‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 216 sur 386 · Quatrième séance · texte numérisé non relu

Quatrième séance

c'était toujours un disciple de Rousseau : c'était Mercier, et c'était Bernardin de Saint-Pierre : Mercier osait faire devant eux le procès de Locke, de Condillac et de leurs « lolics ■», affirmer les idées innées, la conscience, l'instinct divin, les bienfaits de la croyance en Dieu, et il dénonçait « V Encyclopédie, écume empoisonnée des plus monstrueuses erreurs », comme la source où venaient « puiser les sophistes d'aujourd'hui ' ». Bernardin de Saint-Pierre, sous les huées de ses collègues, tel autrefois Jean-Jacques à la table de Mlle Qninault, maintenait courageusement la nécessité des « dogmes consolateurs » pour << fonder la morale d'un peuple ^ )>.

Mais ce n'était pas seulement à rinstilul (jae les idéologues rencontraient Bousseau pour le combattre. Quand Sylvain Maréchal présentait avec satisfaction au public u l'homme sans Dieu » comme « l'homme du siècle d'or, l'homme dans toute sa plénitude'^ », le public niéme dévot, qui avait lu jadis la Julie et YÉmile, se rapprochait instinctivement de celui qui s'était offert aux prêtres de toutes les religions pour les aider à sauver l'idée de Dieu. La coalition était inévitable. Un petit livre, par son titre seul, nous la rendra sensible : c'est celui du chanoine Muzarelli, qui ne fut traduit qu'en 1807, mais qui avait paru en italien dès 1798''- : Rousseau accmateur des philosophes de son siècle ei prophète de leur destruction. Muzarelli rassemble avec satisfaction tous les textes de Jean-Jacques sur l'incohérence, l'orgueil et le danger [)liilosophiques; il utilise, en particulier, les déclarations des œuvres posthumes et les prophéties de Jean-Jacques sur le rôle destructeur de (I l'inquisition philosopliiipur > et sur les noirs desseins de

1. Cf. la Décade philosoplùqae, des 30 genniiuil. 10 et 20 lloréal ail VIII 168], 140-143, 238-241,300-809.

2. Fragments d'autobiographie [."kSOj, 391-393. Cf. encore un incident analogue à son cours de l'Ecole normale, 316.

3. Dictionnaire des athées, ap. Htrenncs rcligieusi^s, 1802 [70'"']. 46.

4. J. ./. Housseaii accusalor de' JUosuJî. Assisi, 1798, iii-8 : cf. P. ll;izard, /.'/ révolution française [004], '.10.

LA PRKI'ARATION PU « GENIE DU CIlinSTIANISME ». 28Ei

(•(>ttc (( ligue » contre Dieu'. Le bon chanoine reconnaît (jue l'auteur du Contrai et de Vlnégalité « a grandement aidé la révolution actuelle », mais qu'il l'aurait reniée et détestée, car c'était au fond nn conservateur; et, malgré ses négations superficielles, « il respectait Jésus-Christ et '^on Évangile^ ». Les textes et les idées que Mnzarelli a concentrés dans cette petite brochnre, on les trouverait, à l'éjat de dispersion, dans presque tous les ouvrages d'apologétique qui ont été publiés entre 1796 et 1802. Il paraît de bonne guerre à tous ces défenseurs du christianisme de rendre la pTiilosophie responsable des atrocités révolutionnaires. « Tous nos buveurs de sang étaient des philosophes », assure l'alibé Gérard''. Le jurisconsulte Bernardi écrit tout un livre pour traitel- « de l'influence de la philosophie sur les forfaits de la Révolution'* »; Robert des Saudrais.en collaboration, sans doute, avec ses jeunes neveux Lamennais, compose en 1797 son pamphlet des Philosophes, où l'ironie de Sterne et l'indignation de Jean- Jacques se réunissent pour llétrir la grande coupable du siècle. La Décade le constate avec mélancolie : la philosophie n'est plus à la mode : il est de bon ton aujourd'hui de la « calomnier >s de « croire ou de feindre de croire que les excès révolutionnaires, les noyades, les mitraillades, les brisements de scellés, avaient été commis par des philosophes' ». Pour cette œuvre de « calomnie )>, Rousseau est là, qui fournit les réquisitoires tout faits, d'autant plus frappants qu'ils sont prophétiques. On pourra, par ailleurs, signaler l'auteur du Contrat comme un anarchiste dangereux: on lui reconnaîtra toujours beaucoup de sens, quand il fera le procès des k philosophistes », ou qu'il confessera u l'intluence salutaire du christianisme sur la société»^ ».

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