‹ La religion de l'athéeChapitre 14 sur 48 · lE MILIEU HUMAIN · texte numérisé non relu

lE MILIEU HUMAIN

Je vais récapituler ce que l'esprit humain indi-

duel doit au milieu humain où il vit.

Tout être humain vient aujourd'hui au monde

irmi des hommes qui parlent, et il apprend à

lirler, c'est-à-dire à faire couramment une opé-

jtion mentale prodigieuse qui consiste à repré-

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ppore donc tout un passé d'humanité grandis-

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mesure que l'on purifie l'atmosphère ; son intensité dépasse la norme si l'on enrichit d'oxygène l'air où elle brûle. Dans l'oxygène pur elle atteint une haute vitalité que l'on peut encore activer en accélérant l'afflux du comburant, comme on le fait pour ces dards de chalumeau qui coupent la tôle d'acier ou qui,s'écrasant sur un morceau de craie, produisent la lumière oxhydrique, rivale du jour.

La flamme dépend donc à la fois de ce qu'elle brûle et du milieu où elle brûle, et cependant elle n'est ni le combustible, ni le comburant, ni leur mélange ou leur juxtaposition.

Ouvrez à l'air libre un bec d'acétylène, le courant gazeux qui en coulera se diffusera intimement dans l'atmosphère, et il n'y aura pas de flamme, à moins que vous n'ayez approché une allumette, elle-même enflammée.

11 y a analogie entre le cerveau et le flambeau, entre le milieu humain où vit l'individu porteur du cerveau et l'atmosphère comburante. L'esprit, la flamme-pensée, qui n'est ni le cerveau, ni le milieu humain, est conditionné par l'un et par l'autre.

Le cerveau-chandelle ne se couronnera jamais d'un esprit aussi éclatant que le cerveau-acétylène, tandis que celui-ci, à son tour, alimentera un phare ou une veilleuse, suivant que sa flamme brûlera dans une atmosphère humaine riche ou pauvre en oxygène spirituel.

Prenez un tout jeune indigène australien, élevez-le dans la société de plus haute culture qui soit, vous le hausserez à peine au niveau de nos cancres définitifs.

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Imaginez Newton mis en nourrice et oublié chez des Esquimaux, quelles idées de science ou de philosophie aurait-il pu concevoir? Si quelque bouillonnement se fût élevé dans ce puissant cerveau, c'eût été pour agiter avec plus de force le chaos de la mysticité primitive. Le Newton de l'Apocalypse pouvait seul se développer, non celui de la Gravitation Universelle : un grand sorcier de la tribu.

Quant à l'individu absolu, type théorique et irréalisable, ce cerveau sans milieu humain, c'est un flambeau dans le vide pneumatique : il ne s'allumera jamais; c'est une graine d'homme qui ne sera pas plus un homme que ne sera chêne le gland oublié dans un séchoir.

§2. — lE MILIEU HUMAIN.

Je vais récapituler ce que l'esprit humain inditriduel doit au milieu humain où il vit.

Tout être humain vient aujourd'hui au monde parmi des hommes qui parlent, et il apprend à parler, c'est-à-dire à faire couramment une opé- |:?ation mentale prodigieuse qui consiste à repréîenter en sons articulés des images d'objets, des ictes, des sentiments, des rapports... et inverseinent. L'idiome le plus grossier est une accumulation d'inventions véritablement géniales et en lombre immense, comme on s'en rend compte lorsqu'on réfléchit au point de départ r les cris, ; es onomatopées. L'enfant des pires sauvages inlorpore donc tout un passé d'humanité grandis-

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santé, ayant mis un abîme entre elle et la bête. Par le seul fait qu'il dialogue, il réalise une traduction de ce qu'il veut communiquer et de ce qu'on lui communique ; traduire ainsi, c'est de la pensée, une pensée d'un tout autre ordre, du moins, que celle de l'aDimal.

Or, cela, l'individu le doit au milieu où il a été élevé ; lui-même n'apporte en naissant que sa ca pacité de comprendre ; de toute l'œuvre humaine dont il recueille le fruit, il n'aurait pu accompli] qu'une part négligeable, et il n'y ajoutera un pei que s'il est très intelligent.

A cerveau égal, à dons de naissance égaux, 1. capacité de penser dépend donc entièrement, pou rindividu, des ressources qu'il trouve dans le mij lieu humain où il se développe.

Mis en possession d'un langage où il n'y a pa; assez de termes généraux et abstraits, il est privd de logique ; il ne raisonne pas.

11 étend de plus en plus loin sa chaîne de rai sonnements à mesure que son langage éducati lui fournit des termes plus abstraits et plus généj raux, et cela jusqu'au stade où une métaphysiqu t devient possible. I f.

