‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 89 sur 386 · Bélisaire · texte numérisé non relu

Bélisaire

A moins de copiei; littéralement un texte, il est imjjossible de se conformer davantage à l'esprit du Vicaire. Lo « si je me trompe, au moins suis-je assuré que mon erreur est innocente », pourralt-ètre aussi bien du Diderot que du Jean-Jacques i; mais le « je suis bon » de Bélisaire est du Jean-Jacques authentique 2. Inférieure à celle de Jean- Jacques, comme toute copie l'est à l'original, la profession de foi de Hélisaire l'est encore en ceci que sa sincérité m'est suspecte, qu'elle apparaît surtout comme une machine de guerre au service d'un parti, et qu'elle ne répond pas, comme celle de Jean-Jacques, au besoin profond d'une àme qui veut justifier sa foi devant sa conscience. Au reste, c'est bien la même doctrine que prêchent les deux sermonnaires; et Bélisaire ne fçiit souvent que condenser en formules do catéchisme les développements de son précurseur :

Dieu vous a donné deux guides, qui doivent être d"accord ensemble : la lumière de la foi et celle du sentiment. Ce qu'un sentiment naturel et irrésistible nous assure, la foi ne peut le désavouer. La révélation n'est que le supplément de la conscience : c'est la même voix qui se fait entendre du haut du ciel et au fond de mon àme. 11 n'est pas possible qu'elle se démente ; et si, d'un côté, je l'entends me dire que l'homme juste et bienfaisant est cher à la Divinité, de l'autre, elle ne me dit pas qu'il est l'objet de ses vengeances. — Et qui vous répond, dit l'empereur, que cette voix qui parle à votre cœur soit une révélation secrète? — Si elle ne l'est pas, dit Bélisaire. Dieu me trompe, et tout est perdu..,. Aurait-il donné l'ascendant irrésistible de révidenco à ce qui ne serait qu'une erreur. 0, qui que vous soyez, laissez-moi ma conscience: elle est wron guide et mon soutien ; sans elle, je ne connais plus le vrai, le juste, ni l'honnête : le mensonge et la vérité, le bon et le mal se confondent; je ne sais plus si j'ai fait mon devoir ; je ne sais plus s'il y a des devoirs : c'est alors que je suis aveugle; et

1. Cf. ProfcuMoa de foi [47], 41, el le texte de Diderot cité à la note 3.

2. Comparez avec le mot du Vicaire [47], 215 : ■- Que m'importe ce que deviendront les méchants - !

ceux qui m'ont privé de la clarté du jour ont été moins barbares que ne serait celui qui obscurcirait en moi cette lumière intime. — Que vous fait-elle donc voir si clairement, reprit Justinien. cette lueur faible et trompeuse? — Qu'une religion qui m'annonce un Dieu propice et bienfaisant est la vraie, dit Bclisaire, et que tout ce qui répugne à l'idée et au sentiment que jen ai conçu nest pas de cette religion. Vous ravouerai-je? Ce qui my attache, c'est qu'elle me rend meilleur et plus humain. Si! fallait qu'elle me rendit farouche, dur. impitoyable, je l'abandonnerais, et je dirais à Dieu : Dans l'alternative fatale d'être incrédule ou méchant, je fais le choix qui t'ofTense le moins. Heureu-sement elle est selon mon cœur.... Je reconnais qu'il y a des vérités qui intéressent les mœurs; mais observez que Diei*£n a fait des vérités de sentiment, dont aucun homme sensé ne doute. Au lieu que les vérités mystérieuses,, et qui ont besoin d'ùtrc révélées, ne tiennent point à la morale. Examinez-les bien : Dieu les a détachées de la chaîne de nos devoirs, afin que, sans la révélation, il y eût partout dhonnètes gens '.

Les propos théologiques de Bélisaire ne s'arrêtent pas là; ceux-ci suffiront, je pense, pour juger le prédicateur; mais il fallait lui laisser quelque temps la parole, pour lui laisser son accent, car dans des « professions de foi » comme celle-là, le contenu est inséparable de l'accent, ou plutôt, ne prend toute sa valeur que par lui. Je ne dis pas que tout l'esprit du Vicaire Savoyard se soit réfugié dans ce sermon laïque : la « profession de foi » de Bélisaire ne nous apporte ni éloge de l'Évangile, ni apologie du fanatisme, ni réquisitoire contre les « philosophistes »; je n'y retrouve surtout ni la fougue, ni l'émotion profonde de Jean-Jacques. La prudence de Marmontel a mis un voile d'hypocrisie sur des négations qu'on devine aussi décidées que celles du Vicaire; et l'on voit trop qu'il n'a vu dans la religion qu'une belle matière à littérature : c'est une philosophie opportuniste, accommodée au goût du jour; mais, précisément parce qu'elle est accommodée au goût du

