Cf. la première P;V/ace du Génie [309^ I, p. viii
270 HOUSSEAU ET LA KESTAURATION RELl(;iKUSE.
tancs la lisait dans les salons dès 1183 '. Ce qui fait qui^l'on croit apercevoir après la Terreur une orientation nouvelle de Tesprit national, c'est qu'on connaît insuffisamment la littérature religieuse/des dernières années de l'ancien régime. Mais, pour qui a lu les Fauchet, les Boulogne, les Boismont, les Lamourette, et tous ces prêtres « sensibles » qui, à la veille de la Révolution, célèbrent déjà, en artistes et en citoyens, le génie du christianisme, son utilité et sa beauté, — les arguments de Chateaubriand et de Ballanche sont d'une nouveauté moins surprenante; et le plus grand étonnement qu'on éprouve en les lisant, c'est que cette apologétique sentimentale, depuis si longtemps préparée, n'ait trouvé que si tard ses interprètes définitifs. Ce n'est pas la Révolution qui a fait le Génie du christiaiiisme : ce serait elle i)hitùt qui aurait retardé son apparition ; et ce cjui frappe le plus l'historien des vingt dernières années du xviii'-' siècle, c'est, par-dessus le trou noir de la Terreur, la continuité de la tradition littéraire. Avant comme après 89, Saint-Lambert, Volney, Condorcet, Naigeon, Sylvain Maréchal, restent des fidèles de la .^ philosophie », repousseiTt toute morale qui voudrait prendre ses principes en dehors du monde physique et de ses lois, affirment leur foi robuste dans le triomphe de la raison. Avant comme après 89, Necker, Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, [îamond, l'abbé Gérard, continuent à prêcher (' rim[)ortance des opinions religieuses » ou les séductions louchantes de la foi en Dieu; et Rousseau, dont nous avons vu qu'il leur avait appris à sentir, garde sur eux sa prise. Avant comme après 89, il reste le maître, toujours chéri, des Ames sensibles, de tous ceux qui, au nom du canir, l>roteslent contre une « décourageante » philosophie.
Ce n'est pas, faut-il le dire, que la Révolution, mêïuc immédiatement, n'ait enrichi l'àme française de quelques senlinicnls nouveaux, ou plutôt n'ail renforcé en elle
I. Cf. Sainte-Bouve, Por^vK^s /('a-'nu/rs, muiv. edil., Paris, Garnier, 1882, in-16, II, 218.
LA PREI'ARAÏlOiN Dli <' OKNIE DU CIIRISTIA.MSME ». 271
(|uol(lues sentimculs (irjà pioCoiuls, mais qui vont tlevcnir <luininaleurs. Elle a d'abord accru chez un grand nombre la déliance des systèmes, des théories abstraites, de toutes les constructions purement logiques que l'homme essaie d'imposer aux choses de vive force. Cette révolution, qui sest ouverte sur un splendide rêve de la raison, semble en proclamer tragiquement la faillite. En voyant ce qu'étaient devenues j'i rexi)érience tant d'idées qu'on eût dit avoir pour elles la justice et la vérité, une immense lassitude accable les esprits : on est las de penser; on réclame Tordre dans la rue et le repos dans les esprils, fûl-ce aux dt'pens de la liberté'. En outre, suivant la pénétrante remarque de Mme de Staël, la Révolution avait fourni aux imaginations et aux sensibilités une matière tellement riche, tant de spectacles, d'angoisses, de pitiés, d'enthousiasmes, de colères, qu'elle était à elle seule comme une religion, ou qu'elle suppléait à la religion dans les Ames : « La rapide succession des événements, les émotions «[uelle faisait naître, causaient une sorte d'ivresse qui hâtait le temps et ne laissait plus sentir le vide ni l'inquiétude de l'existence - «. Tout cela tombé, les occu[)ations régulières reprises, la vie publique anémiée, il ne reste que cette « inquiétude » et ce « vide » grandissants, qui vont devenir le mal du siècle. A ces âmes « démoralisées », pour employer le néologisme à la mode ■', démoralisées et désabusées, mais non satisfaites, la religion peut s'offrir : (îUe trouvera bon accueil. C'est à ce moment que Joseph de Maistre, songeant, lui aussi, à « l'immensité de nos besoins et à l'inanité des moyens » offerts par la vie contemporaine, écrivait : u II me semble que tout vrai philo-
1. Cf. l'analyse de cet état d'espiit, qui indigne, du reste, Mme de Staël, dans le niscours préliminaire de la ■■ Littérature >. [308], passim et surtout .38-39.