Comp. Lang., ouvr. cité, p. 290 et suivantes
Mais il y a pis. Le protestantisme libéral s'aperçoit bien de ce fait et ne croit plus bien lui-même à sa métaphysique, 11 n'y tient que foute de mieux et pour conserver son point d'attache avec le christianisme. Il nous enseigne, il est vrai, l'immortalité de l'individu et son progrès indéfini ; mais il suppose que nous ne nous inquiéterons pas davantage de cette douteuse existence à venir* Il nous enseigne la liberté morale, la providence paternelle de Dieu, mais il admet comme allant de soi que nous croyons avec la science moderne aux lois invariables et nécessaires qui gouvernent le monde. Gomment ne serait-on pad tenté de penser que la métaphysique théiste n'est qu'une fausse façade . cachant la réalité d'un édifice d'une toute autre architecture : je veux dire le naturalisme moderne avec sa foi superstitieuse à la substantialité de la matière* Il ne sert k rien de se défendre et de se débattre contre un fait : la vieille conception théiste du monde est devenue incompatible avec la conscience moderne qui n'a plus de choix qu'entré le naturalisme matérialiste à la Strauss et le monisme ou panthéisme spirituahste. Si l'on désire le premier, on peut s'adresser pour l'acquérir aux professeurs itinérants de matérialisme; lé second, tant qu'une religion panthéiste manque à l'Occident, ne se trouve que chez de vrais philosophas.
Le déisme et le matérialisme ont une remarquable affinité qui tient dans doute à leur commune platitude et à leur commune antipathie contre tout ce qui est profond et incompréhensible. Tous deux sont rationalistes dans le mauvais sens du mot, pour autant qu'ils nient avant toute recherche tout reste irrationnel, et trouvent tous les problèmes aussi simples et aussi plats que l'est leur propre entendement. Pendant des siècles tous deux se sont très-btàn entendus en France et en Angleterre, car le monde du matérialisme est une machine purement matérielle que Dieu, ajoute le déisme, a faite et mise en mouvement à un certain jour. Mais cette paix apparente finit toujours par la résolution que prend le matérialisme de renvoyer le mécanicien qui lui parait superflu, dès qu'il a' est avisé que les rouages ont bien pu frotter l'un contre l'autre si longtemps et si bien que la ma* chine a fini par aller* Est-ce que par hasard les protestants libéraux n'auraient pas le sentiment que leur Dieu est menacé d'une destitution prochaine? Est-ce que l'excès de leur colère contre Strauss ne tiendrait pas surtout au fait qu'il leur a mis si crûment sous les yeux cette désagréable perspective?
Quoi qu'il en soit, la perte parait peu considérable, car ce qui importe essentiellement au sentiment re-
ligieux, le mystère, se trouve déjà aussi peu dans le déisme que dans le matérialisme. Ici comme là tout est si bien éclairé et expliqué qu'il ne reste plus un seul point obscur où puisse se prendre le sentiment religieux. Il se peut que la philosophie allemande ait tort et que la platitude déiste et matérialiste ait raison; mais alors il faut renoncer à la prétention de fonder les moyens d'éveiller et de satisfaire le sentiment religieux sur une vérité de cette sorte qui reste étrangère à la métaphysique ou qui n'a qu'une métaphysique de paille. Quand Strauss demande que nous éprouvions un sentiment de piété religieuse et d'amour pour son univers qui n'est que l'agrégat de toutes les substances matérielles particulières et qui menace à chaque instant de nous broyer sans l'ombre d'une raison entre les roues et les dents de son impitoyable mécanisme, nous trouvons l'exigence un peu forte ou plutôt bien naïve. C'est un point où l'ex-théologienjoueun mauvais tour au penseur moderne. Mais plus hasardé encore que cette assertion est l'essai qu'il a fait de la démontrer à l'aide d'une expérience isolée, c'est-à-dire en constatant la réaction de son sentiment contre le pessimisme de Schopenhauer. Ce qui réagit en ce cas chez Strauss, c'est précisément le sentiment de satisfaction et de bonheur aisé que ce monde lui fait éprouver , c'est-à-
dire le sentiment mondain, irréligieux *, en opposition au point de vue antimondain, c'est-à-dire vraiment religieux, de Schopenhauer .
