‹ La religion de l'athéeChapitre 36 sur 48 · MORALE DE LA VÉRITÉ OBJECTIVE · texte numérisé non relu

MORALE DE LA VÉRITÉ OBJECTIVE

L'idéalisme scientifique fait ressortir suffisamment la valeur morale de la passion pour la vérité objective.

C'est cependant le lieu, ici, de résoudre une difficulté déjà soulevée plus haut^ La vérité objective, a-t-il été dit, la réponse à la question : — Cela est-il ou n'est-il pas? — est la seule vérité pour le moniste, et tout à fait indépendante de la vérité résolvant la question : — Faut-il ou ne faut-il pas que cela soit ? — en ce sens que l'on pourrait très souvent répondre « oui » à l'une et « non » à l'autre ou inversement.

1. Voir Deuxième Partie, chapitre III, paragraphe 4. La, Vérité objective, seule vérité pour le moniste.

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Y a-t-il un Dieu et une survie ? — Non.

Faut-il un Dieu et une survie ? — Oui,

Il n'y aurait, en effet, aucune absurdité à soutenir que les objets principaux de la croyance théiste sont inexistants et que cette croyance n'en répond pas moins à une nécessité absolument j vitale de Tindividu et de la société. ' Pourquoi l'athée se refuserait-il à prendre un i des partis suivants :

1° Ou bien, comme l'a fait Brunetière, adopter \ pour premier impératif la discipline sociale et partir du « il faut que cela soit » pour décider j si « cela est », autrement dit, appliquer, dans I l'ordre des faits moraux, une méthode de con- ; naissance entièrement différente de celle qui con- , vient aux autres domaines ;

I 2° Propager le « spiritualisme » tout en demeurant moniste ;

3° Se taire.

Le premier parti s'exclut de lui-même, puisque l'athée voit, dans l'unité de méthode de connaissance, la meilleure justification de sa doctrine.

Quant au second parti, ou on prêcherait qu'il y a un Dieu et une survie en tenant pour certain qu'il n'y en a pas, mensonge incompatible avec l'amour le plus médiocre de la vérité objective, ou on proclamerait : — Craignez un Dieu qui n'existe pas — ; autant se taire.

On citerait plusieurs athées, dûment athées, propagandistes toutefois de la « religion pour le peuple » ; ils asservissent à certains sentiments de conservation sociale le goût qui les attache à leur doctrine. Ils raisonnent ainsi : — La Vérité

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n'a de force et d'intérêt que si elle se traduit en faits d'expérience : aller sciemment contre elle, c'est alors une faute dont on pâtit, tandis qu'il n'y a aucun inconvénient à la traiter arbitrairement lorsqu'elle échappe à toute constatation « matérielle » ; or, en qualité d'athées, nous nions toute possibilité d'expérience sur Dieu et la survie ; c'est de Tinvérifiable ; en parler d'une manière ou de l'autre échappe à toute sanction objective ; il ne nous reste qu'à choisir les discours les plus utiles. — Vue qu'on appellerait pratique si elle n'était courte : ce qui « finira par se savoir » d'une évidence tangible, ce n'est pas, sans doute, ce qui se passe ou ne se passe pas dans le « transcendant )),mais il viendra inévitablement à la connaissance du peuple que des gens lui servent pour vérités ce qu'eux-mêmes tiennent pour fables, et ceux-ci auront, lors de cette échéance fatale, fait beaucoup plus de mal que de bien à leur propagande.

Reste donc le troisième parti : se taire. Seuls s'y rangeront les athées qui estiment leur discipline intellectuelle funeste chez autrui à l'existence de la société. Leur silence ne laissera pas que de les gêner, puisqu'ils le gardent aussi bien sur deux sujets d'importance primordiale: ce qui est et ce qui doit être. En outre, leur attitude ne s'accommode pas d'un idéalisme bien fervent : mettre sous le boisseau une spéculation que l'on aime pour la vertu qu'on lui trouve de mener à la vérité suppose une paralysie de l'élan vers la vérité.

