Cf. Brizard [19], X
3. Le 20 vendémiaire, an III (11 octobre 1794); cf. Dusausoir, Félc de J. J. Rousseau [478], notamment p. 0 et 14.
Nos théâtres, jadis frivoles, Désormais seront des écoles De mœurs et de purs sentiments Pour nos enfants.
.remprunte précisément ces vers d'Andrieux à une comédie sentimentale, L'enfance de J. J. Rousseau, qui révélait au spectateur, plus attendri qu'étonné, que le grand homme, dès l'âge de treize ans, prêchait dans un journal de Genève les vertus romaines sous le pseudonyme de Caton le Censeur '. D'autres bluettes dramatiques, jouées avec succès, comme La vallée de Montmorency ou Rousseau au Paraclet, achevèrent de familiariser le public avec un Rousseau champêtre, botaniste, ami des humbles, prêchant l'allaitement maternel, bénissant les jeunes amants, fraternisant avec les « bons curés », invitant tous les Français à se réconcilier, sans souci des vieux noms de papiste et de huguenot, dans l'adoration « du même père de famille 2 ». Il y eut une pièce surtout qui sut émouvoir davantage la piété de la foule, et qui transforma pendant quelque temps la salle des Italiens en une espèce d'église. C'est le Jean-Jacques Rousseau à ses derniers moments, de Nicolas Bouilly. On y voit un Jean-Jacques vieilli, et déjà sanctifié par la mort prochaine, inlassablement bon, sensible et bienfaisant, qui pleure sur la fauvette déchirée par l'épervier, qui rend grâces à Dieu d'avoir fait la nature si belle, qui arrache au déshonneur une brave famille d'ouvriers, et se prive du nécessaire pour permettre à deux amants vertueux de suivre l'attrait de leurs cœurs. Se sentant mourir, il confie à Girardin, en gage d'amitié et de reconnaissance, le manuscrit de son Contrat social. Girardin reçoit « cet ouvrage immortel » comme on recevrait une Bible : « On dirait, s'écrie-t-il, que c'est Dieu,
1. Cf. Mercure du 10 fruclidor an II [671, X, 363; Décade du 20 prairial an II [68], 1, 286-280.
2. Vallée de Montmorency [492], 78-79; je ne connais Rousseau au Paraclet que par le compte-rendu de VEsprit des journaux de 1793 [63], Xll, 329-334.
oui, Dieu lui-iaème, qui a dicté cet écrit, pour rélatjlir Tordre de la nature et fonder le bonheur de la société ». — .. O mon Dieu, gémit-il encore, quand il voit Jean-Jacques défaillir, ô mon Dieu, un pareil être sur la terx'e est ta plus parfaite image; pourquoi veux-tu nous l'enlever ? Pourquoi ne permets-tu pas que le nombre de ses jours égale celui de ses vertus »? Mais l'heure dernière est arrivée. Entouré de ceux qu'il aime et de ceux qu'il a secourus, tous « groupés dans l'attitude de la douleur et de l'admiration », Jean-Jacques s'éteint doucement sur une dernière prière : « Que ce jour est pur et serein! Oh! que la nature est grande!... A'oyez-vous... voyez-vous cette lumière immense... Voilà Dieu... oui, Dieu lui-même, qui m'ouvre son sein et m'invite à aller goûter celte paix éternelle et inaltérable que j'avais tant désirée' ». La toile tombait sur ces paroles dans un attendrissement unanime. Le Moniteur constatait cette pieuse émotion : « On y verse des larmes, disait-il, mais de ces larmes douces dont on baigne chaque jour les écrits de Jean-Jacques- »; et Kotzebue, qui se trouvait à la première représentation, déclare qu'il aurait cru assister à la prédication d'un « cinquième Évangile'' ».
Mais ce « cinquième Évangile » ne concorde })as nécessairement avec les quatre autres; et, chez les dévots de Jean-Jacques, il en est, et d'assez nombreux, pour qui cette dévotion n'est qu'une raison de plus pour n'en admettre aucune autre. Ce n'est pas seulement les « sansculottes » qui installent Rousseau dans la niche de saint Pierre : avant même la Révolution, j'en connais qui réunissent dans une même ardeur le culte de Jean-Jacques et la détestation de Vlnfdme. A son entrée dans la vie litté-
1. [460], 33-34, 38-39. Le3 points de suspension sont dans le texte.