‹ La religion de l'avenirChapitre 10 sur 53 · Comp. F. -A. MûUer, ouvr. cité, p. liO · texte numérisé non relu

Comp. F. -A. MûUer, ouvr. cité, p. liO

le plus possible par les adhérents de la doctrine authentique de Jésus, ou mises sur le compte de Tesprit ébionitique des récits synoptiques (particulièrement de saint Luc). Au besoin Jésus est accusé d'inconséquence et d'inhabileté à penser, tout cela pour mieux adapter sa doctrine à la culture moderne.

Ces questions capitales étant vidées, que nous reste-t-il encore comme trait caractéristique distinguant la doctrine de Jésus du talmudisme contemporain? Il reste la conviction pessimiste que ce monde est indigne de Texistence. Mais ce pessimisme va à rencontre, sinon de la culture moderne, tout au moins du contentement optimiste que donne le monde au rationalisme protestant si parfaitement satisfait de son Dieu et de sa création. Aussia-t-on soin de ne pas Tapercevoir, non plus que le pessimisme des autres écrivains du Nouveau Testament.

Nous aurions donc heureusement retranché de la doctrine de Jésus tout ce qui s'y trouve de caractéristique. Le reste consiste en paraboles et en sentences, qui, attendu que Jésus acceptait simplement la métaphysique de la théologie juive, ne disent rien, pour ainsi dire, en fait de métaphysique et n'apportent rien de nouveau en morak.

Beaucoup de développement est donné, proportion gardée, à la morale qui se base sur la récom-

pense et le châtiment i, morale que le protestantisme ne peut plus maintenir, fût-ce en la gazant ou en la laissant dans une ombre discrète. La transition à une morale plus relevée est présentée dans la conclusion du Sermon sur la montagne reproduisant la réponse connue d'Hillel à un disciple, que toute la loi est contenue dans le précepte : t Faites pour autrui ce que vous voulez qu'il fasse pour vous. » Dans un autre passage (Matth., XXII, 40) il désigne comme le sommaire de la loi et des prophètes, les deux commandements Deut., VI, 4-5 et Lév., XIX, i, ne croyant nullement dire quelque chose de nouveau, comme cela ressort de Tassentiment immédiat du docteur de la loi (Marc, X, 32-33), et plus encore de la version de Luc (X, 25 28) qui fait citer au docteur de la loi lui-même ces commandements de l'amour de Dieu et de Tamour du prochain comme étant les principaux. Il cite ensuite (Luc, XVIII, 20) les cinq commandements les plus importants de la loi mosaïque, et formule enfin, sûrement d'après Lév. (XIX,' 2, et XI, 44), ce précepte : « Soyez par-'' faits comme votre père céleste est parfait » (Matth. p

1. Les célèbres béatitudes du Sermon sur la montagne ont aussi ce caractère. Nous faisons totalement abstraction du fait qu'elles ne respirent que le désir ardent de fuir le monde, et la foi à la pro3ûmité du r règne terrestre ».

V, 48), c'est-à-dire le commandement de prendre pour modèle éthique le Dieu personnel. Celte dernière conception ne peut subsister plus longtemps que le théisme transcendant, vu qu'avec un Dieu immanent, il ne saurait être question de relations éthiques entre lui et ses manifestations.

Concluons. Toute la partie du contenu éthique de la doctrine de Jésus qu'il est loisible au protestantisme libéral de conserver, se réduit aux préceptes mosaïques de V amour de Dieu et de Vamour du pro* Chain, qui ne sont cités qu'une seule fois. Sans doute leur importance est mise en évidence, mais sans que des conséquences quelconques y soient rattachées ; leur signification se trouve encore gravement affaiblie par le fait que l'autre passage attribue la môme importance en tant que principe, comme sommaire de la loi et des prophètes, à la morale d'Hillel, où tout se borne à la prescription triviale de la réciprocité, qui appartient à la morale de l'intérêt bien entendu. Que conclure de là, sinon que Jésus n'avait pas tiré au clair la différence des deux maximes, c'est-à-dire que le commandement de l'amour de Dieu et du prochain n'avait dans sa pensée rien de plus étendu ni rien de plus relevé que la règle pratique de la réciprocité des services, cette règle que la prudence suggère, et que tant de

langues possèdent comme proverbe autochthone? C'est saint Jean qui, le premier, a fixé au centre de l'éthique Vamour saisi dans son sens profond, et c'est méconnaître totalement l'histoire que de faire de ce point de vue l'enseignement propre de Jésus, dont la morale, en pleine harmonie sur ce point avec l'esprit de ses contemporains juifs, s'adresse essentiellement au motif égoïste de la préférence du moindre mal et du plus grand profit ^. Si, dans l'ordre de la morale, ou plutôt des ressorts ou des motifs moraux, la doctrine de Jésus ae signale par quelque particularité, c'est exclusivement l'Évangile proprement dit, l'attestation que la fin du monde et le royaume de Dieu sont proches, qui met la représentation de la peine terrifiante et de la récompense pleine de séduction à une proximité immédiate et proportionnée à la puissance de notre organe visuel, et lui prête ainsi plus d'efficacité en tant que motif. C'est ainsi que, pour ce qui concerne l'éthique, la doctrine de Jésus ne nous offre plus rien de particulier dont on pût faire usage, et que les passages à l'épreuve de l'application se réduisent à des citations occasionnelles dont évidemment Jésus n'a saisi ni la profondeur ni la portée. C'est ainsi que les adhé-

Page 1