L' « athée conscient « se refusera donc à de tels compromis, les estimant immoraux autant

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que maladroits ou au moins bâtards. Voici comment il posera la question : le — Cela est-il ou n'est-il pas ? — se rapporte à la vision, le — Faut-il ou ne faut-il pas ? — à l'action. L'athée veut voir avant d'agir, il ne veut pas agir en se réglant sur le contraire de ce qu'il voit ; tels sont les premiers impératifs « il faut » et « il ne faut pas » auxquels il subordonne tous les autres.

Invoquant l'exemple de la colonie sans police, exemple que j'ai choisi, à dessein, un peu puéril pour plus de clarté, il dira : — Proclamer qu'il faut des gendarmes, c'est manifester chez soi, exciter en autrui, une volonté, un désir au moins, prologues indispensables à l'acte d'envoyer des gendarmes. Cette « chauffe » qui communique de la pression à la machine motrice dépend elle-même de la connaissance préalable de vérités objectives, des réponses aux questions: — Y a-t-il des colons à protéger ? Combien? — Y a-t-il des gendarmes? Combien? — Quelles sont les ressources des budgets de la colonie et de la métropole?... — et à d'autres semblables, vérités qui n'en resteront pas moins telles, quelles que soient les suites qu'on donne ou néglige de donner au « faut-il? ».

Des gendarmes, on peut en mettre, lorsqu'il en aut et qu'il n'y en a pas, parce qu'une métropole Dossède le personnel nécessaire. L'athée, lui, esime que Dieu et la survie faisant défaut, on ne Drocure à ceux qui en veulent que des chimères. 1 traduit donc l'affirmation : « il faut un Dieu et me survie » par celle-ci : « il faut assurer, sans Dieu et sans survie, la discipline sociale dont ils ont réputés le fondement. »

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§ 3. — morale de la mesure.

Rien n'est vrai objectivement, rien n'est vérifié, rien n'est certain que dans une certaine mesure.

On n'est donc épris de vérité objective que si on est épris de la mesure, de l'estimation exacte de sa marge d'approximation.

De là l'antipathie que l'athée éprouvera pour les jugements absolus, surtout quand il s'agira d'affaires humaines, là où, justement, cette marge est la plus grande.

On se trouve alors en présence de statistiques à dresser : statistiques des actions d'individus ou de groupes à l'aide de quoi on prononce sur la valeur des caractères, des mœurs, des institutions, des partis politiques.

Impossible alors de s'exprimer en chiffres. L'esprit géométrique devenant sans emploi, la passion de la mesure n'a plus d'issue à sa poussée que dans le développement de l'esprit de finesse contrôlé par une scrupuleuse conscience.

On agira, sous cette impulsion, « avec mesure » et d'après cette idée que tout, dans l'ordre moral, est infiniment complexe et que l'on n'y arrive, par conséquent, à rien, sans réaliser un équilibre dynamique infiniment délicat. On veut le Bonheur ; trop intense il manque de solidité, trop solide, il est fade ; une multitude de petits bonheurs le composent, dont aucun ne s'anéantirait totalement sans faire écrouler le reste ; et aucun ne subsiste sans en limiter d'autres. A égale intensité,

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le Bonheur est le plus sûr chez l'homme qui peut mettre dans son jeu le moins de cartes purement personnelles, c'est-à-dire le maximum d'abnégation: viesimple, pensée désintéressée, altruisme... ; cet homme-là diminue d'autant ses chances de perte. Gomment d'autre part régler ainsi son activité si l'on n'a pas un » cerveau » ou un « cœur » développés, un mécanisme moral plus sensible, donc plus exposé aux coups du sort ?

Bref, la morale de la mesure, qui inspire la solution la plus harmonieuse de tant de problèmes de conduite, c'est la sagesse.

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