Génie, IV, vi, 12 [509], IV
2. On pourra voir la compénétration des deux états d'esprit rousseauiste et pascalien dans les sermons du pasteur Mouchon « sur les misères de Vhomme » [492^'"], 1, 57, 67, 70, 100, etc.
Savoyard, dont nous avons vu la rortunc à la lin du xviii^ siècle : « Fuj^ez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans le cœur des hommes de désolantes doctrines, etc. ». De la longue note qui accompagnait ce réquisitoire, il transcrivait les arguments principaux, et détachait en grosses capitales la formule qni lui paraissait essentielle : « Par les principes, la philosophie ne
PEUT faire aucun BIEN QUK LA RELIGION NE LE FASSE MIEUX; ET LA RELIGION EN FAIT BEAUCOUP QUE LA PHILOSOPHIE NE
SAURAIT FAIRE* ». Lc lectcur. qui cst arrivé à la dernière l)age du Génie, s'arrête devant cette devise éclatante, qu'on lui imi)ose cornmr conclusion. S'il s'est familiarisé avec la la lilh'ialui'e du xviii^ siècle, et qu'il ait le sens de l'histoire, il comprendra liniportance de ce. verdict, sur lequel Chateaubriand veut finir : Le grand [)rocès, qui demeurait pendant, depuis près de cent ans, entre la « Religion » et la « Philosophie », se trouve clos; et c'est sur cette sentence de Rousseau que la « Philosophie », déboutée de sa réquête par la génération du Concordat, doit s'effacer devant la religion traditionnelle.
Chateaubriand re.tourne aux formules de Jean-Jacques; les disciples de Jean-Jacques retournent à la religion de Chateaubriand; et ce n'est pas l'un des moindres étonnements, que réserve à l'historien l'évolution des esprits au début du XIX'' siècle, de voir le Génie du christianisme acclamé par ceux-là mêmes, qu'un demi-siècle {)lus tôt, on confondait parmi les <> philosophes », et qu'on avait condamnés comme tels, mais qui, restés fidèles à « la cause de Dieu », ne voyaient plus, pour la sauver, d'autre ressource que de lier son sort à celui du catholicisme d'antan. Le cas de Delisle de Sales est représentatif. L'auteur proscrit de la Philosophie de la nature, sans rien renier de son passé, sans même abandonner aucune de ses anciennes négations, saluait la jeune gloire de Chateaubriand avec
I. Profession de foi [47], 459; Génie, IV, vi, 13 1500], IV, ;348-349.
autant do sj-mpathic qu'il a\Tiit salué celle de Bonaparte ', et applaudissait de bonne grâce à leurs tentatives parallèles de restauration religieuse. Ce n'était certes pas un convtn-ti, mais un rallié. Au lendemain de l'apparition du Génie, il écrivait à rarchevèque de Besançon :
Une belle imagination, même avec ses erreurs, si elle se présente pour défendre votre cause, ne devrait pas être rejetée. Croyez-vous que lingénieux ouvrage de Chateaubriand.... na pas rendu, dans cet âge de fer, quelque service à la révélation auguste dont vous êtes le digne interprète? N'a-t-il pas tenté de rendre populaires, à force de talent, des argunieuts qui confondaient la raison du philosophe, délever à la hauteur du génie de Pascal des dilemmes qui se traînaient sans gloire dans la poussière des écoles? Surtout ne vivifie-t-il pas dordinaire avec une teinte de sentiment les vérités arides dont il entreprend fapologie?... Froids idéologues, sophistes petits et abjects, apôtres fanatiques d'un néant qui n'est que dans votre intelligence, essayez de tourner en ridicule les rites des révélations avec autant de talent que le sensible Chateaubriand les justifie -!
Cette défense du Génie du christianisme, par celui qui se bornait modestement à « défendre Dieu ^ », est un témoignage de prix. Je sais bien qu'entre les deux écrivains, il y avait des relations do camaraderie littéraire ''^; mais l'adhésion de ce vieux théiste impénitent à l'apologétique sentimentale du Génie n'en garde pas moins tout son sens. Elle montre que les croyants à la Jean-Jacques, pour pouvoir sauvegarder leur théisme, se sentent contraints, en
1. Sur l'altitude de Dolisle de Sales à l'égard du Concordat, cf. le chapitre v de ce t. 111, p. 26i.
2. Défense d'un homme atteint du crime d'avoir défendu Dieu [olO'''''],
p. LXVn-LXVIU.
3. Cf. le titre du pamphet précédent, el celui que j'ai déjà cité, le Mémoire en faveur de Dieu [510].
4. On trouvera des détails sur ce point et des preuves assez curieuses de l'inlluence de Delisle sur Chateaubriand dans l'étude intitulée Chateaubriand'el Delistc de Sales, que je compte faire paraître plus tard [643].
quelque sorte, de l'adosser à la religion de leur enfance, ou, si l'on veut parler le jargon de Delisle, ils en sont réduits « à justifier l'amalgame du théisme avec les révélations 1 )>. Aboutissement imprévu, et pourtant inévitable, des théories de Rousseau! Le Vicaire Savoyard voulait « conserver le tronc aux dépens des branches ^ ». Quarante ans plus tard, ceux qui ont hérité de la pensée de Rousseau se refusent à « abattre avec une cognée i)rofane les branches i)arasites de l'arbre de la religion, branches identifiées, aux yeux d'une multitude immense, avec le cèdre majestueux sous lequel elle repose " » : ils resl)ectent les branches, pour sauvegarder le tronc.
A ces théistes, qui ont lu le Génie du christianisme et qui s'y sont complu, la Profession de foi du Vicaire Savoyard devient inutile. Sans doute, Jean-Jacques gardera encore quelques disciples stricts, qui essaieront de maintenir un théisme sans compromission, à une distance respectueuse du christianisme proprement dit; mais, dans ce grand retour en arrière des imaginations et des sensibilités françaises, ils apparaissent comme les survivants d'un autre âge, que la foule ne comprend plus. Pendant au moins quelque vingt ans, presque tous ceux que le Vicaire Savoyard avait ramenés à Dieu rentrent dans les églises derrière Chateaubriand. Pour cette génération, Rousseau reste peut-être une des grandes forces spirituelles; mais, dans la mesure où cette force est une force restauratrice, on ne peut plus distinguer son action de celle de Chateaubriand. Provisoirement, la Profession de foi est incorporée au Génie du christianisme, et disparaît dans son- rayonnement.