T— LES AVANT-COUREURS DE CHATEAUBRIAND
La révolution française, en bouleversant la société, a laissé presque intactes, dans l'élite de la nation, les consciences ou, du moins, les intelligences. Elle a pu ici et là, chez certaines natures jusqu'alors ignorantes d'ellesmêmes, développer des puissances insoupçonnées de vaillance ou d'ignominie; elle a pu rejeter brusquement telle âme déjà croyante vers ime dévotion plus stricte ou plus agressive; mais elle n'a guère modifié — sinon très lentement — dans la masse des esprits cullivés, les conceptions de l'univers et de la vie. Des conversions intégrales et dogmatiques, comme celle de La Harpe, dont on puisse rendre la Révolution responsable, sont ti-ès rares. « Je vais vous l'aire cet aveu, écrit un réilaclcnr des Annales catholiques, en se tournant vers les ré\ ululifuinaires impies : Quoi(|UC pénétré de la subliniilé de noire religion, j'ai eu le malheur d'en nV'gliger quelquefois les devoirs. Ce sont vos profanations, vos blasphèmes, vos brutalités sacrilèges, qui uî'ont fait reiilrer en moi-même. C'est vous qui m'avez rendu dévot ' ■». Mais ce pieux la'ùpie reconnaît Ini-
L 1706 [70 Bj, IV, 44.
LA préparation: du « GEME DU CIIRISTIAMSME ». 269
niOme, (luavant la lîévoliitioii, il était déjà « pénétré de la sublimité do sa religion » « La religion de Jésus-Christ est la religion du malheur », s"écriera l'évêque de Coutances. en rouvrani, au lendemain du Concordat, les églises de son diocèse ' ; mais les « malheureux » qui, dans leur détresse, s'étai ::'i tournés vers Jésus-Christ, Tinvoquaient déjà dans leurs jours de joie. Louis XVI, détrôné et condamné, ne trouve de réconfort que dans sa piété, mais le lamentable exilé de Mitau et d'Hartwel restera voltairien; les prisonniers de la Terreur et les soldats en guenille de l'armée de Condé continueront à croire et à vivre comme aux plus beaux jours de Trianon : « J'ai observé, raconte Riouffe, qui faillit être l'une des victimes de Robespi'erre, que les idées religieuses se sont fort épurées dans toutes les tètes, et que le déisme y a renqilacé toutes les superstitions dont notre enfance a été nourrie; elles se retraçaient à très peu de personnes dans ces terribles moments : preuve que l'espèce humaine commence à en être bien guérie en France "^ ». Avant de monter à léchafaud, le jeune Custine écrit à sa femme un dernier adieu. « Je n'érige point en axiomes, lui dit-il, les espérances de mon imagination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans désirer te revoir un jour ^ >>. 11 lui dit cela discrètement, avec un demi-scepticisme mélancolique, comme il l'aurait fait cinq ans plus tôt, s'il était mort paisiblement dans son lit. C'est le dernier appel d'une mère, et non la détresse de l'exil ou le spectacle « des révolutions », qui convertira Chateaubriand*. Fontanes publiera en 1795 le Jour des morls dans une campagne, où l'on se plaît à discerner un retour de l'àme française à la sensibilité religieuse; mais cette élégie, inspii'ée de celle de Gray, comme tant d'autres élégies contemporaines, Fon-
1. Discours pour la roaverlure de l'église de i hospice de la Pilié [70 C], 11, 133.