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LE LANGAGE, CONDITION DE LA PENSÉE HUMAINE

Il y aurait une expérience bien intéressante à instituer, mais que, pour une infinité de raisons, nous sommes réduits à ne poursuivre que par l'imagination : c'est ce que j'appellerai l'expérience de l'individu absolu.

Donnez à un nouveau-né une nourrice muette; isolez-le de tout contact humain à partir de l'instant où il commencerait d'emmagasiner des souvenirs ; qu'il n'ait ni vêtements, ni outils, ni armes, ni engins fabriqués quelconques, et que, cependant, devenu assez fort, il puisse vivre sans le secours ni la société d'aucun de ses semblables: climat chaud, ressources naturelles abondantes, sources, fruits, racines, coquillages, œufs d'oiseaux de mer et de tortues, animaux faciles à capturer, absence de bêtes trop dangereuses. On aura en lui l'être humain purement individuel qui ne

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devra rien de ce qu'il est qu'à son hérédité et à la nature.

A quoi parviendra-t-il dans l'ordre de la pensée? Lors de ses moments de repos, il « jouera » avec son cerveau à y « tourner » tous les films possibles relatifs à ses désirs et à ses plaisirs : rien n'empêche de les supposer aussi colorés et puissants que l'on voudra, mais ils resteront de la pensée animale en ce sens qu'ils seront tout à fait vierges de signes : ils reproduiront directement des sensations issues de la réalité elle même.

En admettant que lindividu absolu eût l'idée de signes — et d'où lui viendrait-elle ? — il verrait en eux une superfétation absurde et gênante. Pourquoi se donnerait-il des signes pour les diverses plantes, les divers animaux, les diverses pierres, le chaud, le froid... quand il n'a qu'à revoir par imagination ces plantes, ces pierres, ces animaux eux-mêmes, qu'à se figurer lui-même ayant chaud, ayant froid?

Entre sa pensée et la pensée animale, il y aura peut-être des différences de degré, aucune d'espèce. Quand les hommes qui l'ont mis en expérience reprendront contact avec lui après une vingtaine d'années, ils auront un moyen de se rendre compte de l'état de sa pensée : ils vivront avec lui d'abord sans lui apprendre à parler, et en ne mettant enjeu que ses spontanéités : ce sera une mimique de sentiments plus nuancée que celle du chien ou du singe domestiques, mais de même nature : il n'aura aucun moyen proprement humain de communiquer avec ses congénères.

Tandis que si vous prenez pour sujet de cette

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dernière partie de l'expérience un sauvage adulte de l'espèce la plus dégradée, mais ayant vécu parmi les siens, c'est lui, qui, dans ses efforts pour vous mieux manifester ce qu'il ressent et ce qu'il veut, vous enseignera à parler comme lui, pour peu que vous vous y prêtiez : son langage fait de lui un homme ; l'individu absolu reste encore à l'état d'homme virtuel, de graine d'homme non germée, enclose dans un animal supérieur, mais toujours animal.

Quelle infinité de combinaisons intelligibles ne forme-t-on pas avec le millier de mots de l'idiome « primitif » le plus indigent ! Ce sont aussi des combinaisons de sons; pour s'en servir, il faut qu'on se les représente elles-mêmes et dans leurs rapports avec des images et des sentiments, qu'on les pense. Œuvre prodigieuse et vraiment d'une tout autre nature que le travail mental attribuable à l'individu absolu. Absence complète de signes chez celui-ci, système rudimentaire de signes chez le primitif, quelle différence énorme cela crée en faveur des sauvages, si grossiers soientils : par leurs propres moyens ils peuvent entretenir avec nous des communications tellement supérieures en nombre et en qualité à nos rapports possibles avec les animaux, qu'ils se classent dans une sphère à part où hous sommes, qu'ils sont nos semblables ; cette parenté n'existe à aucun degré entre nous et l'individu absolu, tant qu'il en reste à ses acquisitions mentales personnelles.

