LA PENSEE HUMAINE
Nous avons, tout aussi bien que les animaux, la pensée « par films ». Mais tandis que les films des animaux sont purement cinématographiques, nous intercalons dans les nôtres des images entièrement différentes de celles que la nature nous fournit par ses propres moyens ; le soleil peut y apparaître non seulement comme un centre d'éblouissement, mais comme le mot « soleil ». écrit ou parlé, c'est-à-dire un assemblage de petites lignes noires ou un groupe de bruits issus d'une collaboration entre notre pharynx, n^otre langue, nos lèvres et le soufflet de notre thorax par quoi nous aspirons et chassons l'air.
Merveille plus singulière encore ! beaucoup de ces mêmes sortes d'images qui ne « ressemblent à rien » suppléent à la reproduction d'une infinité d'aspects de l'Univers. Pour me représenter ce
48 LE SPIRITUALISME DE l'ATHÉE
qu'il y a de commun à tout ce qui change ou se meut, ne devrais-je pas évoquer sur le théâtre de mon esprit le drame total de la matière et de la vie depuis son premier acte jusqu'à l'épilogue ? Non ! il me suffit de l'image de cinq petites lettres alignées : « durée », à moins que je ne préfère rêver le murmure d'une voix qui prononcerait tout bas « durée » à mon oreille.
De sorte qu'en même temps que le cinématographe « tourné » directement d'après les scènes naturelles, se déroulent en nous des phonogrammes et des « volumes » à la mode antique, bandes bigarrées de « pattes de mouche ». Ces « pattes de mouche » sont des formes, ces phonogrammes des sons, formes et sons que notre imagination reproduit bien tels quels, mais d'où surgit en nous une végétation instantanée bien moins semblable à eux qu'un champ de pavots en fleurs à la pincée de poussière noire qui l'a fécondé. Ce sont des signes.
11 arrive même que volumes ou phonogrammes interrompent absolument le film cinématographique pour remplir à eux seuls notre scène intérieure.
Nous pensons par signes, nous pouvons ne penser que par signes. Voilà par quoi notre pensée, qui est la pensée proprement dite, se distingue de la pensée animale.
11 y a, dans une telle définition, assez de précision pour que, remontant aux origines, on puisse dire : ici a commencé l'homme, ou, si l'on veut, l'esprit.
Le perroquet parle sans doute beaucoup mieux
que les anthropoïdes de jadis ; il sait plus de mots, qu'il articule avec plus de souplesse, mais il ne s'en sert pas comme d'un langage : il les répète par simple amour de l'imitation, penchant qu'ont de commun avec lui les merles qui sifflent la Marseillaise. Pendant la guerre, le perroquet d'un buraliste saluait les clients de cet avis : — Pas d'tabac I — 11 en eût dit tout autant en 1913, avec la même conviction et le même plaisir. Tel de ces oiseaux-singes sait parfaitement aboyer ; quand il aboie, cela ne coïncide pas, sauf par hasard, avec le fait qu'il aperçoive dans la rue le chien de la maison en train de gratter à la porte pour entrer. En un mot, les cris d'animaux, les bruits, les paroles, ne valent « dans l'esprit » des oiseaux imitateurs que pour le son lui-même tel qu'il est et pour rien d'autre ; ce ne sont pas des signes.
Pourtant lorsque le chasseur cherche à approcher une bande de courlis, il n'y réussit guère, car il entend tout à coup, dans une direction inattendue, des cris perçants ; toute la troupe s'envole en répétant ces mêmes cris. Une sentinelle, c'est-à-dire un des courlis disséminés ça et là à distance du gros, a donné l'alarme. Signal, dira-t-on, donc signe ; ce n'est pas ainsi qu'il faut l'interpréter : le courlis avertisseur a éprouvé la peur de l'ennemi pour son propre compte et l'a manifestée par la clameur qui en était le réflexe immédiat; il y a eu, chez les autres, contagion et imitation.
Nous appelons souvent « langage » les sons, parfois si nuancés, qu'émet l'animal, parce que
50 LE SPIRITUALISME DE l'aTHÉE
nous les comprenons, parce que nous savons à quoi ils correspondent, mais ses gémissements, par exemple, font, pour ainsi dire partie, de sa souffrance ou de son désir, à titre de réflexes, comme sa salivation devant des aliments quand il a faim.
Le chien ira bien jusqu'à venir trouver son maître, et se livrer à une mimique accompagnée de jappements que nous traduirions : — Suis-moi. j'ai besoin que tu m'accompagnes : tu verras tout à l'heure pourquoi. — Si « intelligente » que soit une telle démarche, elle n'exprime qu'un désir actuel, elle se confond avec ce désir; la manifestation du désir y vaut pour le désir lui-même.
L'humanité commence plus loin. L'anthropoïde qui avait froid et regardait ses frères en claquant des dents ne méritait pas, pour autant, le nom d'homme ; il franchissait au contraire l'hiatus qui nous sépare de la bête s'il faisait le même geste en étant bien au chaud dans une bonne caverne et y joignait un coup d'œil vers l'entrée de la caverne, car son claquement de dents répondait à une sensation de froid qu'il n'éprouvait pas : c'était un signe, le signe du froid régnant au dehors de la caverne.
Il n'est pas invraisemblable que les anthropoïdes aient commencé à « parler » comme des perroquets. Seuls ou de compagnie, ils jouaient peut-être de leur appareil vocal par simple amusement. Des imitations de cris de bêtes intervenaient dans cette musique ; on voit très bien alors quand elles cessèrent d'être un ramage animal pour devenir un langage humain : ce fut quand
l'anthropoïde poussa, par exemple, le rugissement du lion en relation avec r« idée » du lion luimême : après avoir aperçu de loin le fauve redoutable ou croisé ses traces, de sorte qu'il y eût là un signe du lion.
Employer ainsi des signes c'était en même temps penser par eux.
On voit là une démarcation facilement définissable entre la pensée humaine, la pensée proprement dite, et la pensée animale qui n'est que du rêve éveillé. (Je dis une démarcation définissable et non une cloison absolument étanche, car on imagine d'innombrables transitions \)
Ainsi la pensée humaine se caractérise par l'emploi d'un langage de signes. Elle se développe dans le sens humain à mesure que ces signes se développent eux-mêmes dans leur sens propre de signes, dans leur indépendance des images naturelles, ce qui les rend précisément plus habiles à tout exprimer.
1. Surtout dans la mimique où il est très difficile de trouver le point précis à partir de quoi elle cesse d'être animale pour devenir humaine.