Pensées [140 A
LA PRÉPARATION DU « C.ÉNIE DU CHRISTIANISME ». 300
religion f(iii puisse vous guérir de Rousseau, parce qu'elle contient tout le meilleur de Rousseau, et que vous le retrouverez en elle. — Une œuvre est là, qui semble justilier cette exégèse : le Sentiinenl de Ballanche, suite de méditations à la fois chrétiennes et rousseauistes, comme Tétaient, quelque douze ans plus tôt, les (jeuvres de l'abbé Laniourette. A lire Ballanche, on se rend bien compte que c'est Jean-Jae([ues qui lui a conservé, sinon sa foi, du moins sa piété : il reconnaît en lui une âme naturellement chrétienne, le cite, entre Sainte Thérèse et Vlmitation, comme un des grands mystiques, et « avoue franchement son faible » pour lui : « Non, ne me dites rien, mon parti est pris; et je préfère Rousseau à tout ce que vous pourriez me dire ' ».
Mais, de ce Rousseau chrétien, Ballanche serait le premier à sentir les insuffisances. Jean-Jacques a souffert presque sans relâche, et ses infortunes ont amorti en lui le sens de la beauté; surtout il n'a pas su, ce prophète du (c sentiment », n'écouter que le c sentiment » et s'affranchir pour toujours d'une « orgueilleuse raison - ». Les fidèles de Rousseau seront aujourd'hui, sur ce point, plus intégralement rousseauistes que lui. Un Rousseau artiste, un Rousseau que ne gênerait point le préjugé de la « raison », voilà ce que cherchent alors ses propres disciples. « Je vois bien, écrit Joubert dans ses carnets — et sans doute aux environs de 1800 — qu'un Rousseau, j'entends un Rousseau corrigé, serait aujourd'hui fort utile, et serait même nécessaire ^ ». Ce « Rousseau corrigé », Joubert ne pourra plus le réclamer quand aura paru le Génie du christianisme.