CHAPITRE VII
ROUSSEAU ET LA PRÉPARATION DU «GÉNIE DU CHRISTIANISME
Je crois apercevoir tout ce qui les sépare. Leurs orgueils même, qui furent pourtant — celui de Hugo mis à part — les plus immodérés que jamais gens de lettres aient connus, ne se ressemblent guère que de nom. Du reste, ce serait fausser celui de Jean-Jacques que d'y chercher un désir de gloire, et sniioul de gloire littéraire. Son orgueil fut d'abord, si Ion peut ainsi parler, le sentiment de son excellence humaine, l'intime certitude que la nal ure avait manifesté en lui ce qu'elle avait de plus i)rofond, de plus simple, de plus pur : ce fut l'orgueil de « sa bonté », beaucoup plus que son génie. René avait trop d'esprit pour écrire, et plus encore pour penser : « personne ne fut meilleur que moi •> ; il .>.>(> serait plutôt paré de ses perversions, de ce qu'il y avait en lui d'inquiélant, de dangereux, presque « d'infernal' ». » Malheur à qui était pressé dans les bra.-- de cet homme, a-t-il écrit lui-même; il étouffait la félicité- ». Portant <c au fond de son fime une plaie incu-
i. Cf. la « Confession » de Chatenuliri;uul, publiée par V. C.iraiid [588], 10-18, et celle de René, dans Les Aalche: [96], .XXIII, 132-138. 2. Les Natchez [96], XXIII, 41.
RENÉ HÉRITIER DE JEAN-JACQUtS. 311
rable' », stigmate à la fois de maladie et d'élection, il aurait plutôt inventé le péché originel, tant il sentait profonde la misère humaine, et surtout la sienne. Mais il avait une façon de s'élever par le mépris au-dessus du chétif tumulte humain, que, desa misère même, il faisaitune gloire. <■<■ Après tout, disait-il, ne dédaignons pas trop la gloire; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu- ^». René na jamais prétendu à la <( vertu », mais il a été un i>assionnc de la gloire. C'est peut-être la seule maîtresse qu'il ait aimée pour elle-même; c'est, du moins, la seule chose — Dieu et son Christ exceptés — en laquelle il ait cru. Ce grand orgueilleux a été aussi, par instants, un vaniteux et un fat, et cet amoureux de gloire, un glorieux. Jean- .Jacques a ignoré ces petitesses. C'est que l'orgueil de René fut surtout un orgueil d'artiste : sa plus grande volupté fut de se dire qu'il avait bâti un noble temple aux confins de deux âges, et qu'il avait, d'un beau geste, ouvert les portes du temple. Jean-Jacques est uncroyant etun inspiré, qui a eu sa révélation, ou même ses révélations. Il « s'est cru appelé à cette mission sublime d'annoncer la vérité aux hommes ^ »: et il s'est tellement identifié avec la Vérité et la Justice, qu'il n"a jamais cru parler que pour leur rendre témoignage : Vitani iinpendere vero. René a dévoué sa vie à la beauté. Il n'ai jamais pleuré que d'admiration, et encore sur lui-même : « Les vraies larmes, a-t-il écrit, sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée : il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur». Cette maxime, qu'il n'a pas craint de répéter trois fois ^, est d'un homme qui a toujours discipliné ses émotions, pour en faire des œuvres d'art. Même dans ses pires démences d'amoîireux, il a toujours gardé ce goût de l'eurythmie, ce sens de l'attitude, qui est