Lettre de Moullou, du 20 avril 1763 [27], I
2. Usleri à Rousseau, lettre du 1" février 1765 [43], 112-113. On peut se rendre compte du changement des sentiments de Vernet à l'égard de Rousseau, en comparant les première et troisième éditions de ses Lettres criliqiies. Dans la F" Lettre de la première édition [318 A], 111, 6, il y a une longue note très éiogieuse sur Rousseau : •< tous ceux qui le connaissent ne l'estiment pas moins du côté de la candeur que du cùté de l'esprit ». Celte note a disparu dans l'édition de 176G, (|ui se termine sur (luelques pages assez vives [318 B], 11, 291-302, ou Vernet reproche au ■< fameux humoriste » qui a écrit les Lettres de la moidcujnc ses contradictions et ses variations.
3. Cf., pour Rouslan et Mouchon, les lettres qui seront citées au chapitre suivant, p. 71-73.
4. Cf. Usleri à Rousseau, lettres des 24 septembre, 22 octobre 1703, novembre 1764 [43], 81, 86, 104-105, etc.
5. Wegelin à Rousseau, lettre du 1" mai 1764 [13j; cf. encore !>''■ Lettre de la montagne, III, 128-129.
Réforme » ; comme lui, ils donnent la première place à ces preuves du cœur que le Vicaire tient, pour décisives, et qui sont « beaucoup moins sujettes à mille discussions que. toutes les preuves historiques' ». Le ministre Wegelin, qui a entrepris « de tracer le caractère moral de Jésus-Christ, » en « purgeant les Évangiles des additions de leurs scoliastes », se contentera de donner plus détendue à ce que Rousseau en a dit dans son Emile; comme le Vicaire, il reconnaîtra dans l'histoire de Jésus quelque chose de « simple et de vrai », « dégagé de toute enllure », et, dans la morale évangélique, « un système de doctrine pratique, plus dénué d'idées accessoires » que toute autre morale qui se croit naturelle 2. Des pasteurs, comme Court de Gébelin, qui regrettent de trouver chez Jean-Jacques une « incertitude » et un « scepticisme » qu'ils voudraient guérir, ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à ce qui reste, dans sa Profession, de christianisme, ou, du moins, de bonne volonté chrétienne -K
Mais personne, semble-t-il, parmi les réformés, n'a su mieux dégager, à travers les négations superficielles de Jean-Jacques, son christianisme profond que le pasteur Pomaret. Les lettres qu'il lui a écrites sont aussi intelligentes qu'indulgentes; et leur sympathie a dû faire plaisir à Rousseau, car, au dos de l'une d'elles, et de la plus significative, il a mis cette note : « Cette lettre est d'un ministre des Cévennes, très vertueux et très respecté ». Assurément Pomaret est un croyani plus ferme que le Vicaire Savoyard, mais l'orientation de sa pensée est la même. « Nous avons,
1. Usteri à Rousseau. Iittrc du 1"^ février 1765 [43], 110-112.
2. Wegelin à Rousse.'iu, IcUres du l" mai et 23 octobre 1761 [13],
3. Court de Gébelin a Itousseuu, lettre du 3 novonibre 1762 [138], .')42-3i3. Il eàt vrai que le jugement de Gébelin ne saurait être une garantie, car, ((uelque vingt années plus tard, l'abbé Le Gros le réunira à .lean-Jacques comme l'un des plus dangereux représentants du théisme : cf. son Analyse et son Examen du syslrnic de J. J. liousseau et de M. Court du Gébelin [421 et 427]. Mais, en 1762, Gébelin, encore pasteur, n'avait pas écrit le Monde primitif . Sur ses relations avec Housseau dans les dernières années, cf. Eymar, Visites à liouss-au [Ii2l, 17.