Dans les sacrements chrétiens, le mystère était présenté au peuple et mis àsa portée sous une formepour ainsi dire palpable : le protestantisme libéral a-t-il quelque chose à offrir qui soit un équivalent religieux de ces mystères qu'on ne peut plus accepter parce qu'ils sont contraires à la raison? Serait-ce peut-être la prière offerte àun Dieu dont l'intervention surnaturelle dans la marche de ma pensée et dans les déterminations de ma volonté est pour moi aussi inadmissible que la môme intervention dans les phénomènes de la nature extérieure, en sorte que le prier pour lui demander la force dans les luttes morales ou la consolation dans les peines du cœur ne serait pas plus raisonnable que de le prier pour avoir le beau temps pendant la moisson ou pour conjurer une épidémie?
1. Celui qui ne s'est pas encore rendu compte du degré de pauvreté superficielle et de trivialité où l'on abaisse la doctrine de Strauss, peut consulter l'écrit souvent cité d'Overbeck (p. 71-78), mais surtout le délicieux persiflage de Bruno Bauer dans l'écrit intitulé « Philo, Strauss und Renan und das Urchristenthum » (Philon, Strauss et Renan et le christianisme primitif, Berlin, Hempel, 1874,) p. 36 et suivantes. Le 1 er cahier de « Unzeitgemaessen Betrachtungen » (Considérations intempestives) de Nietzsche renferme aussi d'excellentes remarques, mais en général dépasse le but et laisse aussi à désirer au point de vue de la forme.
118 LA RELÎCttON DB L'AVENIR
Mais une fois qu'on ne voit plus dans la prière qu'une illusion dont on a soi-même conscience, mais que cependant il est bon dt pratiquer à raison de ses heureux effets psychologiques, on rabaisse au niveau du juron énergique par lequel un portefaix s'excite lui-même à de nouveaux efforts pour charger un fardeau qui met sa puissance musculaire à une trop forte épreuve i
L'éthique du protestantisme libéral ne vaut pas mieux que sa métaphysique. Comme nous l'avons déjà remarqué, le théisme ne peut, s'il reste conséquent avec lui-môme, engendrer qu'une morale hétéronome ; mais celle-ci ne peut agréer à la conscience moderne, et le protestantisme libéral a trop déconsidération pour la culture moderne pour proposer maladroitement à notre époque une morale hôtéronome basée sur la volonté divine. Or, comme son théisme est passablement honteux de lui-même, couvrant sa nudité métaphysique du manteau de l'amour chrétien, le moyen le plus simple, pour échapper à cette fâcheuse hétéronomie, c'est de déclarer la morale indépendante et de la détacher de la métaphysique reléguée d'ailleurs à l'arrière* plan. Ici l'on peut invoquer l'exemple de Herbart et de Kant (quoique la Raison pratique de ce dernier n'ait pas du tout un caractère purement psycholo-
gique, mais, si Ton y regarde de près, un caractère très*métaphysiqud parle fait de son universalité), on peut sa répandre à plaisir en déclamations sentimen*talôs sur « un amour sans fin » et, par l'adoration de ridée de l'humanité, s'élever à la hauteur de la culture contemporaine. Avec une telle morale on n'est du moins pas exposé au reproche d'hétéronomie, et l'on est abondamment pourvu de sujets pour prêcher. Mais, s'il est facile de prêcher la morale, il est difficile de lui trouver un fondement *« « Sur quelle base va-t~on faire tenir lès sermons de morale ? Evidemment le prédicateur Sera réduit- à faire appel aux penchants et aux instincts moraux de l'homme. S'ils sont assez forts, l'appel réussirai et en ce cas il était superflu ; s'ils ne le sont pas, le sermon de morale sera un objet de moquerie et de dérision, et le prédicateur sera fort empêché de démontrer, même théoriquement, à ses railleurs qu'ils ont tort. En effet ceux-ci en appellent aussi bien que lui à des instincts et à dés penchants du cœur humain, et pour décider quels sont ceux qu'il faut préférer, si c'est l'amour ou la haine, le pardon ou la vengeance, le reiioncemeut ou Tégoïsme qui doivent diriger nos action», le prédicateur, encore une fois, n'a pas
1. « Moral predigeri ist ietcht , Mdral begttinden fst schver. » (Schopenhauer).
