LE LANGAGE ARTICULÉ
J'aurais dû logiquement parler d'abord du langage articulé, puisqu'il a précédé l'écriture, puisque la majorité des hommes, certainement hommes, ne savent encore ni lire ni écrire et que nul
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d'entre eux n'est dépourvu de langage sauf par l'effet dune infirmité.
Mais il faut remarquer que les langages les plus rudimentaires nous apparaissent déjà comme très évolués : nous n'y saisissons aucune « ressemblance » entre le signe sonore et l'objet à quoi il s'applique. Impossible d'y suivre depuis le début l'éloignement progressif qui écarte le signe de la chose signifiée. Des documents nombreux permettent au contraire de connaître les diverses étapes des systèmes graphiques, de sorte que nous avons le tableau complet de leur évolution et pouvons plus facilement, grâce à lui, remplir, par conjecture, les Hcunes de l'évolution du langage.
Dans le langage, évidemment, c'est par le son seulement que le signe a pu se rapprocher le plus possible de la chose signifiée. On a commencé, pour désigner les choses, par imiter le bruit qui les caractérisait. Voilà l'origine ; peu de gens la contestent ; comment en imaginer une autre ? celle de l'écriture, d'ailleurs, sert de confirmation. Le premier groupe d'hommes qui parla fit usage de l'onomatopée. Il désignait les bêtes par leurs cris ; la douleur, le froid, la crainte, la colère par les réflexes vocaux qui accompagnaient les sensations et les sentiments de ses membres ; certaines actions comme celles de manger, de flairer, comme le galop d'un animal lourd, par des expressions sonores que l'on invente et comprend encore spontanément ; nous concevons enfin que certains objets inertes et muets aient reçu leur nom, par exemple, du bruit que fait le vent en passant sur eux, tels les arbres dont une oreille
exercée reconnaîtrait Tespèce suivant le frémissement de leur feuillage.
Le vocabulaire initial fut donc pauvre, si pauvre qu'il ne servait pour ainsi dire à rien sans la mimique. Il ne se mêla d'abord que comme un accessoire, d'ailleurs utile et génial, à cette mimique dont les sauvages ont encore tant besoin pour s'entendre, fût-ce entre gens de la même tribu.
Or les gestes forment un langage d'imitation directe ; le signe et la chose signifiée y ont entre eux une proche ressemblance puisqu'ils sont la répétition l'un de Tautre. Quand on raconte par la mimique, on reproduit des actions passées ; quand elle indique ce qui doit être fait, l'avenir la reproduira.
L'évolution du langage a consisté à grandir le r^e des sons de la voix aux dépens de celui de la mimique, donc à remplacer de la gesticulation par des « paroles « ; cette substitution, là où elle s'opérait, éloignait le signe de la chose signifiée, étape analogue à celle que franchit l'écriture égyptienne en usant du jeu de mot et du rébus, en devenant syllabique de pictographique qu'elle était d'abord.
« Chasser l'ours » pouvait s'exprimer en faisant le geste de ramasser une pierre ou de brandir une massue, puis en poussant le grognement de l'ours. Admettons que la chasse à l'ours fût la principale, la plus habituelle, ou plus estimée, la chasse par excellence dun clan, l'idée y venait assez naturellement d'employer le grognement tout seul pour signifier « chasse ^), « chasser », et l'on y joignait le cri de l'animal particulier que
l'on devait poursuivre, quand ce n'était pas un ours.
A mesure qu'ils devenaient plus usuels, les premiers mots ainsi constitués devenaient aussi plus « cursifs », ils s'allégeaient, déformation bien nécessaire avant que ces magmas de sons embarrassés et lourds pussent mériter ce nom qu'Homère leur donna de « paroles ailées ».
Jusque-là on devine seulement l'évolution du signe verbal ; ensuite on Tobserve. Nous sommes aujourd'hui en présence d'un nombre considérable de dialectes que parlent les diverses peuplades de la terre ; s'ils ne sont pas plus primitifs les uns que les autres, en ce sens que tous ont toujours été en se modifiant (les moins perfectionnés, ceux que n'accompagne pas une écriture, sont les plus instables), du moins se classent-ils très évidemment suivant un ordre marqué par leur valeur rationnelle croissante.
