Profession de foi
hommages de la terre:... tirez-nous des abîmes où la superstition nous plonge;... reléguez ces dieux, qui affligent les mortels, dans les rt'gions imaginaires d'où la crainte les a fait sortir' ».
Et, cependant, la nature de Rousseau proclame l'Être des êtres, et nous en offre les plus « grandes », les plus (c consolantes » idées; elle nous montre en lui le centre commun, autour duquel sont ordonnés toutes les créatures et tous les devoirs; elle nous fait sentir dans cette vie un « état d'abaissement », dans notre corps une prison, dans nos sens et nos passions des voix inférieures, qui « nous ramènent bassement en nous-mêmes »; elle exalte nos désirs suprasensibles, qui cherchent à briser les liens de la chair, elle exalte notre « inquiétude ». notre « orgueil », tout ce qui témoigne en nous d'une origine céleste; elle couvre de son enseigne tout ce mystère, cet infini, ce divinement énigmatiquc, que Pascal avait observé dans la vie humaine : c'est une nature christianisée, et qui ne s'expli<]ue que par Dieu. Oue cette religion s'appelle encore, si elle le veut, « religion naturelle » ou « théisme », elle est beaucoup plus près du christianisme ({ue de la « nature »; elle glisse sur une pente où elle ne pourra se fixer, el au bout de laquelle le christianisme la guette. Cest, d'ailleurs, ce que D'Holbach a bien compris et marqué avec force. Aux « purs déistes >, aux « déistes laisonnables », qui refusaient tout compromis avec la (' superstition », il nionlrail que leur Dieu inactif était iiiulil(\ rt que, pour rli'c logirpios, ils feraient plus sagement (le le supprimer: mais aux théistes sentimentaux à la .h'au-.Jac(pu'S, (\m ne pouvaient « se contenter d'un Dieu immoi>ile et indilTérent », qui avaient besoin « d'un Dieu jilus rapproché », pour les consoler et leur expliquer
1. Abréiié du code de la nulure [100;. IV, 108-HO, I K'.-l 17. Je ne veux pas ici chercher si ces dernières pages du Systhnc de la nature ont été elTeclivcnicnt rédigées par D'ihilhach ou par Oideml : leur esprit seul m'intéresse; et cet esprit est hien celui de Diderot comme de D'ilolhach.
SIGNIFICATION HISTORIQUE DE LA « PROFESSION bE FOI >' . 13
les énigmes du monde, il leur montrait l'impossibilité « de fixer la ligne de démarcation qui les séparait des hommes les plus crédules ». « Si lo Dieu du déisme est inutile, le Dieu du théisme est nécessairement rempli de contradictions... Quand on admet un Dieu si opposé aux lumières du bon sens, il n'est plus rien qui soit en droit de révolter la raison...; le superstitieux le plus crédule raisonne dune façon plus conséquente ». Un esprit comme Jean-Jacques n'est qu'un chrétien illogique, qui ne pourra pas rester illogique jusqu'au bout, sinon lui, du moins ses disciples. « Son théisme conséquent peut conduire pas à pas à la crédulité la plus abjecte, à la superstition, et même au fanatisme le plus dangereux i ». C'est, sans doute, ce que pensait aussi Diderot, quand il écrivait à Mlle Volland, précisément au sujet de la Profession du Vicaire : « Je vois Rousseau tourner autour d'une capucinière, où il se fourrera quelqu'un de ces matins- ».
Mais j'ai l'air d'oublier ici toute une partie de cette Profession, ce que Formey appelait « cette fameuse philippique contre le christianisme' ». Pourtant, qui ne voit que cette « philippique », s'il faut lui laisser ce nom, est déjà singulièrement énervée par toute la philosophie chrétienne qui lui sert de prologue"? Pour lui garder quelque valeur agressive, on est obligé, comme, en effet, le fera Voltaire ', de l'isoler soigneusement, et de la découper avec de prudents ciseaux, car elle s'achève sur
1. Système de la nature [3G7], II, 217-223. C'est le même mot que Gin reprend dans sa Keligion, par un homme du monde [395], IV, 290, où l'athée dit au théiste : « j'aime à vous voir marcher à grands pas vers la superstition ».
2. Lettre du 25 juillet 1702 [100]. XIX, 82. ■■L Emile chrétien [335]. 111, 71-72.
4-. Cf., plus loin, les observations que je présente sur la place de la Profession dans le Recueil nécessaire [344 A et B].
des réllexions qui ne sont pas seulement « chrétiennes n, mais « fanatiques «. Du reste, à la prendre en elle-même, si l'on veut donner à ses attaques contre le christianisme, ou, plus exactement, contre la révélation chrétienne, leur juste prix, il faut se rappeler dans quelle série « philosopliiste » elle se place; il faut comparer sa méthode et ses objections avec celles des vrais ennemis de Vinfâme. La Profession de foi parait en mai 1762, en même temps,, à quelques semaines près, que le Tcslament du curé Meslier et le Sermon des cinquante : l'année précédente, on avait imprimé le Despotisme oriental de Boulanger, V Examen de la religion du pseudo-Saint-Évremond, le Christianisme dévoilé du baron d'Holbach; et, pour lui faire escorte, pendant les cinq ou six années suivantes, je voie le Dictionnaire philosophique, V Analyse de la religion chrétienne par Dumarsais, les Questions sur les miracles, VExamen critique des apologistes (le la religion chrétienne par Levesquc de Burigny, VExamen important de niilord Bolingbroke, ou Le tombeau du fanatisme, le Miiilaire philosophe par un ancien officier de marine, la Lettre de Thrasybule à Leucippe par Fréret, Dieu et les hommes, œuvre théologique, mais raisonnable, et autres brochures de même farine ', — dont les plus voltairiennes avaient été réunies en faisceau par Voltaire lui-même, dès 1765, dans le Recueil nécessaire -. L'attitude de Rousseau, en face du christianisme, ne peut être exactement comprise et jugée, que si Ton fait revivre à l'arrière-plan la foule des nouveaux Juliens qui veulent en finir avec le « Galiléen », et si l'on écoute ce qui se dit autour du Vicaire. Alors ses objections semblent presque, comme il les aiqielle, des « doutes respectueux «. et son hommage à Jésus presque un acte de foi.
Tous ces hommes, doid je viens de rappeler les libelles aniichrétiens, peuvent ne pas s';iccordrr sur les dogmes
1. tloniiiip on le verra à la IViblingmphie, ces |)amphlcts sont présentés dans leur ordre clironolo^iiliie probable. Ceux dont je n'ai point rai)pelé l'auteur sont, comme on le sait, de Voltaire.