d'autre moyen à sa disposition que de faire appel au sentiment ou au goût qui diffèrent d'individu à individu. » Une fois détachée de la métaphysique, l'éthique reste comme suspendue entre ciel et terre ; elle peut bien encore statuer des règles, mais elle est réduite à l'impuissance si l'individu ne trouve pas ces règles à son goût. Sans métaphysique, l'éthique est tout au plus l'histoire naturelle des intérêts et des penchants humains, considérés dans leurs conséquences pour la société ; quant à la prétention d'être la norme des actions humaines, elle peut bien encore l'élever, mais elle ne peut plus la justifier si l'égoïsme rebelle à toute règle lui demande ses titres de légitimation 4 . En tant qu'é-
1. Voyez Max Stirner « Der Einzige und sein Eigenthum. » (L'individu et sa propriété, Leipzig, Wigand, 1845) spécialement le chapitre « Der humane Liberalismus » (le libéralisme humanitaire), p. 145 et suiv. et p. 478 et suiv. Cet ouvrage, plus riche d'idées que les Œuvres complètes de tel philosophe célèbre, est, dans la folie carnavalesque de ses résultats parfaitement logiques, la preuve indirecte la plus brillante de l'impossibilité de fonder l'éthique sur la base de l'individualisme et de la nécessité de chercher cette base dans le monisme. On a fait contre ce livre la conspiration du silence, môme dans les cercles les plus libéraux, et l'on s'est voilé la face avec une indignation vertueuse ; mais le secret effroi qui se trahit dans cette façon d'agir prouve seulement qu'on n'a pas su trouver le point faible de l'adversaire incommode, ou qu'on a reculé devant la nécessité de ceindre les seules armes avec lesquelles on soit en état de frapper l'égoïsme au cœur, le monisme et le pessimisme.
thique au vrai sens du mot, c'est à-dire en tant que science de la réforme de la réalité, l'éthique n'est possible que fondée sur une métaphysique moniste. Cette métaphysique, en effet, réduit la volonté individuelle qui dans son apparente substantialité se figure être absolue, à l'état de simple phénomène objectif, et la dépouille ainsi de Yaséité, de la souveraineté quelle s'arrogeait. Au contraire le théisme la confirme dans l'illusion de la substantialité et provoque formellement la révolte renouvelée de Prométhée contre le créateur qui Fa créée sans lui en demander la permission .
Que l'éthique du protestantisme libéral manque de caractère scientifique, cela ne serait pas après tout si fâcheux en présence du fait que, si elle ne favorise pas la moralité, du moins elle ne lui est pas directement contraire, comme c'est le cas pour la pseudo- morale hétéronome du véritable théisme chrétien qui d'ailleurs n'est pas scientifique non plus. Mais ce qui nous importe ici, c'est qu'elle n'est plus une éthique religieuse comme l'était de tout point l'éthique hétéronofne du christianisme. Une éthique, en effet, ne saurait être religieuse qu'en étant plus qu'une simple explication du jeu psychologique des instincts, en s'appuyant sur les bases métaphysiques de la religion et en tirant de là sa force.
Nous n'avons pas brisé avec la loi de Moïse et avec les commandements de l'Église infaillible pow nous •teissef dicter par quelque prédicateur libéral les lois de la morale qui d'ailleurs resteraient ainsi hétéro nomes pour nous. Le prêtre orthodoxe peut se donner de* airs d'oracle, mais le libéral doit y renoncer ; dans l'éthique aussi bien que dans la métaphysique, il doit se tenir prêt à établir la Valeur intrinsèque de ses prescriptions, là où l'orthodoxe s'en réfère à Tordre de Dieu. Quand le prédicateur libéral se voit obligé de descendre de la position autoritaire qu'il refuse en théorie et repousse bien loin, mais que dans là pratique il serait souvent bien aise de partager avec son collègue orthodoxe, il a cotitdmé de s'en tenir à Yamour comme principe moral. Mais si Ton devait aboutir en fin de compte à cette conclusioh que la moralité est identique à l'amour et à là bonté du cœur , les prédicateurs n'auraient qu'à cesser sur-le-champ de prêcher la morale, car jamais ils ne réussiront par leurs sermons à créer l'amour chez celui qui n'aime pas. Si, à force de psychologie, on ne veut Voir dans la religion que la morale et, à force de douceur, ne voir dans la morale que l'amour, si en un mot on réduit toute la religion à l'amour, on renonce à tout ce qui donne à l'amour soft caractère religieux; en
d'autres termes, on avoue qu'on s'efforce d'élever à la dignité de religion l'instinct de l'amour parce qu'on a perdu le sens de ce qu'est proprement la religion. Sans doute la religion n'est pas un requin, comme le croyaient les inquisiteurs, mais elle n'est pas non plus une méduse : le requin peut du moins être redoutable, la méduse n'est jamais que fade et dégoûtante.