Des « sauvages » ont des noms différents pour les arbres de leur pays non seulement suivant l'essence, mais suivant l'état, l'âge, l'aspect, la situation, par exemple pour vieux chêne, jeune chêne, chêne droit, chêne penché, chêne sur la lisière de la forêt... et se passent de toute désignation pour l'arbre en général. Quand ce n'est pas celui-là, d'autres termes généraux leur manquent : outil, ustensile, engin, animal, liquide, solide... Ils sont toujours pauvres de tels vocables, bien que pouvant être beaucoup plus riches que nous en mots au sens très particularisé.
Et on peut dire que les termes appelés par les grammairiens « adjectifs et verbes pris substan-
tivement », les termes abstraits : blancheur, chute, etc.. n'apparaissent que dans les langues civilisées.
Or, précisément, les signes verbaux correspondent à une convention d'autant plus complexe qu'ils sont d'une espèce moins représentée dans les idiomes barbares.
On s'en aperçoit bien quand on réfléchit à l'enseignement des langues par la méthode directe. Quelle est la convention la plus simple ? C'est de montrer à la fois un objet et son signe, en l'espèce le signe verbal. Je prends un crayon (on commence toujours par un crayon), je le brandis et, si j'enseigne l'anglais, je prononce : peiicil, et il ne faut rien de plus pour que ce mot soit su des élèves qui ont de la mémoire.
Je lâche le crayon, il tombe : the j^encil falls, et on apprend que falls veut dire « tombe ».
La convention est évidemment un peu moins simple pour ce dernier mot, puisquil faut deux désignations pour la faire connaître sans ambiguïté. Falls tout seul n'aurait pas été clair si l'on avait ignoré pencil. Veut-on, par fantaisie, l'en seigner le premier, on laissera tomber successivement un crayon et une règle en énonçant the ride falls après the pencil falls : cela fera toujours deux désignations, tandis que riile et pencil n'en ont besoin chacun que d'une seule.
Jusqu'ici la complexité ne dépasse pas celle qu'atteignent les langues arriérées.
Voici un degré de plus : représentez-vous enseignant le français à des sauvages adultes et imaginez la peine que vous aurez à leur apprendre
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un terme général qu'ils n'ont pas dans leur idiome, par exemple « animal » : vous aurez prononcé : cheval, moineau, lézard, goujon, limace, huître, sauterelle, en leur montrant les animaux auxquels s'appliquent respectivement ces mots, et au bout d'un certain nombre de répétitions, ils en auront enrichi leur science de notre vocabulaire ; recommencez alors les mêmes désignations accompagnées chacune du terme « animal » ; il arrivera ceci, c'est qu'il ne s'appliquera, pour vos élèves, ni au bœuf, ni au porc, ni au pigeon, ni à la couleuvre, ni au requin, ni à la mouche dont il n'a pas été question dans votre leçon. x\ttendez donc que vous ayez pu fournir une nomenclature zoologique usuelle complète. Il restera alors à expliquer pourquoi des espèces d'êtres qui ont chacune leur nom doivent s'appeler, par-dessus le marché, (( animal » : — Tu me dis, objectera le sauvage, que c'est pour montrer que l'éléphant n'est ni herbe, ni eau, ni pierre ; je le savais ; les Blancs l'ignorent-ils ? — Peut-être parviendrez-vous à dissiper le sentiment d'inutilité ou de mystère que nos termes très généraux font naître dans l'âme du « primitif » ; vous aurez alors mis complètement en évidence la convention définissant le mode d'emploi d'un mot tel que « animal » ; songez-y, et elle ne vous paraîtra pas si simple.
La complication s'accroît encore quand on en arrive à des abstractions telles que « temps » . Quand nous faisons intervenir le mot « temps » dans notre langage usuel, il n'en résulte pas la moindre ambiguïté ; personne n'a, de mémoire d'homme, pris le temps pour une superficie agraire, ou un
poids ; ce qu'il faut entendre par lui n^a jamais prêté à l'ombre d'une hésitation dans une application pratique quelle qu'elle fût ; en revanche, la discussion philosophique ne manque guère d'obscurcir la signification de ce terme de « temps » ; cela prouve qu'il répond à une convention parfaitement établie par l'usage, et cependant fort complexe.
Ainsi voyons-nous se développer le caractère conventionnel du signe verbal et des signes de toute espèce de langage à mesure que se développe la civilisation mentale.