CHAPITRE II MONISME ET DUALISxME
^1. AMBIGUÏTÉ DE l'iDÉE DE CRÉATION.
On a besoin de faire un pas de plus dans la précision, car il y a beaucoup de brouillards autour des idées qui nous paraissaient propres à montrer la différence de doctrine sur la science entre « spiritualistes « et athées. L'habitude seule nous donnait l'illusion d"y voir clair dans une telle pénombre. Je vais en citer trois comme étant les plus importantes. Et d'abord l'idée de Création.
Mettez à la disposition d'un théiste et d'un athée cette machine à explorer le temps de Wells qui permet d'atteindre n'importe quel point du passé aussi bien que de l'avenir, qu'ils soient bons biologistes et emportent tout Toutillage nécessaire pour étudier les formes diverses de la vie naissante.
Les deux explorateurs conduisent leur machine trop loin en arrière et flottent sur l'océan primordial qu'ils trouvent dûment stérile, puis trop loin en avant et constatent la vie. Par cette manœuvre renouvelée ils serrent de plus en plus près, et
arrivent enfin à saisir le moment précis du commencement : dans un de leurs réceptacles plein d'eau de mer, où ils sont sûrs que rien d'organisé n'existait, tout à coup se décèle la présence de grains microscopiques de protoplasma.
— Enfin, s'écrie l'athée, je vous fais saisir sur le vif cette génération spontanée par laquelle j'ai toujours expliqué les origines de la vie.
— 11 faut être aveugle, réplique le théiste, pour nier ici la création. Quelle autre preuve réclamezvous ? Ces micro-organismes sont déjà bien trop compliqués pour être issus de l'air et de l'eau par le simple jeu des lois naturelles.
L'athée ne sera nullement pris de court : il invoquera les conditions physiques, la composition de l'air et de l'eau, tout cela très différent de ce que ce sera à une période plus avancée de l'évolution ; il dira que nous ne connaissons rien des intermédiaires entre les corps inorganiques et les vivants, particules qui ont sans doute échappé, par leurs dimensions d'ordre moléculaire, aux investigations microscopiques.
En un mot, nulle raison ne se conçoit pour qu'un des observateurs se voie contraint honnêtement à changer de doctrine. Ils demeurent exactement au même point que les autres hommes qui ne se sont pas embarqués sur la machine inventée par Wells.
Les croyants se figurent à tort que Pasteur, en démontrant la non-existence actuelle de la génération spontanée, a rendu à leur cause un service important. Une fois remis d'un premier émoi, ils n'eussent pas moins triomphé de la démonstra-
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tien contraire : ils s'écriaient, comme notre théiste explorateur : Création ! parce qu'il y a saut brusque d'une matière continue et non-organisée (bien qu'organique) à de petites individualités vivantes d'une haute complexité.
Et alors on se trouvait exactement dans la situation des explorateurs des âges géologiques : création pour le théiste, génération spontanée pour l'athée.
Désireux de préciser l'idée de création, des philosophes spiritualistes modernes la définissent comme l'apport au monde de quelque chose d'absolument nouveau, et ils en font l'apanage de la vie et de l'esprit. Mais il y a là une très grande ambiguïté : de leur propre aveu, ces philosophes n'entendent pas, le plus souvent, par cet « absolument nouveau », l'apparition de quelque chose là où il n'y avait strictement rien : alors en quoi leur « absolument nouveau » diffère-t-il du phénomène brusque, de la chute d'une pierre en montagne, par exemple ?
En résumé, tant que l'on n'envisage pas les miracles, ni la cosmogonie de la foi naïve, il est impossible de désigner, par la pensée, la caractéristique évidente d'un fait de création.
§ 2. — AMBIGUÏTÉ DE l'iDÉE DE DÉTERMINISME.
Rien de plus décevant aussi que le déterminisme pour établir une division vraiment intelligible entre théistes et athées.
D'ici aussi loin que l'on voudra pénétrer dans
l'avenir il n'y aura qu'une seule histoire de l'Univers ; elle sera ce qu'elle sera et pas du tout autre. Si je vous disais : — H y a une histoire future mais qui sera une histoire toute différente une fois qu'elle aura été inscrite dans le passé — , vous ne me comprendriez pas et je ne me comprendrais qu'à condition de me moquer de vous délibérément. Donc l'histoire qui nous est encore cachée et celle qui sera le passé pour nos lointains descendants, c'est une seule et même histoire: il n'y en a pas d'autre ; elle est unique, absolument unique en tous ses détails, et, en ce sens, rigoureusement déterminée. Gomme c'est là une vérité dite de La Palisse, tout le monde est, toujours dans ce même sens, déterministe.
Et quel autre sens peut-il y avoir, après tout ?
Le croyant n'est pas moins déterministe que l'athée. Suivant lui, Dieu voit sur un même plan le présent, le passé, l'avenir, c'est-à-dire l'histoire totale de l'Univers total, corps célestes, matière, êtres vivants, âmes humaines, esprits purs compris, et aucun détail ne lui échappe, si infiniment petit soit-il. Cette histoire est donc rigoureusement déterminée en soi, ou Dieu manquerait de clairvoyance.
On reconnaît souvent le vague de l'idée de déterminisme et l'on se rejette sur celles du prévisible et de l'imprévisible. 11 y aurait deux domaines séparés : celui du prévisible où accède la science et celui de l'imprévisible.
Malheureusement il n'y a aucune frontière nette, et l'on peut dire qu'il y a du prévisible et de l'imprévisible en tout. Si les phénomènes psycholo-
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giques, que les philosophes spiritualistes réservent essentiellement au royaume de l'imprévisible, ne confirmaient dans une très grande mesure nos prévisions déduites de l'expérience, il y a beau jour que l'humanité n'existerait plus. Tous nos rapports sociaux sont basés sur la certitude que nous avons de provoquer le plus souvent chez nos semblables telles réactions par telles de nos actions. Sans elle, nous ne connaîtrions personne, fût-ce après la plus longue cohabitation, car il n'y aurait aucun caractère déterminable, le même homme étant aussi bien doux que violent, paresseux que travailleur, lent que vif, satisfait que mécontent, et cela dans n'importe quelle circonstance donnée ; nous aurions toujours autant de chances d'être souffletés par lui pour une parole aimable que pour une insulte, que pour une question indifférente. Comment des individus pourraient-ils vivre entre eux en de pareilles conditions ? Pas plus qu'un mécanicien ne s'accommoderait d'une locomotive dont il ne saurait jamais quel mouvement elle va prendre en avant, en arrière, accéléré, retardé ou annulé, quand il actionne ou n'actionne pas tels leviers de manœuvre. Les hommes se quitteraient ; ils ne se reproduiraient même pas, car la génération suppose une certaine constance d'instincts passionnels et maternels.
La météorologie est bien du domaine de la science : elle ne sait pourtant pas prévoir quel temps il fera plus de deux jours à l'avance. Elle prophétisera mieux et plus loin, on peut le penser ; mais il y aura toujours, à la portée de ses
prédictions, une limite au delà de laquelle régnera l'imprévisible.
Faillite ici encore de l'essai de distinction doctrinale entre le théiste et l'athée.