Lellre du 22 juillet 17(j4, XI
KUUSSEAU DIHECTKUK KT CliEF 1) EGLISE. 67
miu'(iiu' mon aiir('SS(\ lui ilil il, que pour in'avoucr aulanl (|uc je le puis. Je suis. vrai; les seuls molils de celle leUre sont dits en conîmcn(;anl » : le besoin de soulager un cœur reconnaissant, et de rendre à un sauveur le témoignage que réclame la vérité.
.l'ai bicMitôl vinj^t-liuit cans, écrit-il, j'appartiens à de viainienl honnêtes gens, aimés et estimés pour leur probité et leur vertu dans la petite ville quils habitent. Vous-même, monsieur, vous estimeriez mon père, s"il était connu de vous... .le n'ai trouvé parmi ceux qui exercent mon métier que des gens sans les moindres principes, sans foi, sans honneur, adonnés à toutes sortes de vices. Leur exemple était trop odieux pour me faire impression : je les ai délestés, et n'en ai vu aucun hors latelier. Je me suis dégoûté de mon état, je suis devenu malheureux, et d'autant plus que, dans les différents essais que j'ai faits de conditions plus relevées, je n'ai pas eu lieu d'être coulent. J'ai renoncé à toute société, je n'ai voulu voir personne, je me suis replié sur moi-même, ~et c'est ce qui m'a perdu: mes mœurs se sont corrompues. Monsieur, cet aveu me coûte : personne n'en a jamais rien su, et jamais d'auti-es que vous ne le sauront. Je n'entreprendrai point de faire le délai! des progrès de la corruption dans mon cœur; ils ont été très lents, et d'autant plus que j'aimais naturellement la vertu, et que j'avais les meilleures dispositions pour la toujours pratiquer. C'est ce qui fait la plus grande de mes peines.
Le premier moyen dont sest, sans doute, servie la Providence pour me faire revenir de mes erreurs, c'a été de me faire connaître votre Nouvelle Héloïse. Quel trouble, quel désordre, la lecture de ce livre, répétée plusieurs fois, n'a-t-elle pas jetés dans mon àme? Les remords se sont fait sentir. Combien Julie pénitente ne m'a-t-elle point touché! Il n'est pas possible d'exprimer les tourments, les combats que j'ai eu à essuyer. J'ai voulu faire partager mes bons sentiments à la malheureuse qui partageait mes désordres; et j'ai eu enfin le plaisir de voir qu'elle avait lu votre livre avec fruit.... Je suis dans le dessein de quitter Paris et de me retirer dans ma province. J'espère y vivre tranquillement, j'y trouverai de plus honnêtes gens que dans ce pays-là, où je n'ai vu que perdition. Le bon exemple, auquel je suis toujours sensible, les bons conseils que je pourrai avoir, la pratique du bien, achèveront en moi ce que
VOUS avez si bien commencé. Je n'ai jamais lu vos ouvrages sans fruit; j'espère même en tirer davantage par la suite. Quel bien ne m'a pas fait votre lettre sur le suicide, dans ces accès de rage que me causait quelquefois le trop vif sentiment de mes peines! Combien celle sur l'adultère ne m'a-l-elle pas fortifié dans les bons sentiments que j'avais déjà à cet égard-là! Enfin quel goût pour la vertu, quelle horreur pour le vice et quel mépris pour le monde ne mavez-vous pas inspirés! Puisse le ciel vous récompenser ^ !
J'ai voulu citer la plus grande partie de cette lettre, parce que le ton tout uni du récit n'y déforme pas la réalité, et que nous pouvons y suivre, presque au jour le jour, sous l'influence immédiate de Rousseau, l'histoire d'une âme en ascension. Que d'autres, au contact de Julie et du Vicaire Savoyard, ont senti passer sur eux ce souffle de vertu purifiante, ce besoin de s'élever, de vivre d'une vie meilleure ! C'est cette impression d'assainissement moral qu'a éprouvée un ancien cornette de cavalerie, qui pourtant, « à beaucoup près, n'avait pas aussi bien vécu que Julie )). « Heureux, écrit-il à Rousseau, ceux qui sont en état de sentir d'aussi grandes beautés, plus heureux ceux qui en profitent ^ ». — « Vous m'avez tiré de l'étourdissement où mes passions m'avaient déjà jeté », écrit encore à Rousseau un jeune homme de la Rochelle ^ — Deux amis se promènent à Xantes en échangeant leurs impressions sur la Nouvelle Héloïse : « Il leur semblait, avouent-ils, que la lecture de cet ouvrage les avait rendus meilleurs, qu'ils vivaient depuis avec plus de satisfaction dans le sein de leur famille, que leurs femmes et leurs enfants leur étaient devenus plus chers'' ». Tous ces témoignages se répètent; mais il faut accepter ces redites, i)arce que leur nombre môme nous rend plus sensible linlUience de Jean-Jacques sur toute une génération. Pour beaucoup déjeunes gens, il aura été le « père » spirituel, qui révèle « la vertu » et