensée profonde de Robespierre? Aujourd'hui encore elle est mal éclaircie. Pour les uns, semble-t-il, le culte de l'Être suprême pouvait marquer une étape vers une restauration religieuse, analogue à celle que Bonaparte devait tenter huit ans plus tard; et ils mettent en valeur, pour inviter à ce rapprochement, toutes les paroles libérales de Robespierre, toutes ses mesures d'indulgence en faveur des catholiques '. Pour d'autres, la politique religieuse du dictateur ne fut que la stricte réalisation du Contrat social, et sa religion, une religion purement civile, avec une pointe très agressive contre tous les cultes, surtout contre le catholicisme ^. On s'explique ces divergences d'interprétation en face d'un homme qui n'a pas livré sa pensée de derrière la tête, et dont les discours, très étudiés, ne se permettaient aucune imprudence d'expression. Cet orateur avisé a toujours eu soin d'atténuer ses professions de foi religieuses par de rassurantes déclarations sur les superstitieux et les fanatiques ^ et de flatter la sensibilité populaire sans trop effaroucher les politiciens K A tout prendre cependant, qu'il l'ait voulu ou

1. Cf. A. Aulard, Le culte de VÈlre suprême [572], passim, et surtout 235-240.

2. Cf. A. Mailliez, Robespierre et la déchristianisalion [602], 66-148.

3. M. Mathiez fait remaniuer avec raison [602], 123-124, que le grand discours du 1" frimaire est toujours cité d'après le Moniteur, mais (|ue le journal de Robespierre, VAntifédéraliste, du 4 frimaire, fournit un texte qui a chance d'être plus exact et qui est beaucoup plus anticlérical. Au reste, dans les moments même où il s'attardait sur la note anlichrétiennc, le souvenir de Rousseau ne l'abandonnait pas. Cf. la fin de son discours du 20 prairial an 11, Moniteur du 22 prairial [66], XX, 684 : « Etre des êtres, nous n'avons point à l'adresser d'injustes prières; tu connais les créatures sorties de tes mains; leurs besoins n'échappent pas plus à les regards que leurs plus secrètes pensées ». C'est la reprise de la déclaration du Vicaire [47], 293-295 : ■• Je converse avec lui,... mais je ne le prie pas ».

4. 11 avait, d'ailleurs, plus peut-être qu'on serait tenté de le croire, le sentiment de ce qui pouvait et de ce qui ne pouvait pas être réalisé. Au jeune JuUien, qui réclamait, conformément aux principes du Contrat, le bannissement de tous les athées, il répondait (séance des Jacobins, du 26 floréal [loO], XXXIII, 68) : « Ce principe ne doit pas être adopté. Ce serait inspirer trop de frayeur à une multitude

non, la religion de l'Être suprême était un retour vers la religion sans épithète. Cest bien ainsi, senible-t-il, que le peuple linterpréta; et. dans « l'ivresse populaire qui accueillit ce premier essai rétrograde vers les idées religieuses », Lucien Bonaparte voyait avec raison un témoignage de rame nationale en laveur du culte traditionnel '.

Ces incertitudes de la pensée religieuse de Robespierre, nous les retrouvons chez tous les interprètes du culte nouveau. Visiblement, ils hésitent; dans leurs discours et leurs poèmes, ils ne savent où mettre l'accent principal : sur la haine du prêtre et la détestation du fanatisme, ou sur riiorreur des désolantes philosophies et l'affirmation des consolantes vérités. Dans les chants mêmes qui furent composés pour la fête du 20 prairial, le Dieu qui est invoqué semble par instants se confondre avec la nature ou avec la liberté, et n'être qu'un i)rête-nom du patriotisme :

Dieu de la liberté, du peuple et du courage. Les prrtres et les rois nous voilaient ton image; Nous voulons t'adorer loin des prêtres, des rois: Nous avons retrouvé tes traits dans la nature.

Sa voix fidèle et pure A dicté nos devoirs, notre culte et nos lois.

Mais une autre hymne de cette même fêle nous monlrc dans ce « Dieu de la liberté ». o le père de la nature ».

Créateur et conservateur;

une autre surtout nous met en garde cruitre le faux Dieu des " i)hilosophes >> :

d'imbéciles et d'hommes corrompus... Je crois qu'il faut laisser celte vérité dans les écrits de Rousseau, et ne pas la mettre eu pratique . C'est ce Jullien que je crois le correspondant de Rousseau : Cf., plus baut, p. .")(l, note.

1. Discours de Lucien Bonaparte au Corps législatif, le ISgeraiiiial an X '515', 113.

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A l'homme ils ravissaient les douceurs de la vie. Ces êtres immoraux, dont la philosophie, Propice aux vœux secrets de tous les cuuirs pervers, .\vait rendu les cieux déserts '.