En même temps, il recueille les points de dé part de sa logique, croyances de toutes sortes, e en particulier les principes de la raison qui, eu? sont l'expression de l'expérience humaine pro gressive et se confondent avec la science.

Enfin apparaît dans le milieu humain la sciencjoii elle-même, la science proprement dite. Le géni ip individuel, si grand soit-il, ne ferait rien sans ] prendre là où elle en est ; à lui tout seul, il n'e

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recréerait qu'un miniscule fragment. Dans Pasteur, il y a d'abord tout ce qui a précédé Pasteur, et sans quoi on ne peut même pas dire que Pasteur eût existé. Les grands penseurs, les grands savants, arrivent à point pour être des clefs de voûte ; venus trop tôt, ils n'eussent apparu sans doute que dans un rôle moins éminent,car il faut bien que les pierres communes, non remarquées, de la voûte, soient en place avant la clef.

Tout se tient dans la pensée. La métaphysique, les croyances religieuses, ont beau se dire indépendantes de la science, elles sont conditionnées par elle, ou en s'y accommodant, ou encore plus peut-être en la combattant. Dans toute lutte, les jeux de deux adversaires comparables se déterminent plus ou moins l'un l'autre.

De sorte que l'évolution scientifique répond, elle aussi, nécessairement, à une augmentation de la densité de pensée dans les milieux humains où elle se fait sentir.

! Il y a aussi à considérer, à côté du langage parlé, le langage écrit. Celui-ci a fortement réagi sur celui-là, et il a servi aussi à la pensée d'instrument de travail, de conservation, d'accumula- [tion, de diffusion ; il a permis la collaboration les pensées individuelles à travers le temps et l'espace, et cela dans la mesure où les signes qu'il mployait s'affirmaient davantage comme signes, •comportaient plus de convention ^ Il devenait linsi plus maniable et exerçait mieux encore la Densée en obligeant à doubler la traduction déjà

■ 1. Voir plus haut, Chapitre premier § 2.

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miraculeuse qu'est le langage parlé d'une autre assez extraordinaire : celle du sonore en visuel et réciproquement.

On a esquissé l'évolution du langage écrit dans notre lignée ; on a vu que c'est une œuvre de siècles d'ingéniosité. De celle-ci encore, pleinement achevée, l'individu bénéficie en quelques années, quand il est élevé dans un milieu qui possède nos écritures.

Non seulement l'esprit individuel incarne tout ce qui s'est acquis d'humanité jusqu'aux hommes parmi lesquels ils s'est formé, mais son individualité se diSérencie et devient autonome proportionnellement à la dose d'humanité — c'est-à-dire de pensée — ainsi transmise.

Développer la pensée, c'est, en effet, développer l'activité consciente. Or la conscience, dans la mesure même de son éveil, précise à l'individu la frontière qui le sépare du monde extérieur ; et le plus haut degré de conscience consiste à se penser soi-même.

La pensée philosophique, depuis les Grecs, sq base souvent sur ce principe qu'il n'y a qu'apparences, que les- seules réalités sont nos sensations; Dès lors chaque individu a le loisir, s'il lui plaît de dire : — 11 n'y a que mes sensations, car c( que disent, ce qu'écrivent de prétendus « autres » je ne le connais que par mon ouïe et ma vision ce sont purement et simplement mes sensations visuelles et auditives, bien à moi et rien qu'f moi. Il n'y a que moi. — Impossible de poussai plus loin l'isolement et l'agrandissement indivij duels.

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Sans être aussi extrêmes, les métaphysiques courantes prennent pour type de l'Absolu le rapport d'un Moi avec lui-même : connaissance absolue, connaissance du Moi par le Moi, certitude absolue, certitude que le Moi a de sa propre existence, etc.. L'individu sert ici de base à tout l'édifice.

Aussi faut-il être très prudent quand on philosophe en s'enfermant d'abord dans le royaume intérieur, sous prétexte qu'on a une expérience directe de ce qui s'y passe ; on oublie trop qu'on fait surtout des observations de seconde main : tout y vient de l'extérieur, y compris l'idée du Moi fondamental ; nous ne l'aurions pas sans les métaphysiciens laïques ou religieux de notre temps, et ceux-ci ne l'ont pas inventée : ils la tiennent, lentement et péniblement élaborée, d'une longue lignée de métaphysiciens antérieurs qui, eux-mêmes, doivent l'origine de leurs spéculations aux bouillonnements de pensée d'humanités précédentes.

