‹ La religion de l'athéeChapitre 4 sur 48 · LA PENSÉE ANIMALE · texte numérisé non relu

LA PENSÉE ANIMALE

L'homme est un animal, plus quelque chose ; ôtez l'animal, il restera le « plus quelque chose », excédent auquel convient le nom de « spiritualité » — spiritualité non mystique, très différente de celle des « spiritualistes », bien que peut-être plus « immatérielle » encore.

Or l'animal '< pense ».Quel autre nom donner au fonctionnement du moteur de son activité quand elle n'est pas purement machinale ? 11 faut se rendre compte du caractère de cette pensée pour mieux distinguer le « quelque chose de plus » que contient la nôtre.

Mon chat me précède dans l'appartement ; il s'arrête devant une porte, lève la tête vers moi et miaule. C'est que, derrière la porte que je vais ouvrir, il y a un coussin et du feu, éléments d'une sieste voluptueuse. Celle-ci, l'animal l'escompte dès qu'il inaugure sa marche triomphale, portant droite sa queue où des ondes vives et menues se poursuivent de bas en haut. Raisonne-t-il ? Se

34 LE SPIRITUALISME DE l' ATHÉE

dit-il : — Voilà mon but, cherchons les moyens de l'atteindre? — Avec quoi et comment se diraitil quelque chose ? On ne peut absolument concevoir ce qui se passe dans son cerveau que comme un déroulement d'images, étant convenu qu'elles sont des représentations de ce que transmettent tous les sens et pas seulement celui de la vue : le chat imagine par avance la chaleur du feu, le moelleux du coussin, les langueurs délicieuses de l'assoupissement aussi bien que les formes servant de repères à la route qui mène vers l'objet de ses désirs.

Bientôt, sans doute, les démarches qu'il entreprend pour aller dormir auprès du feu prennent le caractère de simples réflexes ; elles s'engrènent comme les rouages d'une machine ; l'enchaînement d'images qui les précédait et sur quoi elles se réglaient devient superflu ; si, peut-être, le cinématographe persiste à tourner, c'est dans la nuit de l'inconscient.

Il n'en a pas moins fallu, au début de chacune de ses activités apprises, que l'animal ait assisté à des représentations préalables données sur son théâtre intérieur.

Le tigre a beau devoir ses remarquables qua-» lités de chasseur à des aptitudes natives et à l'exercice, il arrive qu'un pur fonctionnement automatique ne lui suffise pas. Tout peut changer dans l'histoire de ses chasses : terrain, gibier, odeurs... Ses mouvements ne sauraient être réglés d'avance sur les innombrables variantes possibles. Il se heurte parfois à de l'imprévu ; il doit « prendre un parti », choisir, avant d'aller i

d'un côté plutôt que d'un autre, en quête d'une piste, avant de se décider pour une piste en particulier quand il en rencontre plusieurs, avant de préférer l'affût à la chasse à courre... Alors se produisent en lui des hésitations, des arrêts de l'activité ; si peu qu'ils durent, ils ne cessent que par l'effet d'un travail mental conscient, travail analogue à celui du chat les premières fois qu'il veut se faire ouvrir une porte. Au choc de certains conflits inusités d'odeurs ou de formes, la scène intérieure du tigre s'éclaire, il s'y voit Facteur, dans un décor mobile, de drames divers et brefs dont le dernier représente par avance celui qui commencera au moins d'être joué en réalité. C'est, autrement dit, le déroulement de films cinématographiques, plus ou moins fragmentaires, et qui sont colorés, auditifs, olfactifs, gustatifs, tactiles... en même temps que photographiques.

La pensée animale se définirait comme une pensée par films. Elle est entièrement Imaginative ; une odeur, une forme, une couleur, un son imaginés y valent pour cette odeur, cette forme, cette couleur, ce son, et pour rien d'autre ; le signe s'y confond avec la chose signifiée ; le signe du soleil, par exemple, c'est le soleil lui-même, ou du moins tout ce que l'animal peut en percevoir.

§2. — l'écriture.

Dessinez un rond hérissé d'une vingtaine de traits égaux et également espacés, un homme quelconque, primitif aussi bien que civilisé, y verra,

36 LE SPIRITUALISME DE l'aTHÉE

sans hésitation, un signe qui représente le soleil.

