‹ La religion de l'athéeChapitre 22 sur 48 · QUE DU RELATIF · texte numérisé non relu

QUE DU RELATIF

La possibilité idéale démesure qui,pour l'athée, accompagne toute connaissance suppose nécessairement qu'il n'admette que du relatif.

Mesure, en effet, implique comparaison de deux termes entre lesquels on constate une relation. Quand nous mesurons une longueur, nous la comparons avec celle du mètre, et nous constatons, par exemple, qu'elle en est la moitié : c'est là la mesure, et ce n'est qu'un rapport, puisque l'on peut supposer doublées, triplées... toutes les longueurs ensemble ; celle que nous avons mesurée sera aussi doublée, triplée... et n'en restera pas moins égale à la moitié du mètre qui aura doublé, triplé... en même temps qu'elle.

Nous ne connaissons donc strictement que ce rapport de un à deux ; il ne nous apprend rien sur chaque terme pris séparément et considéré « en lui-même ». Que serait le mètre tout seul dans un monde de purs esprits où il n'y aurait rien à lui comparer ? Ces âmes sans corps, et que la matière n'aurait jamais alourdies, mais douées de hauts pouvoirs métaphysiques, lui trouveraientelles une dimension déterminée, une longueur absolue, le verraient-elles stable ou variable? Nous ignorerons toujours, de cette question, même, et pe.ut-être surtout, ce qu'elle veut dire.

11 y a là une excellente image de notre connaissance en général : nous ne connaissons rien sinon

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comme nous connaissons une longueur, par un rapport entre deux termes qui sont ici nous-mêmes et le monde extérieur : considérer ce qu'est chaque terme rigoureusement isolé, ce qu'il serait si l'autre n'avait jamais existé, ce qu'il est absolument, « en soi )),le moniste professe que cela n'a pas de sens : cette idée fait le fond même de sa doctrine ; elle se relie intimement à celle du mesurable.

Nous ne connaissons rien que par ce que nous voyons, entendons, flairons, palpons, ou par nos sens moteurs, musculaires... Et, par conséquent, nous ignorons tout de ce qu'est l'Univers en soi des métaphysiciens, de l'Univers tel qu il est indépendamment de nos yeux, de nos oreilles...

Nous ne pouvons plus rien connaître quand nous n'avons plus aucun moyen de connaissance. Une telle remarque manquerait de tout intérêt si les métaphysiciens n'en ajoutaient une autre qui n'en a pas davantage, mais où ils mettent des profondeurs. Si, disent-ils, nous pouvions avoir, avec l'Univers, le contact que nous avons avec nousmêmes, l'Univers en soi nous deviendrait accessible : Moi, en effet, connaît Moi absolument, directement, totalement, puisque le sujet qui connaît et l'objet connu ne font qu'un. La connaissance de Moi par Moi est donc bien celle de Moi inimême. Ce qu'est une chose vraiment, son être luimême, c'est ce qu'elle connaîtrait d'elle si elle avait une conscience, un Moi.

Or qu'est-ce que Moi connaît de Moi directement ? Rien. On a vu, par l'étude précédente de l'esprit, que tout ce qui est en nous de supérieur

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à l'animal nous venait des autres hommes, et, pour chacun de ceux-ci, d'autres hommes encore, et par une multi-millénaire élaboration, donc de l'extérieur, et après un énorme détour à travers cet extérieur. Reste la partie animale du Moi : il n'y aura à savoir ce qu'elle est, indépendamment de tout ce qui n'est pas Moi, qu'un homme soustrait, depuis sa naissance, à tout contact avec le monde, donc, en particulier, à la pesanteur qui nous oblige à reposer sur un support quelconque et à le « sentir » ; il sera suspendu ainsi, comme le tombeau de Mahomet, entre le zénith et le nadir, dans l'obscurité, sans quoi des images, dont il ne serait pas le seul auteur, entreraient par les fenêtres de ses yeux, dans le silence, afin que rien d'étranger ne se mêle à ses voix intérieures, dans l'immobilité, de peur qu'il ne se palpe et n'obtienne sur luimême des renseignements qui ne seraient pas dus au témoignage direct de la conscience ; et, pour des raisons analogues, il ne devra ni avoir chaud ou froid, ni manger, ni boire, ni cependant mourir. En face des multiples impossibilités de cette expérience, on n'a d'autre ressource que de s'en représenter les résultats. Le moniste, lui du moins, ne peut se représenter que rien.

Ce néant ne satisfait pas moins seul à la définition du Moi lui-même^ absolu, dégagé de tout relatif, de tout rapport avec le Non-Moi. Et c'est ce néant qu'il faudrait insérer, par la pensée, dans les choses pour en atteindre la « réalité profonde ». Faute de pouvoir attacher le moindre sens à une telle opération de l'esprit, à cette clef unique de l'absolu, l'athée n'admet que le relatif.

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Il existe cependant un absolu : celui de certains principes dits quelquefois et à tort métaphysiques, tels que les principes d'identité, de contradiction etc.. En réalité un tel absolu n'est que logique. Il revient à poser ce principe que, quand on se sert d'un langage, c'est, autant que possible, pour se faire comprendre : de là un certain nombre de règles impératives.

Tels les fameux principes d'identité : — A est A — , et de contradiction : — A n'est pas non A — . Une vache est une vache, une vache n'est pas ce qui n'est pas une vache, pas un chat, ou une pierre, ou un arbre, ou une étoile...

