‹ La religion de l'athéeChapitre 9 sur 48 · LA RAISON · texte numérisé non relu

LA RAISON

Est-ce à dire que des « primitifs » plus évolués dans le sens de la logique nous paraîtront p'us raisonnables ? Au contraire, pourrait-on dire, parce que leurs absurdités n'en seront que plus systématisées.

Des croyances préexistaient au perfectionnement de leur langage : ils ont donc employé la logique, nouvelle venue, à les justifier. Ce n'était jamais

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impossible : pour arriver au point où on veut arriver, il n'y a qu'à choisir un point de départ convenable.

Tenez-vous à ce qu'un homme puisse déjeuner avec vous à Paris en même temps qu'il commet un homicide à Tahiti ? vous avez la ressource du corps astral, du cordon fluidique,de la dématérialisation à tous les degrés.

Vous plaît-il de vous croire chacal ? rien de plus simple : les gens de votre tribu deviennent chacals après leur mort, comme les chacals qui crèvent s'incarnent dans un nouveau-né de votre tribu. Plus simplement, tout n'est-il pas, dans le monde, illusion et apparence? Quelle invraisemblance y a-t-il alors à ce que, sous votre illusoire corps humain, il y ait la réalité plus profonde d'un chacal ?

C'est pourquoi, avec la logique, apparurent l'animisme, résotérisme,les théories mystico-magiques, les symbolismes, les mythes cosmogoniques...

Tous systèmes qui évoluèrent en ensembles de plus en plus vastes et de plus en plus coordonnés sans nous en paraître toujours pour cela moins absurdes, car nous refusons en général de concéder une valeur de vérité à leurs points de départ.

Nous avons, en effet, d'autres points de départ qui nous sont fournis par la raison : principes de la raison suffisante, de causalité...

Ils ne font qu'exprimer l'adaptation de notre pensée à l'univers, adaptation progressive et qui n'est pas achevée, si jamais elle s'achève.

Prenez pour exemple les principes de causalité ;

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— Il n'y a pas d'effet sans cause. — Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. —

On est très peu avancé après les avoir formulés tant qu'on ne connaît pas quels sont les enchaînements de cause à cet effet, car c'est par définition même qu'une cause a un effet et qu'un effet est ce qui ne se produirait pas sans une cause. Le tout a été, dans une succession de faits, de discerner où il y avait, entre les plus anciens et les plus récents, filiation de cause à effet.

Or la manière de concevoir ces filiations a beaucoup évolué. On croyait, jusqu'à une époque assez récente, que la position des planètes, au moment de la naissance d'un homme, était une cause déterminante de sa vie entière. Ce genre d'enchaînements de cause à effet est à peu près abandonné aujourd'hui.

En somme, les points de départ que nous fournit la raison ne sont autres qu'une expression générale de lexpérie'nce acquise par l'ensemble de rhumanité, expérience progressive qui a permis la science et qui, à son tour, a été grandement avancée par la science.

§ 1. — IL Y A, « POUR TOUT LE MONDE ET POUR TOUS LES JOURS », UNE NOTION CLAIRE DE LIBERTÉ, DE LIBRE ARBITRE.

L'athée, nécessairement, est déterministe. Gela ne devrait pas l'empêcher de croire à la liberté ou « libre arbitre » des philosophes.

En fait, quand il s'agit du langage courant appliqué à la pratique courante, il ne parle pas autrement de la liberté que le mystique. Tous deux s'entendront parfaitement sur ce que c'est que de « se déterminer librement )),de « faire ce qu'on veut ». Il faudra qu'ils se trouvent ensemble dans le domaine des idées abstraites pour que cesse leur mutuelle compréhension : même pour les philosophes, ce sera par exception, car la presque totalité de la vie se passe à ne pas philosopher.

Il y a donc, pour tous les jours et pour tout le monde, un certain sens clair du mot : « liberté », « libre arbitre » ; il s'applique à autre chose encore qu'à l'absence de contrainte : la liberté ne consiste pas seulement à ne pas être en prison, ou entravé par des obstacles insurmontables, ou em-

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péché par la maladie ou les infirmités, ou sous le coup d'une menace grave attachée à la satisfaction de nos désirs, la menace, par exemple, de perdre notre gagne-pain si nous cédons à 1 envie de nous reposer.

Il n'y a personne qui, excepté parfois en théorie, ne considère aussi la liberté en opposition avec la fatalité. On ne rencontre jamais, sauf peut-être dans quelque maison de santé, le fataliste intégral : il doit s'abstenir de toute réflexion, de tout débat conscient, de tout essai de prévision, de tout effort pour réaliser un avenir désiré. Sa logique le fait arguer ainsi : puisque ce qui doit arriver est déterminé d'avance, on n'y changera rien, quoi qu'on fasse ; une seule attitude convient donc : celle des bras croisés.