En faisant cette remarque, nous ne voulons en aucune façon nier la haute valeur de l'amour, mais seulement rappeler qu'on n'a pas le droit de prendre la partie, fût-ce la plus noble, pour le tout. L'amour n'est qu'Une des nombreuses formes dans lesquelles la moralité se produit comme sentiment; le sentiment, à son tour, n'est qu'une des formes souâ lesquelles l'élément moral se produit dans l'âme, et la véritable base de la moralité ne se trouve dans aucun de ces facteurs psychologiques. L'amour peut être naturel, il peut môme être moral, saris avoir le moins du monde le caractère religieux. Donner l'amour comme tel pour de la Religion, c'eét nier l'essence de la religion; attribuer là qualification de religieuses h toutes les relations mondaines pénétrées d'amour, c'est détourner son regard de te qui seul est Véritablement religieux.
Il n'est pas étonnant qu'un système qui a toutes
les raisons possibles de tenir secrète sa métaphysique, dont le culte se meut en pleines contradictions, et dont la morale, détachée de la métaphysique et de la religion, reste en l'air et ne sait où se poser, il n'est pas étonnant qu'un tel système ne puisse satisfaire au besoin religieux. Le protestantisme libéral est un phénomène historique qui est devenu nécessairement irréligieux, parce qu'il a pris pour mesure les intérêts de la culture moderne et qu'il a essayé de refaire le christianisme sur ce patron, alors que cette culture moderne dont on voulait faire la règle du christianisme a elle-même un caractère irréligieux parce qu'elle doit son origine à la lutte du principe mondain contre la religion.
La religion naît partout de Vétonnement dont l'esprit humain est saisi. devant le mal et devant le péché, et du désir qu'il éprouve d'expliquer leur existence et, s'il est possible, de les détruire. Celui qui ne se sent atteint d'aucun mal, chargé d'aucune faute, celui-là ne songera pas à élever ses pensées au-dessus des intérêts de ce monde. Mais celui qui se dit : « d'où vient que je doive supporter ces maux? » et c comment arriverai-je à réconcilier avec elle-même ma conscience chargée de péchés? 9 celui-là est sur le chemin de la religion,
c'est-à-dire qu'il est en voie de s'occuper de questions et d'intérêts qui dépassent les intérêts de ce monde. Que l'un accentue plus fortement le mal de la douleur, l'autre celui du péché, c'est toujours le mécontentement des choses de ce monde qui conduit à la religion, mécontentement des maux qu'il faut subir au mécontentement de sa propre nature qui conduit au péché. Si les sensations douloureuses causées par la souffrance et par le péché ne sont pas assez fortes pour contre-peser les sensations agréables de la vie mondaine, les élans religieux ne seront que des velléités fugitives, des accès passagers sans influence durable sur la disposition habituelle de l'âme. Ce n'est que lorsque le doute douloureux causé par le mal ou les inquiétudes de la conscience l'emportent dans la balance sur les joies de la vie et deviennent la disposition habituelle de l'âme, c'està-dire lorsqu'elle est arrivée au point de vue pessimiste, c'est seulement alors que la religion peut s'établir dans le cœur d'une manière fixe et stable. Là où n'existe pas la disposition pessimiste, la religion ne saurait croître, du moins spontanément ; le respect inculqué par l'éducation pour les formes extérieures de la religion fait seulement contracter l'apparence de la religiosité.
