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CHAPITRE II L'ESPRIT

§ 1. — LA PENSÉE, CONDITION ET MESURE DE l'eSPRIT.

Le fait, pour les hommes, de penser par signes leur confère, de plus qu'aux animaux, la spiritualité. On dira, si l'on veut, ou bien que Tâme comporte nécessairement la spiritualité et que les animaux n'ont donc pas d'âme, ou bien que l'âme humaine est faite d'esprit surajouté à l'âme animale.

Je choisis ce dernier parti comme évitant mieux des discussions étrangères au sujet.

« Esprit » sera le nom de la différence mentale entre l'homme et l'animal.

Donc pas de pensée par signes, pas d'esprit : cela est alors vrai par définition.

On dira que cette pensée n'est, par son origine même, que la raison, qu'elle ne comprend pas les sentiments dont beaucoup sont si particuliers aux hommes : elle mesurerait donc très incomplètement la différence qu'il y a entre nous et les animaux.

Ne devrions-nous pas êlre troublés, en parlant

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de nos sentiments, de songer au chien ? Il n'y a pas de joie qui dépasse celle du chien revoyant son maître après une absence ; croyez à la métempsycose, imaginez qu'un être aimé revient d'outretombe habiter le corps de votre compagnon à quatre pattes, et la tendresse de son regard ne décevra pas votre attente ; le chien montre un extrême courage à défendre son maître, et il arrive qu'il se laisse mourir de l'avoir perdu.

Inutile cependant de répéter la fameuse boutade pessimiste : — Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien. — Elle n'est qu'amusante, et encore pour ceux qui n'ont pas fini de s'en amuser. Si l'homme se montre souvent à son désavantage quand on le compare au chien, c'est parce qu'il est beaucoup plus souvent tenté de se montrer mauvais, contre-partie de ce fait qu'il a infiniment plus d'occasions de manifester sa sensibilité d'une manière louable, et cela grâce à la pensée ; et tous les hommes ne perdent pas ces occasions, ni aucun homme ne les perd toutes.

La pensée ne donne pas à nos sentiments une intensité immédiate supérieure à celle qu'ils ont chez le chien, mais elle les prolonge, les ramifie, les varie, les multiplie, les combine entre eux et avec elle pour en faire une flore énorme et puissante aussi peu comparable aux sentiments animaux que les baobabs aux brins de mousse ; elle les oppose en des conflits qui déchirent les consciences individuelles et soulèvent le monde.

Que le chien dépérisse jusqu'à la mort parce que son maître l'a abandonné, cela s'est observé bien que moins souvent, peut-être, qu'on ne le dit.

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Quand il ne meurt pas, l'oubli vient assez vite ; un nouveau maître console de la perte de l'ancien.

Je dirais même que nos grandes douleurs morales sont un poison moins foudroyant que chez le chien ' ; nous les combattons par des raisons de vivre que notre pensée ne nous représenterait pas si elle se bornait à être une simple pensée « par films ». Elle ajoute à l'instinct de conservation le don de prévoir et de nous représenter à l'avance les angoisses de la douleur et de la mort. D'autre part, elle perpétue et amplifie le souvenir : ce n'est que par elle que peut se retracer ce qu'il y a de proprement humain dans l'être que l'on pleure. Les signes qu'elle déroule créent des liens innombrables entre les choses signifiées ; par là s'augmente la puissance qu'a la mémoire de conserver et de ressusciter, car ces liens rattachent, comme les plombs aux lièges d'un filet tendu en mer, ce qui s'est enfoncé dans les flots de l'oubli à ce qui surnage : nous tirons à nous une bouée de la surface, aussitôt émerge ce qui est pris aux mailles de notre pensée et resterait, sans elle, disparu à jamais.

Nos profonds chagrins sont ainsi une guerre d'usure entre la volonté de vivre et le souvenir, donc un poison lent, une mort lente, quand le souvenir s'est obstiné assez longtemps à entretenir la douleur.