Les Musulmans eux-mêmes, malgré leur réputation, ne souscrivent pas du tout à un pareil raisonnement.

L'unique ménagère d'un pauvre hadjilui dit une fois : — Il est écrit, pour chaque jour, de deux choses l'une, ou que tu mangeras ou que tu ne mangeras pas. Si c'est la première, je n'ai pas besoin de faire mon marché, ni la cuisine : Allah te nourrira mieux que moi ; si c'est la seconde, je dois me déranger encore moins, ou j'irais à l'encontre de ce qu'a décidé le plus Sage et le plus Puissant. — L'homme lui administra une volée de coups de bâton et répondit : — J'ai commencé par te battre avant de savoir s'il était écrit que je te battrais, et maintenant nous savons que c'était vraiment écrit. Agis de même pour mon repas ; commence p^r nae le préparer.

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Une liberté existe donc bien pour le langage usuel et le bon sens, et signifie en somme que nos actions aussi bien que nos inactions sont pour quelque chose dans ce qui nous arrivera. L'athée, pas plus qu'un autre homme, ne repoussera cette idée sous peine de n'être pas compris.

§ 2. — OPPOSITION APPARENTE ENTRE LA PRESCIENCE DIVINE ou LE DÉTERMINISME ET LA LIBERTÉ.

On peut creuser plus avant cette notion de liberté commune au métaphysicien le plus abstrus, lorsqu'il entretient avec les hommes des rapports non métaphysiques, et à l'illettré le plus grossier.

Des difficultés sont à résoudre aussi bien pour le croyant que pour l'athée.

Celui-là, en effet, croit en l'infaillibilité absolue de la prescience divine et en la pleine liberté humaine. Ce sont deux articles de foi. Mais il est difficile de les concilier.

Voici Hercule au carrefour : à droite le chemin de la Vertu, à gauche celui de la Volupté. Dieu prévoit qu'il prendra à gauche : Hercule n'a donc pas le choix : il n'ira certainement pas à droite, ou Dieu se serait trompé, hypothèse absurde.

Afin de se tirer d'affaire, la philosophie croyante fait remarquer que, pour Dieu, le temps n'existe pas, que le passé, le présent et l'avenir se dessinent à son regard sur le même plan ; il ne prévoit pas : il voit ; il n'amoindrit donc pas plus le libre arbitre humain que nous n'influençons les passants dans leur marche lorsque nous les regar-

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dons par la fenêtre sans qu'ils nous aperçoivent.

Cette explication laisse le problème en l'état : si Hercule pouvait s'engager sur le chemin de la Vertu tandis que Dieu le voit en route pour le Vice, Dieu y verrait tout de travers.

La contradiction s'aggrave pour le croyant de ce que Dieu est le Créateur aussi bien que le Spectateur. Dieu ne fit pas l'Univers en se disant : — Créons d'abord, nous verrons ensuite ce qui adviendra. — Non, il créa et vit dans le même acte, puisque le temps n'existe pas pour lui ; rien d'imprévu, rien d'ignoré dans son œuvre ; elle était nécessairement telle qu'il la voulait, il en avait la responsabilité totale. Comment, à côté de celle-ci et même contre elle, a-t-il pu surgir une responsabilité de l'homme pouvant aller jusqu'à devenir absolue ?

Le fait, pour l'athée, de n'admettre ni création ni liberté métaphysique entraînant cette responsabilité absolue allège beaucoup ses efforts philosophiques, sans toutefois les supprimer.

D'une part, en effet, il professe le déterminisme : il croit l'histoire de l'Univers « écrite » d'avance aussi nettement, aussi complètement, qu'elle l'est devant les yeux de la Connaissance Infinie et Parfaite, Dieu du théiste. Et le déterminisme semble incompatible avec toute liberté quelle qu'elle soit.

D'autre part, il y a cette liberté « de tout le monde et de tous les jours » sur laquelle nous nous entendons sans la moindre ambiguïté dans la pratique et qui correspond par conséquent à une réalité. Laquelle ? Evidemment ce pouvoir que nous avons d'agir consciemment, d'influer

sur ce qui nous arrive ; nous ne sommes pas, c'est un fait incontestable, asservis au fatalisme intégral qui dit : faites ceci, ou cela, ou autre chose, ou rien, votre avenir n'en changera pas d'un iota ; donc ne faites rien.

