DÉFINITION PHILOSOPHIQUE DE L^ATHÉISME
la Science, qui trouve dans les mathématiques une source excessivement féconde d'inductions, rejette sans hésitation leurs formules si elles sont démenties par l'expérience.
L'examen de figures tracées au crayon sur le papier me montre que telle longueur y est double de telle autre. Gela me donne l'idée de l'énoncé d'une propriété générale, d'un théorème ; le raisonnement me conduit-il à des contradictions avec les vérités acquises de la géométrie, je déclare chimérique le théorème soupçonné, je démens ce que me suggérait la donnée brute de l'expérience.
Lorsque, au contraire, une formule mathématique m'inspire Ténoncé d'une loi physique, je dois déclarer celui-ci faux si l'expérience ne le vérifie pas.
Ce renversement de marche se comprend dès que l'on considère les mathématiques comme un instrument de calcul, un moyen d'expression de mesures, un langage ; à ce dernier titre elles sont aussi une logique et ne peuvent souffrir aucune contradiction de leurs postulats et axiomes initiaux — lesquels, comme l'a montré Henri Poincaré, sont des conventions — ni de leurs définitions. Tandis qu'un langage, si excellent soit-il pour noter des relations entre les faits, ne crée pas ces relations, et ce sont elles alors qui ne souffrent pas que le langage les contredise.
Qualifier les mathématiques comme on vient de le faire, ce n'est pas du tout les rabaisser, c'est leur donner dans la science une place aussi haute que celle du langage dans la pensée individuelle.
102 lA PHILOSOPHIE POSITIVE DE l'aTHÉE
De même qu'un homme doué du plus admirable cerveau reste au-dessous d'un niveau très modeste de pensée quand il n'a à sa disposition qu'un langage « primitif », de même la Science ne serait pas sortie des limbes sans les mathématiques.
Comparaison insuffisante encore, car celles-ci ont la grande supériorité d'être un langage incompatible avec la moindre ambiguïté, tant sont précises les définitions et conventions sur quoi il se fonde. Elles se prêtent donc à un fonctionnement facile et tout à fait sûr de la logique.
Les mathématiques se séparent ainsi du corps général de la Science par leur rôle même. La Science, c'est la connaissance des faits, la mathématique un instrument de connaissance.
On ne peut donc nous montrer, dans l'ensemble des sciences, des cloisons étanches, du moins des cloisons « verticales » qui mettent chaque espèce de sciences au régime cellulaire.
Au surplus, les philosophies « spiritualistes » d'aujourd'hui reconnaissent le plus souvent la continuité entre les sciences, elles ne nient pas la Science. Elles professent bien l'étanchéité, mais en ne faisant usage que d^une seule cloison placée horizontalement pour faire deux étages, l'un inférieur, réservé à la Science, l'autre où elle ne peut monter.
Gela est si général que ces philosophies ont reçu le nom de « dualistes » ; elles font une coupure, elles divisent en deux l'ensemble de la connaissance, par opposition aux athées qui sont « monistes », qui ne font pas la coupure.
Et voilà une distinction nette à mettre à la place
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des vieilles enseignes, devenues inintelligibles, de « spiritualisme » et de « matérialisme ».
11 est évident que le monisme de l'athée, consistant à faire de la Science l'ensemble total de la connaissance, à n'admettre que la méthode scientifique comme méthode de connaissance, revient à proclamer la Science philosophie et seule philosophie.