Le christianisme, comme toute religion digne de
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ce nom, dut son origine à une conception pessimiste du monde, et la religiosité chrétienne a continué à plonger ses racine» dan» le pessimisme jusqu'à la Renaissance. A cette époque commença le conflit entre l'amoar païen de la vie et le mépris, la fuite du monde qui caractérisaient le christianisme ; puis le déclin de la foi à un bonheur d'outre-tombe fit qu'on rechercha plus avidement les biens terrestres qu'avait fait dédaigner jusqu'alors l'espérance de la félicité céleste. Le rationalisme s'empressa de justifier théoriquement l'optimisme que la renaissance païenne favorisait pratiquement,, et le protestantisme libéral, d'accord avec la culture moderne, vit et se meut dans cette glorification païenne de la vie et dans cet optimisme agréable, c'est-à-dire dans la théorie la plus défavorable possible à la religiosité. Le protestantisme libéral vit de compromis, et c'est son talent spécifique de se tirer adroitement d'affaire : aussi n'a-t-il garde de laisser ce talent sans emploi quand il se trouve en face des maux et du péché de ce monde, qui n'ont rien de si terrible après tout quand on sait se comporter à leur égard avec la bonne humeur et le contentement facile d'un pasteur protestant. Et, chose remarquable, sur ce point orthodoxes et libéraux se ressemblent comme deux gouttes d'eau. A la vérité les réforma-
IRRÉLIGION DU PROTESTANTISME LIBÉRAL iSP7
teurs avaient fait encore un bien sombre visage à ce misérable monde qui tétait donné au diable, il n'y avait pas à en douter ; mais en secret pour* tant ils lui avaient donné le petit doigt, et Ton sait qu'en pareil cas, le diable s'empare bientôt de toute la main. En théorie les disciples orthodoxes de Lu* ther parlent encore secrètement de ce monde foncièrement mauvais, corrompu, soupirant sous la malédiction de Dieu ; mais en pratique ils se sentent parfaitement à leur aise dans ce méchant monde qui, pour prix de leurs injures, leur fait une position où il y a la femme, le logis, et la vache à rétable, aussi à leur aise que les libéraux qui vantent ce monde comme le meilleur des mondes possibles. Cela peut être très-sensé, très-naturel, très-idyllique, bref, tout ce qu'on voudra; mais pour chré* tien, pour religieux, cela ne l'est pas. Veut-on une preuve encore plus sûre du degré auquel est poussé cet esprit satisfait et mondain, c'est-à-dire irrégieux, du protestantisme, il suffit d'écouter les cris de colère que ces protestants libéraux élèvent contre ceux qui osent les déranger au milieu de leur bonne vie païenne, de leurs doux loisirs, de leur admiration de ce glorieux monde, contre ceux qui essaient de rouvrir de nouveau à l'humanité moderne et de lui montrer le néant de tout ce que ce monde
enserre, la profondeur et L'universalité des misères, la nature illusoire de la plupart des joies de ce monde et de celles qu'on recherche avec le plus d'ardeur. Lapidez l'infâme, s'écrie-t-on, qui porte une main sacrilége sur notre sanctuaire, le bonheur terrestre ! Car si de telles doctrines devenaient une fois générales, qui sait ? peut-être les hommes finiraient par redevenir religieux, et c'en serait fait du protestantisme libéral et de son doux bien-être ' !
Pour nous résumer, le protestantisme libéral consiste en une métaphysique indécise, insuffisante et plate qui se dérobe le plus possible aux regards de la critique, en un culte heureusement délivré de tout mystère, mais nullement exempt de contradiction, et en une morale séparée de la métaphysique, et par là même irréligieuse; et il repose sur une conception du monde qui par son caractère optimiste et satisfait se trouve hors d'état de susciter une religion et doit tôt ou tard laisser périr d'inanition, au sein de la mondanité et du bien-être, les restes de religiosité qu'elle a conservés. Ce résultat de notre
1. Sur la valeur de l'idée pessimiste au point de vue de la moralité, de l'histoire, de l'art et de la religion, et sur le peu de fondement des préjugés généralement répandus contre elle, comp. A. Taubert « Der Pessimismus und seine Gegner » (Le pessimisme et ses adversaires). Berlin, Cari. Duncker, 1873.
étude suffira pour justifier le reproche d'irréligiosité que nous adressons au protestantisme libéral, non pas en ce sens qu'aujourd'hui déjà tous ses partisans soient des hommes irréligieux, mais en celuici que le principe môme de la chose est irréligieux, et que, s'il influait d'une manière durable sur l'humanité, il ne laisserait plus subsister de la religiosité que quelques restes chétifs à peine dignes de ce nom.