‹ La religion de l'athéeChapitre 23 sur 48 · LA VÉRITÉ ODJECTIVE, SEULE VÉRITÉ POUR LE MONISTE · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ ODJECTIVE, SEULE VÉRITÉ POUR LE MONISTE

Ce paragraphe ne semble pas tout d'abord avoir une raison d'être écrit. Dire que l'objectif est seul connaissable, cela inclut que la vérité ne soit qu'objective.

Mais il y a intérêt à se demander ce que peut bien être une vérité non objective, une vérité qui soit vérité pour d'autres que le moniste.

Un exemple intéressant de vérité subjective nous vient des pragmatistes religieux : — Je crois en Dieu, déclarent-ils, parce que je constate en moi la manifestation de Dieu par une expérience intime directe.

Là, toute prise manque à une discussion : ces pragmatistes sont sincères, ils expriment ce qu'ils sentent, on n'a qu'à s'incliner. Mais le moniste a une question à résoudre pour son propre compte : — J'ajoute foi, pensera-t-il, au témoignage de cet honnête homme : il me dit la vérité ; la difficulté devient alors pour moi de m'expliquer ce que j'entends par cette expression : « il dit la vérité » ; pour moi qui n'admets que la vérité objective et ne crois pas en Dieu, qu'y a-t-il d'objectif dans l'expérience du pragmatiste ?

En réfléchissant, il parviendra bientôt à trouver la réponse. Il se rappellera que l'objectivité n'est

124 LA PHILOSOPHIE POSITIVE DE l'aTHÉE

pas absente des faits psychologiques. Un homme a des passions, des sentiments, des volontés, des idées, que, dans la pratique courante de la vie, je sais constater objectivement : tout observateur normal, mis à ma place, constate la même chose que moi, et, bien mieux, l'homme, objet de l'observation, confirmera souvent le témoignage d'autrui par le sien propre. Ce qu'éprouve le pragmatiste croyant en est là aussi. Quand il nous décrira ses états d'àme, nous les comprendrons, nous les reconnaîtrons pour les avoir déjà rencontrés ailleurs, sinon en nous-mêmes, et il y a en eux quelque chose d'indépendant des particularités de mon observation ou de la vôtre, quelque chose qui se retrouverait en toute observation, quelque chose d'objectif.

Où gît donc le différend ? car il y en a un ; sans cela le moniste ne pourrait pas à la fois croire à la bonne foi du pragmatiste et ne pas croire en Dieu.

Il consiste en ceci de très simple : certains faits de conscience, les mêmes pour le moniste et le pragmatiste, ce dernier les appelle « manifestations de Dieu » et le premier « tendances idéales vagues » ou autrement. Ils ne parlent plus le même langage.

Ainsi se précise une opposition entre le moniste et, non seulement le pragmatiste, mais tout théiste ou spiritualiste : le conflit finit toujours, si même il ne commence pas, par se caractériser en différence de langage ; ce que l'athée prononce « inconnu, in vérifié... », son adversaire l'écrit : « mystère, transcendant... ».

Ici le moniste reste fidèle à la vérité objective.

LA DOCTRINE POSITIVE DE l'aTHÉE 125

parce qu'il s'en tient jusqu'au bout au langage objectif.

Mais le débat peut continuer en ce que le dualiste dit : « // faut se servir désormais de mon langage... »

Et l'on tombe dans les questions : « faut-il ? ou ne faut-il pas ? » appartenant à un tout autre ordre que les questions : « cela est-il ? ou cela n'est-il pas ? » les seules auxquelles réponde la vérité objective.

M. Paul Doumergue a dit : — Il faut avoir une âme... \ — Et il exprime assurément l'argument le meilleur qu'aient à leur disposition les théistes. Traduisez : — Il faut croire qu'on a une âme immortelle...