Nos ancêtres de l'âge des cavernes, outre d'admirables croquis d'animaux, nous ont laissé des « bonshommes » que nous retrouvons presque identiques sur les cahiers de nos écoliers et chez quantité de sauvages modernes ; mais, nul n'en doute. Sénégalais, Peaux-Rouges, savants de l'Institut, gamins des rues, tout le monde y reconnaît bien des « bonshommes », des désignations graphiques d'êtres humains. Quelle distance il y a, dans ces schémas grossiers, du signe de l'objet à l'objet lui-même, soleil ou homme !

On passerait pour fou aujourd'hui si l'on prétendait qu'ils pussent avoir une signification quelconque pour la pensée animale.

Encore ne sont-ils pas absolument dépourvus de « ressemblance » avec les images qu'ils prétendent évoquer, puisque c'est spontanément, et sans aucune entente préalable, que les hommes s'accordent pour les tracer et les lire de la même manière.

De tels symboles sont d'une faible utilité. En général, toute « ressemblance » a disparu dans les signes d'usage courant parmi nous. L'humanité entière emploie des signes composés de sons articulés et qui n'ont — sauf rares exceptions — aucun rapport avec la chose signifiée, sinon par pure convention ; les ensembles de ces conventions, divers chez les divers peuples, sont les langages parlés ; tous les hommes, même les plus arriérés, en ont un.

A un stade, assez avancé, de civilisation, apparaît le langage écrit qui est devenu peu à peu

une nouvelle convention superposée à la première et d'après laquelle certains tracés de lignes correspondent à certaines sonorités.

Elle est, dès l'abord, inintelligible, car il paraît absurde, afin de désigner graphiquement un objet comme un arbre, une maison, de commencer par choisir des bruits issus de notre mécanisme vocal qui correspondent à « arbre », à « maison », pour combiner ensuite une notation de ces bruits par l'écriture. La seule idée qui pouvait venir à l'esprit était de dessiner un arbre, une maison.

Ce fut bien par là que commença le langage écrit. Mais le système de représentation directe des objets manque tellement de souplesse et de fécondité qu'il n'aboutit à rien si l'on s'en tient à lui strictement. Bien qu'il arrive à presque tous les sauvages de faire de grossiers croquis suffisamment « lisibles » pour tout le monde, ce n'est que par exception qu'ils en tirent une ébauche d'écriture.

Une telle ébauche ne saurait, en effet, être réalisée elle-même sans certains dons d'analyse et d'ingéniosité.

Gomment désigner, par exemple, un chef de tribu ? On marquera bien qu'il s'agit d'un chef en ajoutant à la silhouette schématique d'un guerrier certains attributs spéciaux : un diadème de plumes de forme particulière, ou autres ornements. C'est bien alors un chef : un seul signe suffit à l'enseigner au « lecteur ». Mais quel chef? On l'ignorera sans d'autres signes : son nom ? un taureau et le zig-zag de la foudre : le Taureau Im-

38 ■ LE SPIRITUALISME DE l' ATHÉE

pétueux. La tribu à laquelle il commande ? un lézard : la tribu ayant pour totem le lézard. Ses qualités principales? un lion et un renard : le courage et l'astuce...

Un américaniste s'est procuré une peau de bison couverte de caractères de ce genre et où des Indiens Sioux avait retracé trente ans de leur histoire ; pérégrinations, chasses, guerres, morts remarquables... avec les événements datés à quelques jours près au moyen de symboles affectés aux fêtes périodiques et aux diverses lunes de l'année.

Les Mexicains du temps de la conquête espagnole employaient le même système pour tenir leurs annales : ils peignaient des « hiéroglyphes » analogues à ceux des Sioux sur des bandes de coton dont la plupart furent malheureusement brûlées comme diableries. Ce qu'il en reste suffit pour faire admirer que Ton exprimât tant de choses et si compliquées par des procédés aussi rudimentaires.

Une écriture semblable est indépendante de l'idiome parlé par ceux qui la tracent. Inutile de comprendre la langue des sauvages ayant comme totem le lézard pour savoir que leur chef, nommé le Taureau Impétueux, se distingue par son astuce et son intrépidité : inutile de savoir le sioux pour connaître l'histoire écrite sur peau de bison. L'indigène qui interprétait les annales mexicaines pouvait le faire en ne parlant qu'espagnol à des Espagnols, et ceux-ci, ayant acquis l'habitude nécessaire, continuaient à eux seuls le travail de déchiffrement, sans avoir besoin d'entendre un seul mot des idiomes aztèque ou toltèque.

