Lettre à Voltaire, du 18 août 1756, X
Oui, nous voulons une religion, mais simple, sage, auguste, moins indigne de Dieu et plus parfaite pour nous; en un mot, nous voulons servir Dieu et les liommes. Nulle société ne peut subsister sans justice; annonçons donc un Dieu juste. Si la loi de lÉtat punit les crimes connus, annonçons donc un Dieu qui punira les crimes inconnus.... Vous ne savez pas ce que c'est que Dieu, comment il punira, comment il récompensera, mais vous savez qu'il doit être la souveraine raison, la souveraine équité : c'en est assez. Nul mortel n'est en droit de vous contredire, puisque vous dites une chose probable et nécessaire au genre humain. Si vous défiguriez cette probabilité consolante et terrible par des fables absurdes, vous seriez coupable envers la nature humaine. Quiconque ose dire : Dieu m'a parlé, est criminel envers Dieu et les liommes, car Dieu, le père commun de tous, se serait-il communiqué à un seul? Si Dieu avait voulu donner quelque ordre, il l'aurait fait entendre à toute la terre, comme il a donné la lumière à tous les yeux; aussi sa loi est dans le cœur de tous les êtres raisonnables, et non ailleurs.... Le dogme a fait mourir dans les tourments dix millions de chrétiens. La morale n'eût pas produit une égratignure. Le dogme porte encore la division, la haine, l'atrocité dans les provinces, dans les villes, dans les familles. 0 vertu, consolez- nous '.
L'éloquence de Diderot est souvent d'un enthousiasme, d'une sensibilité, qui donnent l'illusion de Rousseau; et, si tous les lecteurs du xvin'= siècle avaient pu lire telle page des Salons sur la beauté <( pathétique de la procession de la Fête-Dieu- », ils y auraient admiré une inconséquence sentimentale à la Jean-Jacques; et ils se seraient demandé si Diderot n'aurait pas ressenti, chez les ermites du Mont-Valérien, la môme émotion que l'auteur du Vicaire Savoyard.
N'oublions pas non plus que, si les âmes sensibles de France se sont reconnues dans le citoyen de Genève, d'autres étrangers ont aidé cette foule anonyme à prendre
1. Dieu et les hommes [362], 243-245 : cf., plus loin, ce que je di du « bon curé » à la Voltaire.