Autrement dit : si un mot voulait dire n'importe quoi, n'importe quand, au gré de n'importe qui, il n'y aurait plus ni langage, ni pensée. Les principes, tels que les précédents, qui évitent cette anarchie sont des préceptes de log'ique, c'est-àdire de langage, absolument nécessaires.

Mais ^J02^r nous, et rien que pour nous.

Les proposer comme de l'absolu métaphysique, c'est prétendre qu'ils s'imposent, non seulement à tout l'Univers actuel en dehors de nous, mais à tout Univers idéalement possible.

Or ils n'ont aucune rigueur si on les applique à la nature telle que tend à nous la présenter la science moderne. Tout y est en mouvement et en changement. Impossible d'y trouver un A qui reste rigoureusement A au bout du moindre intervalle de temps. Les corps les plus solides, les plus stables, se dilatent, se contractent, éprouvent des changements de structure, des modifications électriques : leurs électrons gravitent avec une

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vitesse formidable, et quelques-uns, s'échappant de leurs orbites, son projetés au loin...

Et quand même nous refuserions de nous plier à toute logique, quelle influence cela aurait-il sur la marche des corps célestes ?

§ 3. SUBJECTIF, OBJECTIF. IL n'eST DE CONNAISSANCE

VÉRITABLE, POUR LE MONISTE, QUE DE l'oBJECTIF.

Le subjectif, c'est ce dont chacun dit : — Voici ce que je ressens, voici ce que je vois... — en tant que lui, non un autre, ressent, voit... C'est ce qui nous paraît, à chacun, enfermé dans notre royaume intérieur.

Quant à l'objectif, c'est ce qui passe entre l'extérieur et l'extérieur.

U n'y a ni subjectif, ni objectif absolus : on vient de s'en assurer. Ou, du moins, rien n'est concevable en dehors de leur association comme termes, tous deux nécessaires, d'un rapport. Vous n'arriverez pas à penser quelque chose d'une conscience toute seule dans le néant, ni d'un Univers dont personne, y compris vous, n'aurait jamais su, ni ne saurait jamais quoi que ce soit.

U y a cependant ce que l'on pourrait appeler un subjectif et un objectif pratiques, et qui comportent des degrés; c'est qu'il y a moyen d'apprécier, dans le rapport des deux termes, la prédominance infiniment nuancée de l'un ou de l'autre.

Je n'entrerai pas plus loin dans cette étude extrêmement délicate et que tant d'ouvrages philosophiques sont loin d'avoir épuisée. Il faut se

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contenter ici de rappeler à grands traits ce qu'est l'objectif dans l'emploi courant que le langage fait de ce mot ; ici, la Science ne parle pas autrement que tout le monde.

Est objectif le fait qui est observé et rapporté d'aune manière impersonnelle. Quand je vois se passer quelque chose, c'est bien moi, en personne, qui le vois, et comme je le vois ; mais, la plupart du temps, je sais faire la distinction : ou bien n'importe qui, mis à ma place, ne verrait pas ce que je vois ou le verrait très différemment, et voilà le subjectif du langage courant et du scientifique, ou bien il verrait la même chose, et voilà l'objectif de ces langages.

Notre pouvoir de faire cette discrimination exprime en somme notre adaptation à la fois à l'Univers et aux autres hommes : comment pourrait-on vivre si une chose ou un phénomène donnés étaient, le plus souvent, autant de choses ou de phénomènes distincts qu'il y a de gens pour les percevoir ?

L'impersonnalité qui caractérise l'objectif suppose l'absence de mobiles affectifs susceptibles d'engendrer des illusions que n'auraient pas, ou des interprétations que ne feraient pas, les hommes soustraits à l'influence de ces mobiles.

Ne sont donc pas objectifs beaucoup de faits que l'on affirme collectivement sous Fempire de croyances mystiques ou religieuses. La communauté représente ici une sorte de personne. Un I autre groupe, ne partageant pas ces croyances, ne verra pas ce qu'elle voit, ou du moins comme elle le voit.

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La plus forte garantie d'objectivité réside dans la mesure. Elle est en quelque sorte deux fois impersonnelle. Quand vous plongez votre thermomètre dans l'eau chaude, n'importe qui, à votre place, verrait sa colonne liquide atteindre la même division ou le même intervalle entre deux divisions. Voilà le degré ordinaire d'objectivité. En outre, et cela fait un degré de plus, c'est le thermomètre que vous plongez et pas votre doigt. Qui, dès lors, a chaud ? le thermomètre ; et il a aussi chaud pour vous que pour n'importe qui : les effets qu'il éprouve de la part de l'eau sont tout à fait impersonnels. Tandis que votre doigt a toujours plus ou moins chaud que celui d'un quelconque de vos semblables : différence d'épaisseur d'épiderme, de sensibilité, de circonstances... Votre doigt donne des indications en grande partie personnelles : on s'en aperçoit bien quand il s'agit d'eau « très peu chaude » : elle peut être fraîche pour moi, tiède pour vous et chaude pour un tiers.

(J'ai parlé là un langage figuré : un thermomètre n'a pas chaud : la chaleur au point de vue physiologique n'est pas toujours la même qu'au point de vue physique...; mais je pense qu'on me comprendra.)

L'objectif, par le caractère d'impersonnalité qui s'y attache, revient à un contrôle mutuel des , hommes les uns par les autres ; il représente ce qu'ils ont en commun ; il fait, entre tous les esprits, cette unité que nous appelons l'esprit humain.

Et, par conséquent, pour le moniste, il n'y a de

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connaissable que l'objectif, c'est-à-dire de connaissable qu'à l'esprit humain.

Notez bien que je souligne pour le moniste.

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