Que la pensée agisse ainsi sur nos sentiments,

1. A moins de suicide. Mais la bête qui meurt de chagrin, loin de mourir volontairement, se laisse au contraire mourir par impuissance de vouloir quoi que ce soit, pas plus vivre qu'autre chose.

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cela se confirme quand on compare, à nous autres civilisés, les primitifs chez qui elle est moins développée. Ils ignorent beaucoup de nos occasions d'être affectés en bien ou en mal ; la douleur morale, quand ils l'éprouvent, les atteint autant, sinon davantage ; ils ne se défendent pas aussi bien contre elle ; mais, s'ils n'y succombent pas, elle est beaucoup plus passagère : ils ont, dans l'ensemble, la mémoire plus courte, ils sont, plus que nous, insouciants et imprévoyants.

Bien que la valeur des paroles d'amour dépende beaucoup moins de leur sens que de leur mélodie, elles restent des signes, car cette mélodie n'est musicale qu'accessoirement : elle est surtout émotionnelle ; or des mots ne ressemblent pas à une émotion ; il faut traduire l'émotion en sons articulés, donc la penser par signes quand on parle, et retraduire les sons articulés en émotions, donc penser par signes quand on écoute. Et combien ce rôle de la pensée par signes se manifeste avec évidence dans la lettre d'amour qui n'est qu'un carré de papier couvert de petits traits d'encre irréguliers !

Dieu ne se manifeste aux hommes que par l'homme, et l'homme aux autres hommes que grâce à la pensée par signes. C'est elle qui, dans son adolescence, créa la religion, simple sentiment d'abord du « sacré » ; il fût demeuré dissous parmi les vagues rêves de l'animalité si des hommes ne l'avaient concentré, d'accord entre eux, sur certains faits et certaines choses ; quel que fût cet accord — instinctif, spontané, ou issu d'une ébauche de réflexion — , il lui fallait un nom, donc un

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signe, pour se fixer. A mesure que la pensée par signes se développa, évoluèrent des Etres incertains, forces ou fantômes incarnant ce « sacré » ; après avoir pris figure d'hommes, ils s'absorbèrent en Dieu lui-même qui dut attendre l'invention des signes de la durée, de l'espace, de la limite et de la négation de limite pour devenir l'Infini et l'Eternel.

Toutes les plus sublimes aspirations du mysticisme chrétien doivent leur existence à ces signes de la pensée qui leur firent une métaphysique appropriée et qui transmirent l'histoire du Christ. Que Dieu s'exprime directement à l'âme du croyant sans le secours d'images sensibles, cette affirmation, si elle a des droits au respect, n'en a aucun à la discussion qui manque de toute prise concevable sur elle ; mais voici une autre affirmation que l'athée y ajoutera : Dieu ne parlerait pas ainsi, quelque miraculeux que soit son langage, sans qu'on eût d'abord l'idée de Dieu, laquelle doit son apparition à un long travail humain fait avec l'aide de signes sensibles : Dieu ne pouvait rien dire à nos aïeux de l'âge de la pierre taillée.

Une réflexion analogue s'appliquerait à l'intuition bergsonienne. Celle-ci, très peu définie, ne se confond ni avec l'intuition artistique, ni avec l'intuition scientifique qui, sujettes à se tromper, ont besoin toutes deux d'une vérification ; elle est une vue directe, infaillible ; elle n'est pas l'instinct, mais, semble-t-il, une sorte de condensation de l'instinct opérée à la suite d'efforts pénibles de l'esprit. Ses origines la mettraient, en tout cas, à part et au-dessus de la pensée normale. Qu'elle

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soit réelle ou chimérique, Bergson ne l'aurait pas trouvée sans le travail d'une longue lignée de philosophes dont l'œuvre serait certainement nulle sans un langage amplement pourvu de termes généraux et abstraits, sans une prodigieuse évolution de la pensée par signes. L'intuition bergsonienne non plus ne pouvait rien dire à nos aïeux de l'âge de la pierre taillée.

Ainsi toute notre vie affective aussi bien qu'intellectuelle dépend-elle de la pensée par signes pour tout ce qui nous élève au-dessus des animaux ; celle-ci est donc bien la mesurede l'esprit.

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