Annal''S philosophiques [10 C], I
11 ne s'agit pas ici de rendre aux idéologues la justice qu'on leur a si longtemps refusée'. Parmi ces hommes de talents inégaux et de caractères mêlés, dont quelques-uns n'ont su être que sèchement, aigrement ou impertinemment rationalistes, plusieurs ont fait sans tapage, mais avec intelligence, sérieux et probité, des besognes utiles : ils ont conservé à la science française le sens des recherches précises, des discussions méthodiques, de la philologie, de l'histoire exacte; et la génération de Chateaubriand leur a fait trop durement expier leur indigence sentimentale; mais je voudrais faire comprendre ici comment l'opinion publique, toujours simpliste et partiale, n'a voulu voir dans ces intellectuels « que des chenilles philosophiques, n'ayant d'instinct que pour la destruction- », et comment Rousseau a pu aider l'Ame française à se rebeller contre eux.
Ce qui donne, en effet, à ce groupe sa cohésion, c'est sa jibilosophie irréligieuse et agressivement irréligieuse. Quand, à la fin de l'an X, paraîtra le « scandaleux placard -> des Aventures de Jésus-Cadet ■•, le public cherchera aussitôt le coupable « dans la bande de ces jeunes vandales qui rédigent la Décade »..lls protesteront énergiquement : « Des gaîtés de ce genre, diront-ils, ne s'accordent ni avec notre âge, ni avec notre caractère, ni avec l'état ou la position d'aucun de nous* ». Je crois qu'ils disaient vrai : leur irréligion est grave, à tout le moins, elle n'est pas « gaie »; ils ont perdu le sens des joyeusetés voltairiennes; et c'est beaucoup plutôt l'héritage de D'Holbach et de Boulanger qu'ils ont recueilli. Mais, si la plupart sont incapables de plaisanteries ignobles, c'est leur philosophie et leur exégèse qui en fournira la matière; et c'est bien parmi les lecteurs de la Décade que Parny trouvera en 1799 des lec-
1. Mais qu'on leur rend aujourd'hui : cf. le livre de M. INcavel 'JM)].