‹ La religion de l'avenirChapitre 11 sur 53 · Comp. F.-A. MûUer, ouvr. cité, pag, 89 et suiv · texte numérisé non relu

Comp. F.-A. MûUer, ouvr. cité, pag, 89 et suiv

rents de la doctrine de Jésus sont acculés, et n'ont d*autre issue que d'attribuer leur sens aux déclarations de Jésus et de les placer en vedettes comme on fait d*une épigraphe dont on ne se croit pas obligé de scruter de trop près Tacception historique. La conséquence est que les sermons de ces adhérents du christianisme de Christ sur des textes bibliques, en fait d'arbitraire dans l'interprétation, dé talent pour trouver des symboles et des combinaisons, dépassent encore les productions des siècles passés et n*ont leurs pareils que dans les prédications de rabbins libéraux, qui trouvent au moins un modèle et une excuse dans le vol et les bonds hardis de l'imagination orientale, de cette étonnante faculté dont les exploits dans le Talmud nous font sourire. Là, en effet, les sentences ne sont pas présentées la plupart du temps sous la forme abstraite, jmais exprimées par des images, et dès lors ce procédé contraire à la critique et à l'histoire, qui,sous prétexte d'interprétation fait passer des pensées modernes dans de vieux textes, est considérablement facilité, vu qu'en fait d'interprétation une image se prête aisément à tous les désirs dès qu'on « pu l'isoler de ses liaisons historiques et psychologiques.

L'erreur fondamentale des adhérents du christia-

nisme de Jésus-Chriât est double. Elle consiste à croire d'abord qu'il faut chercher la valeur historique de Jésus dans sa doctrine plutôt que dans son infixience personnelle SUT son entourage, ensuite que Jésus doit être considéré et honoré comme le fondateur de la religion chrétienne universelle.

Sur le premier point saint Paul et saint Jean eurent une vue historique bien plus claire que nos historiens critiques modernes. Saint Paul ne se souciait aucunement de cegae Jésus avait dit et des Xo^ta xuptaxÂt dont la tradition existait dans le cercle des disciples. Cet esclavage de la lettre lui paraissait plutôt frivole et pouvoir même à Toccasion brouiller les idées et produire des effets nuisibles ; il ne cherchait pas d'autre point d'appui que rÉvangile de l'approche de la fin du monde, le caractère messianique de Jésus et avant toute chose sa mort sur la croix tenant de la substitution une efficacité rédemptrice sur laquelle il élevait sa nouvelle religion universelle. Quant à saint Jean, c'est-à-dire à Fauteur de FEvangile de ce nom, il avait si peu de respect pour la doctrine historique de Jésus, qu'il transforma de la façon la plus hardie la tradition de cette doctrine, pour la rendre propre à servir ses propres tendances; en revanche il voyait dans l'incarnation du Logos ou dans la lumière qui est ve-

nue dans le monde la crise du jugement universel, crise déjà intervenue, et la mort de Jésus sur la croix lui représentait le point de partage de Tbistoire. Il est vrai que nous ne pouvons plus croire dans le sens de ces deux disciples à une efficace particulière de la personne et Ce Texistence de Jésus; mais nous le pouvons dans un sens purement humain.

Il est difficile de définir ce qui fait le cbarme cap» tivant d'une personnalité pour les personnes qui se trouvent en contact avec elle. Si la plume du poète réussit à peine à évoquer de nouveau dans l'imagination du lecteur ce je ne sais quoi mystérieux, la prose peut moins encore s'attendre h produire ce résultat. On aura beau énumérer toutes les qualités aimables d'un homme, on laissera toujours un reste^ quelque cfaose^qu'on ne peut saisir ni exprimer, et qui exerce en réalité sur les alentours l'effet électrique et entraînant ; avec ces éléments d'ailleurs peuvent exister de grands défauts qui considérés à part provoqueraient la répulsion. C'est d'une telle puissance personnelle indéfinissable que Jésus doit avoir été doué, comme le prouve l'enthousiasme de la multitude de ceux qui pour le suivre dans ses courses errantes quittaient maison et affaires, femmes et en&nts.