Nul ne dira, en effet, que de telles conceptions du Moi, de l'Absolu, soient primitives, ni même accessibles à des esprits « primitifs ». Tout ce que l'on sait des « sauvages », au contraire, tend à montrer l'extrême flou de la délimitation qu'ils mettent entre eux et la nature. Par ce même effet de leur mentalité confuse, ils sont, plus que nous, grégaires, incapables de réagir contre les mœurs, coutumes, tabous, rites, croyances... qui les enserrent.

L'individu n'arrive à se juger opprimé et déforpaé par la société que dans une société très

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évoluée et grâce à l'ambiance qu'elle-même constitue pour lui.

Ce développement de l'individu est, au total, un bienfait, malgré des dangers évidents, parce qu'il constitue la principale source d'enrichissement du milieu humain.

Quand la flamme matérielle brûle dans une enceinte close, elle vicie l'atmosphère, elle consomme l'oxygène et le remplace par des gaz non comburants, de sorte qu'elle finit par s'éteindre après avoir rendu la vie non moins impossible à d'autres flammes qu'à elle-même.

La flamme de l'esprit, elle, consomme bien de la pensée, mais c'est encore de la pensée qu'elle rend comme produit de sa combustion, et parfois accrue en valeur et en intensité, comme il arrive lorsqu'un cerveau bien doué apparaît dans un milieu où l'esprit qu'il est capable de porter trouve un assez riche comburant.

§ 3. — LE SPIRITUALISME DE l'aTHÉE ET LE SPIRITUALISME DU CROYANT.

L'athée n'a pas réfléchi, ou il s'étonnera d'avoir pu passer, quelquefois à ses propres yeux, pour matérialiste.

11 admettra, cela est certain, l'origine de l'esprit telle qu'elle vient d'être esquissée. Qu'y a-til de matériel là-dedans ? le seul'cerveau, qui est pour l'esprit une simple condition éventuelle d'existence comme le flambeau non encore allumé pour la flamme. Tout le reste, tout ce qui, dans

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notre psychologie, nous distingue de l'animal : langage, raison, logique, science, tout ce qu'il y a dans notre pensée, notre conscience, notre liberté, notre individualité, de plus et d'autre que dans l'animal, tout cela concentre et résume l'acquis proprement humain de toute l'humanité qui nous a précédés. Appeler cela matériel n'a pas de sens.

En quoi le spiritualiste est-il donc plus spiritualiste que l'athée ? Lui aussi convient que, au moins dans une certaine mesure, le cerveau conditionne l'esprit, qu'à un cerveau de crétin, ou à un cerveau malade, alcoolisé, intoxiqué, ou atteint de certaines lésions graves, ne peut répondre une pensée humaine normale.

Peut-être — et cela est meilleur pour sa cause — professe-t-il que le langage a été créé par Dieu, jadis, il y a longtemps, dans les origines. 11 ne soutiendra pas que cette création se renouvelle aujourd'hui, que le nouveau-né vient au monde avec un langage inné dont il se servirait un jour spontanément si on ne lui apprenait pas à parler. Etant donné tout ce qui nous vient avec le langage, le spiritualiste dirait que si le cerveau, la vie, l'âme animale et la capacité pour l'esprit sont le don immédiat de Dieu, l'esprit lui-même est transmis par l'homme. En ce qui concerne l'esprit, le spiritualiste ne se montrera donc ni plus ni moins spiritualiste que l'athée.

L'athée et le spiritualiste voient d'un même regard briller la flamme d'un esprit ; en fait, ils lui attribuent autant de spiritualité l'un que l'autre. Mais elle s'éteint : la matière mouvante et

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changeante du flambeau s'est chargée peu à peu ou soudain de particules incombustibles. Les deux spectateurs sont d'accord pour s'écrier : — Elle s'est éteinte !

Alors seulement se manifeste un désaccord véritable.

L'athée dit : — La flamme qui s'est éteinte n'est plus.

Le spiritualiste réplique : — Celle-ci a beau être devenue invisible, elle aura beau ne jamais se rallumer sur un flambeau identique à celui que nous avons connu, elle subsiste.

En quoi cet esprit du spiritualiste est-il plus immatériel ?

Est-ce de survivre ? Le bloc de granit, plus matériel que le corps vivant, lui survit. La matière a précédé la vie organique et lui survivra.

Est-ce d'avoir un support, une substance permanente, autonome, qui se superposerait à celle du corps ? En quoi est-il moins matériel d'avoir une substance que de n'en pas avoir ?

Est-ce d'être mystérieux, inconnaissable? Pourquoi ce qui est le plus intime de l'esprit serait-il justement aussi le plus inaccessible à l'esprit ?

Est-ce de nous donner de l'espoir ? En quoi le désespoir serait-il plus matériel ? Ce n'est pas d'avoir telle pensée plutôt que telle autre sur la mort qui est matériel, c'est, comme la bête, de ne pas pouvoir y penser.

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