Gomment associer cette liberté telle quelle dont nous jouissons au déterminisme que l'on est tout d'abord tenté de confondre avec le fatalisme intégral ?

§ 3. — CHACUN EST LIBRE PAR CE Qu'iL Y A, EN LUI, d'imprévu ET d'inconnu.

Oui, ce qui est écrit, est écrit. Mais, réflexion bien simple, et qu'on semble un peu négliger, ce qui est écrit pour l'avenir, nous ne l'avons pas encore lu ; voilà le fondement de notre liberté. Elle ressemble à celle d'un lecteur : rien ne l'empêche d'imaginer la suite qu'il veut à ce qu'il connaît déjà de l'histoire.

Le bon hadji qui battait sa femme avant de savoir s'il était écrit qu'il la battrait nous donne un excellent exemple de ce qu'est notre pouvoir de libre détermination. Là, devant nous, est le livre de notre destinée ouvert à la page de l'instant que nous achevons tout juste de lire ; tant que la suivante ne se tourne pas, l'ignorance où nous sommes de son contenu nous permet de nous le représenter entièrement à notre gré ; commençons donc par agir ; nous verrons bien après si c'était écrit.

Réciproquement, la connaissance parfaite de

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l'avenir nous imposerait un esclavage absolu ; notre existence nous apparaîtrait comme une chose toute faite à laquelle il n'y aurait plus rien à modifier ; nous serions hors de nous-mêmes, étrangers à la moindre action sur nous-mêmes, automates et conscients à la fois, état contradictoire,

L'imprévision qui mesure notre liberté suppose aussi une suffisante ignorance de nous-mêmes. Connaître parfaitement nos hérédités et notre histoire, ce serait nous rendre compte à chaque instant de l'état de notre mécanisme intérieur avec une telle lucidité que nous devinerions sans hésitation ni alternative possibles — sauf intervention de contrainte extérieure — , comment il va fonctionner. 11 n'y aurait plus de délibération avec nousmêmes ; nous n'agirions que spontanément, nous serions spectateurs passifs de nous-mêmes, et notre condition ressemblerait beaucoup à celle que nous créerait la science parfaite de l'avenir.

J'écris en ce moment le présent livre : je réfléchis, j'hésite, je rature, je cherche mes mots et mes idées, je rejette ce que je trouve, je fais des rencontres sur lesquelles je nexîomptais pas. Travail qui me représente clairement ce que c'est que la liberté dont je parle. Il est libre dans le sens de non fatal parce que je ne sais que très vaguement ce que je vais écrire .'j'avance dans l'imprévu, je découvre. On remarquera quels rapports étroits il y a entre la liberté et l'exploration ; la liberté intérieure consiste, en somme, à s'explorer soi-même ; et, cela va de soi, il n'y a pas d'exploration lorsqu'on connaît d'avance les régions OÙ l'on pénètre. Voir l'avenir, ce serait voir mon

livre tout écrit, et je l'écrirais fatalement tel qu'il se serait déroulé devant mes yeux ; je ne serais pas libre de l'écrire autrement.

Quand on s'explore soi-même, on marche comme à travers un songe où l'on conserverait la faculté de choisir sa direction, où l'on aurait des efforts à faire pour franchir des obstacles, ou de l'ingéniosité à déployer pour les tourner, un songe cohérent et lucide, mais, par ailleurs, semblable aux rêves proprement dits. Or que découvrons-nous dans ceux-ci ? Gela seulement que notre histoire et nos hérédités ont mis en nous : il ne saurait rien nous venir d'ailleurs non plus que du néant. Donc la condition, pour qu'il y ait découverte, imprévU;, travail de l'esprit non fatal, libre, est que notre histoire et nos hérédités nous demeurent en partie cachées. L'examen intérieur le plus grossier suffit à nous montrer combien cette condition est amplement remplie : ce qui émerge à la surface de notre esprit est, par rapport au reste, beaucoup moins que les îlots du Pacifique par rapport à l'étendue marine qui va de l'Amérique au Japon, à rinsulinde et aux grandes îles voisines de l'Australie. Il ne surgit en nous pas une pensée, pas une image, dont nous sachions raconter la genèse exacte depuis le début. Comme tout se tient en notre Moi d'une manière indissoluble et sans discontinuité, il faudrait, pour faire un tel récit, reconstituer notre vie entière sans la moindre lacune et celle de tous les ancêtres dont nous tenons une hérédité ; nous devrions remonter jusqu'à la première cellule organisée.

Nous sommes libres par l'imprévu, ignorance

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de l'avenir, et il n'y a d'imprévu que par l'ignorance de nous-mêmes et de ce qui n'est pas nous.

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