‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 253 sur 386 · Lettre à Fontaiies 'M\ XVII · texte numérisé non relu

Lettre à Fontaiies 'M\ XVII

amours », toutce pittoresque de savane et de village indien aurait troublé le Vicaire Savoyard dans son rêve et dans son effort de libération spirituelle. D'ailleurs, bien qu'il se fût affranchi presque entièrement sur le tard des préjugés antipapistes, bien qu'il fût même parvenu — on se le rappelle — à comprendre certaines beautés émouvantes du culte romain, Jean-Jacques eût été un peu déconcerté par toutes les splendeurs liturgiques dont Chateaubriand devait auréoler la vieille religion nationale : il eût abrégé ce long pèlerinage d'admiration à travers les cathédrales mystérieuses, les cloîtres moyenâgeux, les niches sylvestres des saints et des madones populaires, les souvenirs trop français des croisades et de la chevalerie; il eût trouvé dans le Génie trop de messes et trop de processions, trop de cornettes et trop de jésuites. Il eût, je crois, hésité davantage encore devant l'esthétique chrétienne de René. Cette religion, qui prouve sa divinité par <( les orages » qu'elle accumule autour du cœur, et par les nuances inconnues dont elle fait chatoyer les passions humaines *, pour la plus grande joie des artistes, lui eût paru, j'imagine, une religion i)resque malsaine. Le poète de Julie n'eût certes pas nié l'enrichissement psychologique que le christianisme avait apporté dans la vie intérieure ; ma-is il n'eût voulu y voir qu'un témoignage de sa supériorité morale, et non un appel suspect à des voluptés plus raffinées. La gravité irréligieuse de Wolmar lui aurait semblé peut-être l)référable à la religiosité maladive de René ; et, si lexotisme bariolé de ce voyageur l'eût laissé indifférent, ou l'eût fatigué, la poésie de ce chevalier breton l'eût étonné ou inquiété.

Et, sans doute, pour les lecteurs d'aujourd'hui, ce sont toutes ces notes nouvelles qui laissent au Génie du christianisme sa jeunesse d'attrait, comme du reste, elles ont

1. Génie, II, m, \ jSO'.)], II, 114. L'cdilion originale conlieiit ici un paragraphe sur les " nuances délicates des passions » que le christianisme a mises en valeur. Ce paragraphe a disparu dans les éditions suivantes.

permis à la génération de 1802 de saluer en cet apologiste un « enchanteur ^) '. Mais l'art de Chateaubriand est plus personnel que son intelligence; ou plutôt, pour qu'on ne se méprenne pas sur cet esprit si doué, toutes ces poussées si personnelles d'imagination et de sensibilité se font jour à travers des pensers plus anciens, qui ne lui appartiennent qu'à demi.

Un livre s'empare autant du public par ses survivances traditionnelles que par ses promesses d'avenir. Il faut dépayser son lecteur, mais non lui faire perdre pied. Le Génie s'est imposé à l'admiration de la foule par tout ce qu'il avait à la fois, dans sa musique savante, d'inentendu et de déjà entendu. Comme l'œuvre de Rousseau, celle de Chateaubriand garde pour elle le plus vivace des acquisitions antérieures de la sensibilité française; et nous allons retrouver, précisément dans le Génie du christianisme, orchestrés par un maître, qui « a le secret des mots puissants » -, les appels les plus populaires de Jean-Jacques.

Ce n'est pas, faut-il le dire, que l'auteur du Génie se présente encore à ses lecteurs comme un « disciple » de Rousseau. Ce néophyte désire affirmer sa foi en se séparant nettement de son ancien « maître^ »; il sait, d'ailleurs, que, pour un certain public, le gage nécessaire d'une conversion, c'(!st une attitude agressive à l'égard de tous les <( philosophes », celui de VÉmile compris. Il les rudoie donc. Les fragments qu'il nous a conservés du Génie primitif nous laissent même deviner une première rédaction

1. Joubert à Mme de Beaamont, lettre du 6 mars 1801 [146 B], I, 57.

2. Ducis à M. Odogarthy de La Tour, lettre du 20 juillet 1814 [140], .368 : « Il [Chateaubriand] a le secret des mots sterling ». C'est cette pittoresque expression que Campenon, dans son édition des Œuvres postliuincs de Ducis (Paris, Nepveu, 1826, in-8, p. 410), a transposée en la formule qui a fait fortune : « le secret des mots puissants ■>.

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