Profession de foi
à l'expérience des révolutions, comme au « dictamcn intérieur " de sa conscience, devant les ruines accumulées par la « philosophie », il salue avec sympathie et respect, sous ses (( formes nationales », la religion restauratrice. C'est en demeurant fidèle à l'esprit de Jean-Jacques, qu'il semble le dépasser.
Faut-il nommer l'œuvre illustre, qui nous présente, à l'orée du xix" siècle, ce rousseauisme renouvelé et pourtant authentique? OEuvre trop riche, trop diverse, pour que je puisse essayer en quelques pages d'en montrer tous les aspects, elle a sa place dans l'histoire d'une doctrine, ou plutôt d'une façon de sentir et de comprendre la vie; et c'est cela seul que je voudrais marquer ici. Précisément parce que l'œuvre est géniale, elle transforme profondément ce qu'elle absorbe; mais elle le transforme sans le rendre méconnaissable.
Comme la Profession du Vicaire, le Génie du chrislianisme est d'abord le geste d'un converti, à qui sa foi reconquise impose un i)remier devoir : celui de la rendre publique, et de la justifier devant les hommes. On n'a pas oublié que les rédactions manuscrites de la Profession nous avaient permis de deviner chez Jean-Jacques ce sentiment de bienheureuse délivrance, cette ivresse de la vérité enfin possédée. On retrouverait quelque chose de cette ferveur et de ce prosélytisme dans les versions primitives du Génie ', avec
1. Tous ceux qui ont étudié Chateaubriand et son Génie n'ignorent pas qu'il nous reste d'importants fraf^ments des éditions détruites de Londres (1799-1800) et de Paris (1800-1801), qui ont précédé l'édition originale. Les revues de 1800 et 1801 nous ont conservé des spécimens de l'édition de Paris (cf. V. Giraud, akaleaiibriand [388], 141- 103); et Chateaubriand lui-même, dans ses Œuvres complètes de 1836, a publié des pages choisies de l'édition de Londres [96], XXXI. Cf., notamment, p. 184. 210-211, 245. 262, quelques textes aigrement antiphilosophiques. La Lettre à Fontanes, sur le livre De la lUlérature, qui a été écrite en décembre 1800 ([96], XVII, 183-212), contenait
pourtant cette nuance : que la ferveur de Chateaubriand est alimentée par des remords, les remords du pécheur qui veut « expier ». La prière qui termine encore lédition originale, et qui jette le cri sincère d'un cœur à la fois ardent et repentant, nous entraîne vers un monde presque fermé à Jean-Jacques'. Dans l'ensemble, les deux œuvres restent armées contre le même ennemi; elles détournent les âmes des mêmes séductions intellectuelles, pour les orienter vers les mêmes rêves; et c'est cette commune orientation de sensibilité, nous le verrons, qui achève de faire comprendre la dépendance du Génie à l'égard de la Profession. Mais les deux œuvres ont subi, au cours de leur achèvement, des transformations inverses. Celle de Bousseau est devenue de plus en plus agressive : insensiblement elle a pris le ton d'un réquisitoire contre un philosophisme coupable. Celle de Chateaubriand, sans abandonner la lutte contre les prétentions idéologiques, a perdu peu à peu sa violence et ses aigreurs de néophyte; elle s'est laissé pénétrer de plus en plus par ce sens de la « mesure » qu'il n'a pas trouvé seulement dans l'atmosphère nationale, mais dans la fréquentation d'hommes et de femmes de goût, de connaisseurs et dé libres esprits -; elle est devenue surtout une œuvre d'art, ou plutôt le manifeste d'un art nouveau.
encore, elle aussi, des déclarations agressives, qui voulaient sciemment scandaliser le lecteur « philosophe >■. Cf., par exemple, p. 192 : « nous autres, gens religieux » ; p. 209 : « vous savez que, nous autres, papistes » ; p. 186 : <■ vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout », etc.