Pour préciser la situation, je vais prendre un exemple : voici un pays sauvage où il n'y a pas de gendarmes : c'est un fait ; la vérité objective correspond à la réponse « non )),que doit recevoir la question : — Y a-t-il une gendarmerie ? — Fautil cependant que les indigènes persistent à croire à l'existence de cette police qu'ils craignent ? évidemment oui, puisque, s'ils n'y croyaient pas, ils nous mangeraient.

On voit qu'on peut résoudre la question : — Cela est-il ? — par « non », et la question : — Faut-il que cela soit ? — par « oui ».

Dieu et l'âme existent-ils? Non. Faut-il y croire? Oui. Aucune contradiction n'existe entre cette affirmation et cette négation, pas plus qu'entre le désir qu'on a d'une chose et le fait qu'on ne la

■ 1. Le matérialisme actuel. Paris, 1913. p. 5.

126 LA PHILOSOPHIE POSITIVE DE l'aTHÉE

possède pas. (Je remets à plus tard la question de moralité.)

il apparaît aussi que le « faut-il ou ne faut-il pas ? » ne saurait s'accorder avec le caractère tout à fait impersonnel d'une « vérité » correspondante. Dans la colonie en question, les Blancs savent qu'il n'y a pas de gendarmerie, mais déclarent qu'il en faut une, et les indigènes croient qu'il y en a une mais, s'ils pouvaient s'exprimer sans crainte, ils diraient qu'il n'en faut pas.

Pour nos conservateurs, il faut avoir une âme et aussi un Dieu, pour le révolutionnaire, chez nous, le plus souvent, il n'en faut pas.

Ainsi se confirme que la vérité objective, par son essence impersonnelle, est indépendante du « faut-il ou ne faut-il pas ? »

Le moniste maintient toujours cette indépendance, d'où une démarcation doctrinale souvent très nette, car il arrive que le dualiste, lui, prétende au contraire que l'on doit, dans certains cas, partir de « il faut que cela soit » pour décider si « cela est », que la preuve de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme par le besoin qu'on en a constitue une preuve légitime.

§ 5. — le caractère PROGRESSIF DE LA SCIENCE ; UN PEU DE PHILOSOPHIE DE LA MESURE.

En un sens, il n'y a pas de mesure exacte : une longueur d'un mètre n'est jamais, ne sera jamais d'un mètre, pour cette seule raison évidente que nous ne verrons jamais l'invisible.

LA DOCTRINE POSITIVE DE l'ATHÉE 127

Avant de comparer à une autre la longueur du mètre étalon, il faut savoir où sont ses extrémités. On les a déterminées par des traits ou par des contacts. Or les traits ont une certaine largeur ; je suppose que vous sachiez les tracer de telle sorte qu'ils soient juste à la limite de la visibilité, qui est, par exemple, le dixième de micron (le micron est le millième de millimètre) ; vos traits sont donc de petites bandes ou de petits fossés d'un dixième de micron de largeur, et tels que, moins larges, ils disparaîtraient à vos yeux même aidés par les plus puissants microscopes. Quant aux contacts, vous savez qu'il y a contact, mais la ligne de contact, ou le point de contact, vous les voyez toujours avec cette épaisseur de un dizième de micron qui est votre limite de capacité visuelle. Où est donc le contact dans cette épaisseur, à quel centième de micron plus près ou plus loin, en deçà ou au delà, de son milieu ? Vous ne le savez pas plus que vous ne savez où sont les extrémités de votre mètre dans l'intérieur des bandes ou des fossés de 0,1 micron de large que vous avez tracés pour repérer ces extrémités.

Quand, avec le progrès, nos regards atteindront le dix-millième de micron, il en sera du cent-millième ce qu'il en est aujourd'hui du centième. Et ainsi de suite jusqu'à la consommation des siècles, puisque le point sans dimensions, la ligne sans épaisseur, c'est-à-dire des invisibles ne seront jamais visibles.