Suivons dans ses effets le dévouement personnel enthousiaste qu'inspirait le personnage prophétique

merveilleux que déjà, pendant la durée de cette éco nomie, ils reconnaissaient pour a seigneur »,anticipant sur le royaume à venir. C'est ce dévouement, nommé primitivement c foi d, de ceux qui l'avaient approché personnellement, qui, par sa persistance par delà le tombeau du maître et par sa joyeuse acceptation du martyre, imposa suffisamment à l'un des persécuteurs les plus décidés pour que le charme de la personnalité qui obtenait de tels effets commençât aussi à Tattirer dans ses filets et que, favorisé par d'autres faits physiologiques, il le fit Paul de Saul qu'il était.

Rien n'était plus loin de la pensée de Jésus, nous l'avons déjà remarqué, que d'être le héraut d'une doctrine nouvelle ou même le fondateur d'une nouvelle religion. A l'instar des anciens prophètes, il ne voulait enseigner absolument que le pur judaïsme, « publiant que l'accomplissement des promesses na* tionales de la religion judaïque était proche, et se présentant comme le Messie attendu, comme celui qui était appelé pour réaliser cet accomplissement. Si plus tard on fit de sa vie le point de départ d'une religion nouvelle non judaïque,et si sa doctrine fut interprétée et défigurée dans le sens de cette nouvelle religion, cela ne fut pas moins contraire à sa volonté qu'à son attente. Déjà la persuasion où il était

que la fin du monde et le nouveau royaume du Dieu des juifs ne tarderaient pas à venir lui aurait fait reléguer au rang des impossibilités de telles conséquences de sa doctrine. L'œuvre et la mort de Jésus ne furent donc que la cause inconsciente et involon* taire de la fondation de la religion nouvelle par saint Paul. Que fût-il advenu si Paul ne s'était emparé de la mort de Jésus sur la croix pour développer en partant de là ses nouvelles idées dogmatiques et religieuses, si la doctrine de Jésus s'était immobilisée dans le judéo-christianisme pris à sa première phase, c'est-à-dire tel qu'il existait avant les modifications produites par le contre-coup des influences pauliniennes ? Ne se distinguant des autres juifs que par la croyance que le Messie allait paraître, et cela eu la personne de Jésus revenant sur la terre, la communauté des disciples de Jésus, après la démonstration historique de la fausseté de cette foi, se serait éteinte d'elle-même en ce qu elle avait de caractéristique. La différence était môme trop petite pour qu'on pût parler d'une secte juive au sens ordinaire de ce terme , la notion de secte impliquant une divergence quelconque dans le dogme ou dans les rites. Il ressort avec évidence de ce qui précède que vouloir revenir à la doctrine primitive de Jésus en éla* guant la proximité de la fin du monde et Tidée mes-

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sianique, c'est en réalité ne pas faire autre chose que revenir au point de vue du judaïsme à Tépoque de Jésus, puisqu'on efface les traits qui ren distinguent. À moins donc qu^elles ne préfèrent se rattacher au Baptisteplutôt qu'à Jésus, ces personnes devraient se faire non pas baptiser, mais circoncire, car Jésus qui n'a baptisé aucun de ses disciples, a supposé par contre la circoncision, puisque pas un article de la loi de Moïse ne doit rester sans accomplissement (Matth., V, 18-19). Mais comme apparemment les adhérents de la doctrine de Jésus ne veulent pas de cette conséquence non plus , mais qu'ils s'estiment bien supérieurs au judaïsme, quoiqu'il soit impossible d'indiquer aucune différence essentielle entre eux et la forme libérale moderne du judaïsme, tout le point de vue adopté -par eux s'en va en fumée et se réduit à un pur néant. Au-dessous du titre « Le christianisme de Christ » il ne reste qu'une feuille blanche sur laquelle on a effacé tout ce qui y avait figuré jadis comme vérité acquise à l'histoire. Au fond c'est là sans doute ce que ces messieurs désirent : un espace sans limites et sans barrières pour envoyer leurs propres idées dans le monde, sans abandonner le nom de christiaiiisme ^ c'est-à-dire les idées de la cuUure moderne naviguant sous le pavillon chrétien.