Dans un sermon sur l'Être suprême, prononcé douze jours seulement après le décret du 18 Horéal, un citoyen de la section Châtier conviait ses auditeurs, en une formule inspirée du Vicaire Savoyard, « à écarter les prêtres et les jihilosophes, à n'écouter que notre conscience »; mais c'était surtout les prêtres, ces « charlatans adroits », qui étaient malmenés. 11 citait « l'immortelJean-Jacques » avec admiration, et « le philosophe Jésus » avec sympathie, mais il parlait de Dieu et de rimmortalité avec une imprécision et une froideur qui ne dépassaient pas de lieaucoup le culte de la Raison -. Au contraire, dans le Caléchisme du citoyen de Sérane, nous retrouvons quelque chose de cette piété à la Jean-Jacques, que sa Théorie de l'éducation, sept ans plus lût, nous avait permis d'apprécier; et la prière qui termine son Catéchisme — prière qu'il faisait, disait-il, réciter à ses élèves, et qui, à l'en croire, était « adoptée déjà dans quelques maisons d'éducation », — a gardé une phraséologie dogmatique, une abondance du cœur, et surtout des aflirmations précises, qui sont bien près d'être chrétiennes. Si l'on excepte le court verset qui a permis de l'intituler « républicaine », il reste une prière très voisine du vieux catéchisme, et que pourtant le Vicaire Savoyard eût pu réciter :

Je crois qu'il y a un Être tout-puissant, éternel, infini en perfections,, qui se connaît et qui s'aime.

Je crois que le ciel avec ses astres, la terre avec ses planètes et ses animaux, les éléments vivifiants et tout ce qui existe, sont l'ouvrasse de ses mains bienfaisantes. Je l'adore en

1. Mercure français, du 25 messidor an 11 [67], X, G9-75. La première citation est de J. Labartasse, la seconde de M. J. Chénier, la troisième de Geoffroy.

2. Discours prononcé [jar un citoyen de lu section Chalier [472], 3, 5, 7, 9.

esprit et en vérité, et je lui offre toutes mes paroles et mes actions.

Pour obtenir sa toute puissante protection, je veux toujours marcher en sa présence, remplir dignement les devoirs de mon état, et employer au service de la société, dans laquelle et pour laquelle je suis né, toutes les forces de mon corps, les lumières de mon intelligence et les vertus de mon cœur.

Je promets de ne jamais faire du mal à personne et de faire aux autres tout ce que je voudrais qu'ils me fissent, afin de me rendre digne des bontés de Celui qui, tous les jours, comble lunivers de ses biens, et qui fait luire le soleil sur les bons et sur les méchants.

Je veux vivre et mourir en bon républicain, persuadé que ce gouvernement est le seul avoué de la nature, puisqu'il est le seul conforme aux droits de l'homme.

Reçois, ô mon Dieu, cette sainte résolution, et donne-moi la fon-e de la remplir. Ainsi soit-il '.

Robespierre tombé, le mouvement dont il avait pris l'initiative ne s'arrêta pas; et Rousseau va rester, pour les hommes d'État, le conseiller religieu.x, celui qui encourage au maintien des croyances nécessaires. Mais ses interprètes vont se diviser. Les uns, fidèles à la tradition révolutionnaire, et strictement attachés au Contrat, à sa lettre plus encore qu'à sou esprit, continueront le rêve de Robespierre, dune religion purement civile; les autres, disciples surtout du Vicaire Savoyard, abandonneront peu à peu la rigidité des principes du Contrat, \^oui trouver les compromis indulgents cjui permettront la renaissance du culte séculaire ; et, tout compte fait, entre ralhcisme « insociable » et la vieille religion, à la fois consolatrice et conservatrice, ils n'hésiteront pas.

Au moment même où Robosi)ierre instaurait le cullo de l'Être sui)rénic, Riouffc, dans sa prison, moitié plaisant, moitié sérieux, imaginait « la religion d'Ibrascha », pour

I. Calécldsine du citoyen [47Î5'"'], 63-04 : « .Suivent, ajoute Scr.'iiie, les prières particulières, qui doivent tHre dictées par le sentiment intérieur de ses besoins, et articulées par le cœur, qui seul prie ».

décourager un « bon bénédictin » qui avait entrepris de le convertir'. Cette religion. — qui voulait se maintenir à égale distance « des froids athées », et des prêtres, « plantes parasites qui poussent autour de l'arbre religieux et l'étoulTent », — ne diffère guère de la religion robespierriste : cest un déisme « fort épuré », qui affirme avec enthousiasme « le dogme sublime de l'immortalité de l'âme », mais qui fait mauvais visage à « toutes les superstitions dont notre enfance a été nourrie- ». L'influence de Jean-Jacques s'y manifeste par ce commandement d'ibrascha, le seul que le Dieu ait écrit : « femme, que ton sein nourrisse ton enfant », et aussi par un respect admiratif |)our le » fils de Marie », dont la « l'ésignation louchante » et le '< vrai courage » atteignent, s'ils ne les dépassent, les plus nobles sentiments de Sénèque, d'Épictète, de Marc- Aurèle'^ Mais Riouffe reste un idéologue, qui croit à la vérité intellectuelle et à la vertu de la science : « la vérité n'est pas vérité, parce qu'elle est ancienne, mais parce qu'elle est vérité...; les lettrés sont les scribes d'Ibrascha '* ». Sous une forme badine, c'est déjà une théophilanthropie, et ce prisonnier de Robespierre partage sa religion.

Elle diffère bien peu de cette « religion civile » que le citoyen Lanthenas, avec une ténacité méritoire, présenta trois fois à la Convention sans succès, et que, pour finir, en l'an VI, il soumit an jugement du public. Lanthenas « propose sa religion civile aux républiques pour l'un des gouvernements représentatifs » : c'est dire assez qu'il se réclame de Jean-Jacques et de son Contrat. L'épigraphe de son livre est, d'ailleurs, empruntée au chapitre de la Religion civile : « Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel, ce qui, séparant le système théologique du système politique, fit que l'Etat cessa d'être un, et causa les

t. Mémoires dhin dHcmi [479], 154-158.

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