En un autre sens, la mesure est exacte. Quand on la pratique avec des soins définis, on peut vous garantir aujourd'hui d'une longueur d'un mè-

128 LA PHILOSOPHIE POSITIVE DE l'atHÉE

tre qu'il ne s'en faut pas de plus d'un micron par excès ou par défaut qu'elle ne soit juste d'un mètre. En réalité vous fixez des limites entre lesquelles est certainement, absolument, la valeur de cette longueur; c'est l'intervalle entre ces limites, autrement dit, l'approximation qui est exacte.

Dans la pratique, on connaît grossièrement la marge d'approximation que l'on peut tolérer pour qu'une mesure soit acceptée comme exacte. Si un marchand vous vend, pour un mètre de drap, un mètre moins un demi-millimètre, vous ne l'accuserez pas de vous avoir volé. Et l'on ne chicanerait guère sur une erreur d'un centimètre carré dans l'estimation d'une superficie de terrain, même à bâtir, et dans Paris où il est cher.

Si vous faites remarquer cette approximation des mesures, on vous répondra que « cela va sans dire. »

Gela irait bien mieux en le disant, suivant un mot souvent répété ces années-ci. Car si on l'eût dit, bien des accusations de faillite de la science . eussent été évitées.

11 arrive souvent que, par le fait du progrès des mesures, on soit conduit à changer, même à plusieurs reprises, l'énoncé des lois scientifiques, c'est-à-dire, pour le public, les lois elles-mêmes. Dès lors l'opinion, et des philosophes aussi, proclament que les affirmations de la science, étant changeantes, ne méritent aucune confiance ; en réalité elles ont progressé ; elles ont toujours été vraies dans une certaine mesure^ et, par conséquent incertaines aussi dans une certaine mesure ; il suffisait de dire chaque fois quelle était cette « certaine mesure », vraiment certaine, elle, pour

LA DOCTRINE POSITIVE DE l'aTHÉE 129

montrer que les limites précises, que ne dépassait jamais l'incertitude de la loi, allaient en se resserrant.

L'expression « dans une certaine mesure » doniine toujours la Science-Philosophie et résout une fotile d'énigmes qui passent encore pour troublantes.

Il a déjà été question de ce grand débat, qui passe pour fondamental, entre le permanent et le changeant, l'objectif et le subjectif, le réversible et l'irréversible, le prévisible et l'imprévisible, le mobile et l'immobile, le certain et l'incertain, le connaissable et l'inconnaissable, etc..

Je ne puis m'empêcher de le trouver un peu oiseux.

Comme l'enseigne, par exemple, l'expérience commune, tout est permanent dans une certaine mesure, mesure de durée, de forme, etc., même les êtres vivants qui ne cessent de changer; sinon comment reconnaîtriez-vous un ancien camarade après vingt, trente ans de séparation absolue, comme cela arrive ? L'éclair lui-même est permanent pendant le temps qu'il faut pour mettre l'éther en branle, sans cela nous ne le verrions pas, et il y a quelque chose de permanent dans la nature des éclairs, sans cela on ne les identifierait pas comme éclairs. Or dire que tout est permanent dans une certaine mesure, ou dire que tout est changeant dans une certaine mesure, c'est dire la même chose, et la mesure de la permanence donne précisément celle du changement, comme la mesure de la flexibilité d'une tige donne celle de sa rigidité : c'est le rapport inverse.

130 LA PHILOSOPHIE POSITIVE DE L'aTHÉE

Ainsi de toutes les fameuses antinomies ; objectif, subjectif, prévisible, imprévisible...

Elles s'évanouissent devant le dans une certaine mesure^ qu'il faut traduire par : « dans une mesure certaine », lorsque s'applique la mesure scientifique, dans une mesure faite avec une approximation bien connue et susceptible de progresser.

La philosophie de la mesure est ainsi, pour Tathée, la philosophie même de la connaissance.

Page 1