Gela serait à merveille, si, vis-à-vis de la fausseté de cette dénomination, le sens de la vérité et la raison se montraient de plus facile composition que vis-à-vis de la fausseté de tout autre dogme, et si le sens historique ne se révoltait de voir la vérité historique bafouée, et par qui? par des hommes qui prétendent se baser sur la science historique critique. Après que ces messieurs ont fait consciencieusement maison nette de tous les dogmes réels du christianisme, pour sauver au moins un dernier et misérable reste, nous voulons dire le nom môme du christianisme, ils s'arrêtent devant un dogme qui n'a rien de plus acceptable pour la raison. Ce dogme c'est l'affirmation que les lambeaux de sentences bibliques détournées de leur sens et d'idées empruntées à la culture moderne qu'ils ont cousus ensemble sont . € le christianisme primitif et authentique de Jésus- Christ. » L'esquisse précédente a montré ce qu'il en est de la doctrine de Jésus et en quel sens il a cru en lui. Il est clair que l'entreprise de ressusciter pour notre époque un tel christianisme de Jésus- Christ est mille fois plus chimérique encore que celle de remettre m honneur le paulinisme ou le johannisme.

Mais dans le bruit qui se fait autour du christianisme de Jésus-Christ, il y a encore autre chose en jeu. Il s'y cache un reste de l'ancienne foi d^auto»

rite que nous ne pouvons nous dispenser de mettre en lumière. Sans doute Tautorité de Jésus-Christ se base sur la foi à sa divinité; mais il n'est pas moins certain que, grâce à la longue vie dont sont dotées les puissances morales, ce respect survit un temps plus ou moins long à sa racine, et Ton compte sur la persistance au sein du peuple d'un sentiment qui a si longtemps régné. C'est ce respect sans cause actuelle qui, après la ruine de toute autre autorité, doit assurer à ce que Ton donne pour la doctrine de Jésus un accueil plus entier et plus soumis que cette exposition ne trouverait, si Ton considérait et examinaitses déclarations simplement comme étant ce qu'on les donne pour être, c'est-à-dire comme les discours occasionnels d'un juif visionnaire ayant vécu il y a plus de mille ans^ et qui fut un homme comme nous, sauf que sa culture était celle d'une époque plus grossière et plus superstitieuse. On va même plus loin, on cherche à soutenir artificiellement ce respect détaché de sa racine, en entretenant autour de la figure de Jésus ainsi ramené à notre niveau humain une vénération qui le fait hériter de l'honneur accordé à l'homme- Dieu de l'ancienne foi, vénération qui prêterait à rire par son absurdité, si le byzantinisme dégradant d'un pareil procédé ne provoquait en nous la plus pro-

fonde indignation morale. Que Strauss offre à notre adoration son univers matérialiste, c'est simplement absurde; mais lorsque le protestantisme libéral réclame un tel hommage pour Thomme Jésus, c'est une exigence qui repousse et qui révolte.

Qu'on se demande au reste si le respect traditionnel du peuple pour Jésus exploité d'une manière si peu protestante doit tenir très-longtemps après que l'auréole de sa divinité se sera évanouie, c'est à peine si ces messieurs eux-mêmes répondront affirmativement, et cette considération leur permet de juger de Tinsuffisance de leur expédient transitoire. Le principe protestant dans ses dernières conséquences balaie toute sorte d'autorité dogmatique ; bon gré mal gré ces messieurs devront en prendre leur parti, ils auront à se tirer d'affaire sans pouvoir faire plus appel à l'autorité de Jésus-Christ qu'à celle de ses apôtres.

Résumons-nous : la tentative de remonter à la doctrine de Jésus ne fait plus espérer d'avantage positif en ce qui concerne les fondations modernes de la religion , mais uniquement le profit négatif consistant en ce que la doctrine de Jésus est beaucoup moins riche en dogmes que celle de ses dis* ciples, et par ses lacunes s'accorde mieux avec celle du protestantisme libéral qu'aucune phase postérieure du développement du christianisme.

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