1, Bélisaire [Zo\], 235-241.

jour, elle n'est plus un simple (l«''isme. et ne se borne plus à prêcher une tolérance voltairienne. Cette suprématie de la conscience, sentiment et lumière infaillibles, c'est bien du Jean-Jacques; celte réserve respectueuse devant les mystères de la foi, cette conception de la religion consolante, cet espèce de christianisme sentimental vidé de ses dogmes, mais gardant sa morale et ses espérances, c'est encore lui ; et. si Rousseau a lu Bélisaire, il a dû être recoanaissant à Marmontel d'avoir trouvé cette brève formule, qui résume si heureusement toute une discussion de son Vicaire : >< la révélation n'est que le supplément de la conscience 1 ».

Une autre œuvre, beaucoup plus médiocre, qui n'a même pas pour elle la tenue littéraire de Marmontel, mais dopt le verbiage a parfois d'amusantes trouvailles, et dont sept éditions, toujours plus volumineuses, n"ont épuisé le succès qu'en 1804, doit nous retenir quelque temps, pour nous faire voir la destinée du rousseauisme religieux dans « la tourbe philosophesque », chez quelques gens de lettres crottés et quelques métaphysiciens de boulevard. OEuvre .indigeste et confuse, elle est aujourd'hui parfaitement et justement oubliée. Ce qu'elle nous propose, elle aussi, c'est un compromis religieux à la Jean- Jncques; mais il y manque la flamme de Jean-Jacques. Tandis que le Système de la nature a survécu comme le manifeste hautain, vigoureux et logique du matérialisme intégral, la Philosophie de la nature, de cet excellent et un peu niais Delisle de Sales, compilation informe, qui vent être une espèce de somme du théisme, n'a plus d'intérêt que comme témoin. « Livre exécrable, écrivait Rousseau 2, et couteau à deux tranchants, fait tout exprès pour me l'attribuer, du moins en province et chez l'étranger, pour agir en conséquence et propager à mes dépens la doctrine de ces Messieurs. Je n'ai point vu ce livre, et, j'espère, ne

1. Cf. dans la Profession de foi [47], 34:î, le développement qui commence par ces mots: « si la religion naturelle est insuffisante ».

2. Notodu///« Dialogue, IX, 286; cf. encore note du//-? Dialoijue, IX, 258.

LES 0 PAROISSIENS DU VICAIHE SAVOYARn n. lil

le verrai jamais, mais j"ai lu tout cela dans le réquisitoire • trop clairement pour m'y tromper; et je suis certain qu'il ne peut y avoir aucune vraie ressemblance entre ce livre et les miens, parce qu'il n'y en a aucune entre les Ames qui les ont dictés )>. Si Rousseau avait lu le livre, cette lecture aurait confirmé son premier jugement. Delisle de Sales a des admirations qui le classaient immédiatement dans la « ligue » : il vantail le Code de Morelly, et déclarait que '< le petit livre de Vlnterprélation de la nature renfermait en cinquante pages plus de principes qu'il n'y en a dans toutes les œuvres de Malebranche - ^>. Sur bien des points, et des points essentiels, il contredisait Rousseau, et même nommément : il prenait la défense de la raison contre ceux qui l'avaient <( blasphémée », et citait, à cette occasion, un texte de Pope^; mais il aurait trouvé des « blasphèmes >> l)lus énergiques encore dans la Profession de foi; il s'indignait contre a l'inepte physicien qui a fait le Spectacle de ta nature », contre tous les édifiants cause-finaliers à la Pluclie ou à la Nieuwentyt^ : en des allusions transparentes, il ridiculisait l'anthropocentrisme si complaisant du Vicaire Savoyard; quand il écrivait : « comment, dans des romans théologiques, a-t-on dit que cet homme que le froid fait frissonner, qu'un insecte trouble, qu'un ver dévore, était né le roi de la nature )>? — la Profession de foi n'élait-elle i)as, dans sa pensée, un de ces « romans théologiques ^ »? Quand il réfutait les défenseurs de l'optimisme, il résumait toutes leurs thèses « dans ui^e page éloquente û'Émile » : « homme, ne cherche plus fauteur du mal », dont il essayait de montrer la naïveté". Si donc Jeau-

1. La seconde édition de la Philosophie de la nature avait été condamnée à élre brûlée par anêl du Ghàleiot le 21 mars 1777.

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