Les « primitifs » à langage pauvre n'en demeurent pas moins très loin de nous. Impossible, si l'on s'en tient à leur dialecte, même quand on le

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sait à fond, d'échanger avec eux quoi que ce soit qui mérite le nom d' « idée » : ils n'ont, en effet, ni termes généraux ni termes abstraits, ce qui les empêche de pousser un raisonnement et d'accéder au moindre rudiment de science ou de philosophie. On les tirerait un peu de cette misère rationnelle en enseignant un langage civilisé à ceux, du moins, qui sont assez jeunes ; alors interviendrait le cerveau ; que ces sauvages aient une superficie de substance grise sensiblement moindre que celles de nos races et on ne leur fera jamais atteindre le niveau intellectuel moyen de nos adultes.

Au contraire, lïndividu absolu d'origine européenne deviendra très vite un civilisé quand on aura terminé les expériences d'isolement et qu'on l'amènera par Téducation à la vie sociale.

Pour des cerveaux égaux, la pensée, et, par conséquent, l'esprit lui-même, se mesure donc au langage dont on dispose.

8 ù. — LA LOGIQUE.

C'est en considérant la logique que Ton comprend le mieux la différence de valeur des langages. Quand on en est réduit, pour penser, à ceux qui ne possèdent pas assez de termes abstraits et généraux, on peut à peine raisonner, on a une pensée dépourvue d'éléments rationnels. Nos langages, au contraire, permettent de mener les raisonnements jusqu'à leurs termes ultimes.

Je parle ici de la logique au sens ancien du mot, de la logique pure.

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Un théologien catholique, un théosophe, un matérialiste, peuvent exposer leurs thèses respectives, et, sans se convaincre le moins du monde, se décerner mutuellement un brevet de parfaits logiciens : ils auront employé le mécanisme, commun à eux tous, de la logique. Ce mécanisme consiste, en partant de certaines affirmations ou négations initiales, à mouvoir un tel engrenage de raisonnements qu'elles ne soient jamais contredites. 11 n'y a là rien de plus, en somme, que la nécessité commune à tout langage : se faire comprendre; on ne saurait pas ce que vous voulez dire si vous laissiez entendre le contraire de ce que vous avez paru déjà affirmer ou nier. Aussi les trois dialecticiens susdits resteront-ils d'autant mieux en désaccord qu'ils auront été plus logiques : puisque chacun d'eux soumet aux meules de son moulin des graines différentes de celles de ses concurrents, il en tirera aussi une farine difi'érente ; seule, l'idée d'une substitution de graines, d'un illogisme, d'une contradiction, rendrait concevable la production de farines pareilles.

Telle est la logique dont il s'agit.

Elle suppose un langage pourvu de termes assez généraux et abstraits. Sans eux, les chaînes de raisonnement qui relient toujours le plus particulier au plus général, le plus concret au plus abstrait, sont excessivement courtes ; elles laissent en dehors d'elles ce qui est pratiquement pour nous le champ tout entier de la pensée où il n'y a plus dès lors ni contradiction ni absence de contradiction, c'est-à-dire où il n'y a plus que confusion.

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Aussi l'homme au langage arriéré croit-il n'importe quoi sans éprouver le moindre souci de justifier sa croyance. Le civilisé a tort de chercher à celle-ci une explication (si l'on n'en peut découvrir d'historique) ; il se trompe, parce qu'il insère sa propre mentalité à la place d'une autre où le besoin de logique ne peut exister.

Le « primitif » pauvre de termes généraux et abstraits admet que telle chose est n'importe quelle autre chose, qu'un personnage est ici et làbas et en plusieurs autres endroits aussi, dès l'instant que les traditions de sa tribu ou un interlocuteur pourvu de prestige le lui suggèrent.

Comme il n'a, en effet, aucun terme pour exprimer de grandes abstractions, il ne voit aucune antinomie entre être et n'être pas, absence et présence, unité et multiplicité... des idées qui pour lui ne sont absolument rien : deux néants ne sauraient se contredire non plus que s'accorder.

Bref, le « primitif » en question n'a aucun moyen de raisonner.

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