AMBIGUÏTÉ DE L IDÉE DE COMMENCEMENTS ABSOLUS
Sur l'idée de commencements absolus il y a peu de chose à dire qui ne soit une répétition de ce qui précède. La création est un commencement absolu : à un moment donné, il n'y a pas d'êtres vivants ; l'instant d'après, il y en a : entre les deux est un commencement absolu. Tout à l'heure, je n'avais pas conscience de tel phénomène se passant dans mon esprit; j'en ai conscience maintenant; entre la non-conscience et la conscience, se place un commencement absolu. Un commencement absolu est l'apport au monde de quelque chose d'entièrement nouveau ; cela échappe au déterminisme, au prévisible, puisqu'on ne peut rien prévoir que d'après ce que l'on sait déjà, c'est-à-dire d'après ce qui n'a rien de nouveau. Ainsi parle la philosophie théiste.
Or la philosophie athée tiendra exactement le même langage. Newton, dira-t-elle, voit tomber la pomme ; une seconde plus tôt, le fruit tenait encore à l'arbre ; dans le court intervalle de cette seconde, il y a donc eu le commencement absolu de la chute de cette pomme, et c'est l'apport, à la surface du sol, d'une pomme de plus qui n'y était absolument pas quand Newton a tout d'abord
110 LA PHILOSOPHIE POSITIVE DE l' ATHÉE
dirigé ses regards sur elle : apport au monde de quelque chose d'absolument nouveau. Le plus nouveau, et non moins absolument nouveau, fut, si la légende ne ment pas, la découverte qui s'ensuivit de la gravitation universelle.
Il faut préciser cependant : « commencement absolu » ne s'applique pour la pomme qu'à sa chute, à Newton qu'au phénomène de conscience qui lui a montré la solution du problème de la gravitation. Auparavant, il y avait eu bien des phénomènes sans lesquels ces commencements absolus ne se seraient pas produits : le pommier avait poussé, donné des fleurs dont l'une s'était développée en fruit... Newton était né, avait appris les mathématiques, médité sur les travaux de Huyghens, Galilée, Kepler, Gilbert, s'était efforcé d'en tirer des lois de la mécanique céleste...
Les théistes n'y contredisent certainement pas. Où est alors la caractéristique certaine du désaccord doctrinal entre eux et les athées?
§ -4. — l'idée de le dantec sur le mesurable dissipe
LES ambiguïtés.
La réponse à celte question a été donnée par Le Dantec, et par lui seul, à ma connaissance ; très beau titre de gloire philosophique, aussi bien aux yeux des spiritualistes ou dualistes que des athées ou monistes, car c'est toujours un grand bienfait, quand on se trouve en désaccord avec quelqu'un, que de savoir sur quel point précis porte ce désaccord ; il n'y a plus de malentendu, et la discus-
sion s'en trouve débarrassée le mieux possible de ces effets passionnels qui proviennent, pour la plupart, dans les débats, du vague des définitions.
Avec Le Dantec, Tatbée dit : — 11 ne se passe rien de connaissable à l'homme sans que se modifie quelque chose qui est susceptible de mesure*.
Et le théiste répondra : — Certains faits connaissables à l'homme se passent sans que se soit modifié rien de susceptible de mesure, tels les faits de conscience, les phénomènes vitaux...
11 est aisé de voir que les ambiguïtés se dissipent alors.
Pour la création : si elle est ex nihilo^ les deux explorateurs des temps les plus reculés se trouveront en face du vide physique, puis, soudain, il y aura, par exemple, une nébulosité diffuse : passage d'un état à un autre état d'un même espace donné. Et pour les autres sortes de création aussi: dans le cas de l'apparition de la vie, passage d'un volume d'eau de l'océan primordial de l'état de stérilité à l'état de peuplement par des cellules vivantes; dans celui d'apparition d'espèces nouvelles, passage d'une lignée de germes fécondés à une lignée porteuse d'hérédités inconnues chez la précédente... Dans le passage même, l'athée professe qu'il y a toujours réaction chimique, colloïdale..., ou, plus généralement, transformation, dégagement, absorption d'énergie, c'est-à-dire du mesurable. Le théiste professe que non.
Le différend sur les commencements absolus, analogues aux faits de création, s'éclaircit par là.