Mercier, Tableau de Paris [405], II
3. Cf. les remarques de M. A. Mailliez dans son étude sur ChaunielLe franc-maçon [392], 163-163, et p. 146-156 le texte même d'un sermon maçonnique de Chaumelte. Il est très probable que Bernardin de Saint-Pierre était frane-magon : cf.' M. Souriau [589], 77-78. Le nom de Bernardin ne se trouve pourtant pas dans la Biotiniphie des maçons « les plus célèbres -., par Bésuchet [532"'"]. Le médiocre Précis de Bésuchet ne traite pas, d'ailleurs, cette question des iniluences >< philosophiques » sur la maçonnerie.
4. On connaît sur ce sujet le pamphlet en cinq volumes, — d'ailleurs bourrés de documents, mais souvent de documents suspects — de l'abbé Barruel. Dans ses Mémoires sur le Jacobinisme [484'"'], IV, 76-77, il prétend (|u'Ermenonville devait aux souvenirs de Rousseau, d'être devenu un des centres maçonniques les plus importants et les plus scandaleux. •< Là, dit-il, auprès du tombeau de Jean-Jacques, sous prétexte de ramener les hommes à l'âge de la nature, régnait la plus horrible dissolution de mœurs ». Le château de Girardin aurait élé ■■ le repaire » de cet illuminisme. Je ne connais, sur ces faits, que celte allusion : elle ne me parait suffire pour les rendre certains.
Nous connaissons mieux les théosophes, ou, du moins, nous connaissons mieux leurs livres. Mais, derrière cette phraséologie mystique et souvent apocalyptique, quels étaient les sentiments profonds qui se cachaient, nous ne le savons guère, même pour celui de tous ces illuminés qui en reste le plus humain et le plus proche de nous, le charmant et discret auteur des Erreurs et de la vérité^. Nous savons par quelques pages de Saint-Martin, qui ont une allure de confidence, son estime et son admiration pour Jean-Jacques : « Il a frappé, disait-il, sur de véritables bases, sur des cordes parfaitement sonores, et il en a tiré des sons qui peuvent surprendre les plus instruits. Il démontre la nécessité de l'existence de ce que Voltaire regardait comme nul et impossible... Je ne connais rien, parmi les modernes ni parmi les anciens, de mieux pensé que la première partie de la Profession de foi du Vicaire Savoyard.... Il n'a pas été aussi heureux dans la seconde partie, qui traite du christianisme; il avait peut-être le christianisme dans son cœur, mais il n'était point assez éclairé pour l'avoir aussi dans l'esprit... Il a eu des éclairs heureux et bien consolants : il a reconnu devant les hommes la divinité du réparateur, en disant que, si la mort de Socrate était d'un sage, celle de Jésus-Christ était d'un Dieu : ce seul mot peut lui être compté - ». Dans cette analyse, qui ne manque pas de finesse, je trouve l'expression d'une sympathie, qui est presque le sentiment d'une affinité spirituelle : j'y trouvé, du moins, le témoignage d'une reconnaissance, qui peut historiquement se justifier. Quelque abîme qu'on puisse d'abord apercevoir entre le théisme rationaliste du Vicaire Savoyard et les rêveries des théosophes, l'action de Jean-Jacques n'a pas été sans les favoriser, je ne dis pas seulement les innocentes subtilités de Saint-Martin, mais les nébulosités swedenborgiennes, et même, les charlataneries mesmé-
1. [.382""]. Le livre agréable et rapide de Caro[530]est aujourd'hui insuffisant sur ce sujet, qui mériterait d'être repris.
2. Pensées; Fragments littéraires [121], I, 251, II, 328-330.
ricMines '. En libérant de toute contrainte extérieure le sentiment, la conscience, <( l'instinct divin », — l'homme qui a eu des mots durs pour les « égarements » mystiques de Mme Guyon ou de Béat de Murait 2, a pourtant favorisé le développement de l'épidémie théosophique à la fin du xviii'' siècle; et c'est dans les régions sentimentales, déjà réchaun'ées par le lyrisme de son Vicaire Savoyard, que Saint- Martin a pu exercer « le ministère de l'Iiomme-esprit ».
Abandonnant donc ces deux enquêtes, qui, d'ailleurs, m'entraîneraient vite hors du domaine littéraire où je désire m'enfermer, je voudrais essayer d'abord de déterminer l'action de Rousseau sur les philosophes, sur ces laïques, qui, sans être hostiles aux « opinions religieuses », ou en leur étant même favorables, ne se rattachent publiquement à aucune Église, et ne se mettent au service d'aucun dogme confessionnel. Même en faisant aussi exacte que possible la part des autres influences, celle de Jean-Jacques reste prépondérante. Après que son Vicaire a parlé, il n'est plus possible aux autres d'oublier ses paroles; et ceux même, qui ne le suivent pas jusqu'au bout, restent dans sa dépendance.
Voici, par exemple, l'abbé de Mably. Au lendemain de YÉinile, il écrira des Entreliens de Pliodon, où les admirateurs du maître n'auront point de peine à retrouver ses
1. On pourra s'étonner peut-être que je réunisse dans une seule phrase, comme des manifestations d'un même état d'esprit, les extravagances dont le baquet de Mesmer fut l'occasion, et les méditations distinguées du " philosophe inconnu » ; mais c'est lui-môme qui a fait ce rapprochement : cf. Pensées [121]. I, 251 : « C'est M...er, l'incrédule M...er, cet homme qui n'est que matière, et qui n'est même pas en étal d'être matérialiste, — c'est cet homme, dis-je, qui a ouvert la porte aux démonstrations sensibles de l'esprit ». — On notera que l'un des admirateurs les plus enthousiastes de Jean-Jucques, le bernois Kirchberger, devint plus tard un disciple de Saint-Martin : cf. leur correspondance, encore inédite, de 1792 à 1799 [536], 94-95.