Un système graphique de cette sorte donna naissance aux caractères cliinois qui représentèrent à l'origine un cheval par le croquis schématique d'un cheval, etc., se déformèrent du fait dubesoin d'écrire plus vite et se multiplièrent par combinaison et contraction au fur et à mesure des progrès dans l'art de s'exprimer. Les Annamites et les .Japonais emploient encore ces caractères ; leurs lettrés lisent des ouvrages chinois tout aussi bien quand ils ignorent le chinois ; c'est ce que feraient également des Français ne sachant que le français s'ils avaient appris à quelles idées, à quels objets, à quelles liaisons, à quelles actions, répondent quelques dizaines de milliers de ces signes dont aucun n'a plus la moindre « ressemblance » avec quoi que ce soit. Le chinois écrit est un volapuk, un espéranto idéographiques, une langue universelle, s'il n'est pas incorrect d'appeler « langue » ce qui ne parle qu'aux yeux.

11 y eut plus de complexité dans l'évolution qui aboutit à nos écritures alphabétiques européennes, et que l'on peut suivre depuis ses origines. Elle partit d'Egypte. Les Egyptiens employèrent d'abord la méthode qu'on a le droit d'appeler naturelle, celle de la représentation des choses par l'image reconnaissable des choses. Quand ils se heurtèrent àce qui n'a pas d'image directe, comme les qualités morales, les abstractions, ils ne se contentèrent pas de la représentation symbolique assez immédiate qui exprime le courage par la silhouette d'un lion, la ruse par celle d'un renard, ils recoururent au jeu de mot et au rébus ; ainsi ferions-nous si nous écrivions l'adjectif « faux » en

40 LE SPIRITUALISME DE l'aTHÉE

dessinant une faulx, le mot « patience » en dessinant des pas, une scie, une anse. Cela donna lieu à une écriture syllabique, laquelle à son tour engendra une écriture alphabétique par chute des voyelles et diphtongues de la syllabe, comme si, dans nos rébus, la roue devenait le signe de la lettre r (les voyelles ne figurèrent pas dans les premiers alphabets). Mais quand ils eurent une écriture alphabétique complète, les Egyptiens n'en conservèrent pas moins, en combinaison avec elle, les anciennes écritures syllabique et idéographique, d'où quelques difficultés dans le travail des égyptologues.

Accablés par une immense tâche bureaucratique, les scribes de l'administration des Pharaons s'ingénièrent à simplifier leur besogne : ils rendirent les hiéroglyphes plus maniables par des déformations appropriées et firent prédominer la notation alphabétique, d où une écriture cursive dite hiératique. Ce sont les caractères de cette écriture qui, passant aux Phéniciens et, par eux, aux autres peuples méditerranéens, devinrent les nôtres, après quelques transformations souvent faciles à suivre.

Voici comment on résumerait toute l'évolution qui précède : en même temps que l'esprit humain se spiritualise, devient plus apte à la haute spéculation, les signes du langage écrit s'éloignent de la réalité. A cet égard, nous avons été beaucoup plus loin que les Chinois : dans notre lignée, on a opéré d'après la méthode du rébus, ce qui revenait à tracer une forme non pas comme équivalent de l'objet réel qu'elle représentait, mais

comme équivalent d'une prononciation : ainsi, dans nos rébus, l'image d'une haie se « lit-elle » è et non pas « clôture de champ » : transposition du visuel en sonore ; et le sonore a de nouveau été transposé en visuel quand les figurines, complètement dénaturées dans leur dessin, sont devenues des lettres de l'alphabet, pures notations visibles de sonorités.

La marche est bien plus indirecte encore que celle des Chinois qui n'ont cessé de procéder par changement d'images visuelles en d'autres images visuelles.

Or, tout en ayant pour la civilisation extrêmeorientale la grande considération qui lui est due, on a le droit d'affirmer son infériorité dans l'ordre spéculatif — philosophique et scientifique — sur la civilisation grecque, premier stade de la nôtre.

11 y a donc eu parallélisme en fait entre le progrès de la spiritualité humaine et celui du caractère conventionnel des signes graphiques : s'il est vrai, en effet, de dire que Técriture chinoise, pas plus que la nôtre, n'a aucun sens que par convention, du moins y a-t-il une dose plus forte de convention dans les démarches qui aboutirent à la création de nos alphabets.

Page 1