SIGNIFICATION IIISTOHIOUE DE LA <■ PROFESSION i)E FOI ». 43
(lit-il, bcaiicoiiij plus de vertus à pralitiiier ({iie de vérités à croire » ; s'il ne met pas eu doute l'authenticité des miracles, ce n'est pas sur eux qu'il établit sa religion. « Je crois, dit-il, que notre miséricordieux Sauveur les fit plutôt pour récompenser la foi que pour la produire, puisqu'elle était déjà dans le cœur de ceux en faveur desquels il les opère ». Mais il a surtout bien compris que l'auteur de la Profession avait prononcé certaines paroles qui anémiaient, jusqu'à les détruire, toutes les objections et toutes les réserves dont elles pouvaient être entourées. A ceux qui accusent Jean-Jacques « d'en vouloir uniquement à la révélation et de n'avoir d'autre but que celui de détruire la foi que les hommes ont en elle », il répond : « Mais quoi! celui qui a dit de la sainteté de l'Évangile qu'elle parle à son cœur, et de la vie aussi bien que de la mort de Jésus-Christ qu'elles sont d'un Dieu et non d'un homme, voudrait-il ramener les incertitudes dont ce môme Jésus-Christ nous a tirés, et anéantir les bonnes espérances qu'il nous a données? Je ne saurais me le persuader. 11 est trop conséquent pour vouloir détruire d'une main ce qu'il aurait édilié d'une autre. 11 a proposé véritablement des difficultés, même de très grandes difficultés; mais ne peut-on pas en proposer sans cesser d'être chrétien* »?
C'est ce que sentent confusément bon nombre de ses lecteurs réformés, qui ne sont point des « théologiens ». La « bonne foi » du Vicaire les a trop touchés, pour qu'ils puissent suspecter la sincérité de ses conseils; il leur semble que ce serait se dérober, non seulement à la lettre, mais surtout à l'esprit de la Profession, de s'arrêter complaisamment sur des doutes insolubles, inutiles à la pratique, et de ne pas rester « fidèles à la religion de leurs pères ». à ce quon croit « dans la simplicité de son cœur ». Une Genevoise de trente-trois ans, la veuve Prévost, écrit à Rousseau « qu'il y a deux choses qu'elle vénère et chérit :
1. Pomaret, ïous le nom do Jonvals. à Itouïseau, lullrc de mai 1705 [13].
44 ROUSSEAL' lîT LA MESTAUlJATlO.N RELIGIEUSE.
sa religion et sa patrie ». Elle croit répondre aux suggestions de son Vicaire en gardant ces deux cultes. Et, sans doute, avoue-t-elle. bien des mystères létonnent dans le christianisme; mais la nature n'est-elle pas toute pleine de « mystères )>? Elle restera donc chrétienne, elle continuera à trouver dans les discours de Jésus « d'excellentes leçons » : « Qui en sent mieux le prix, ajoute-t-elle, que celui qui s'exprime là-dessus avec tant de dignité et de senliment' »? En tout cas, ce que, dès l'abord, et même après les Lettres de la montagne, ces Genevois chrétiens ont bien compris, c'est que ce demi-chrétien de Jean-Jacques, malgré tant de propos indiscrets et presque impies, reste pour eux un allié contre tous les destructeurs du christianisme. Le colonel Pictet n'hésite pas à lui demander son aide pour « venger la religion, qu'on insulte chacjuejour par des libelles injurieux et séducteurs » : il voudrait le voir réfuter le Despotisme oriental et les autres pamphlets " philosophistes qu'on débite sous le manteau ^ ,>. Il n'a pas eu de peine à sentir que la pensée du Vicaire restait aux antipodes de la pensée de Boulanger et de tous les « holbachiens ».
-Mais voici un témoignage plus obscur, et pourtant plus décisif, où se manifeste ingénument l'action chrétienne et régénératrice de l\ousseau sur des âmes jeunes, sensibles, malléables, que travaillent les besoins du cœur, et que ne gênent point les scrupules intellectuels. Elles laissent de parti pris les objections critiques, et s'abandonnent joyeusement aux preuves sentimentales. Parmi toutes les lettres qu'a reçues Jean-Jacques, celle-ci me frappe par sa sincérité sans ihétorique. Elle est d'un jeune négociant bordelais, dont la philosophie régnante iivait énervé la foi : Jean-Jacques en aura refait un bon huguenot : <■ .l'ai vécu |)Uisieurs années, lui écrit-il, dans un scepticisme affreux. La Profession de foi du Vicaire