‹ La religion de l'avenirChapitre 4 sur 53 · Berne, Wyss · texte numérisé non relu

Berne, Wyss

réflexions sur les choses du jour), déclare que M. de Hartmann a trouvé Texpression classique de la crise que traverse aujourd'hui le monde, et qu'il a tiré les dernières conséquences de la culture moderne. Dans la partie théorique, on voit qu'il a présentes à la pensée les conceptions de notre auteur.

 la date du 29 août 1875, les autres publications d'adversaires provoquées par notre écrit étaient les

suivantes :

€ Die religiOse Frage wider Eduard von Hartmann (La question religieuse contre Ed. de H.), von Professer Johannes Huber. » Munich, Âckermann,

c Philo8ophi8mu8 und Christenthum (Philosophisme et christianisme), von Constantin Frantz ». Munich, Huttler, 1875.

« Eduard von Hartmann's Religion der Zukunft in ihrer Seïbsizersetzung nachgewiesen (Où Ton montre la dissolution interne de la religion de l'avenir d'Ed. de H.), von Cari Friedrich Hemann. » Leipzig, Hinrichs, 1875.

c Das Ziel der religiôsen und wissenschaftlichen Gahrung j nachgewiesen an Eduard von Ilart' mann's Pessimismus (La fin et le résultat de la fer-

mentation religieuse et scientifique, démontrés à rencontre du pessimisme d'Ed. de H.), von Dr. Heinrich Schwarz. » Berlin, Berggold, 1875.

« Herr von Hartmann und die SeJbstzersetzung des Christenthums (M. de H. et la dissolution interne du christianisme). Eine Kritik von Waldemar Sonntag. » Géra, près de Griesebach, 1875.

€ Die Selhstzersetzung des Christenthums , dos jûngste Manifest des philosophischen Unglauhens (La dissolution interne du christianisme, le dernier manifeste de rincrédulilé philosophique), Vortrag gehalten von Dr. J. J. von Oosterzee, Professer der Théologie zuUtrecht, ins Deutsche ubersetzt und herausgegeben von F. Meyeringh in der n'«^ Sammlung von : « Zum Kampf und Frieden. » Gotha, Perthes, 1875.

Les critiques dans les journaux sont sans nombre. Il en est qui sont des séries d'articles considérables

ÉVOLUTION OU INNQVATION.

Il n'y a guère eu d*époque plus irréligieuse que la nôtre, et cependant Ton n'en trouvera que difficilement une autre que les questions religieuses aient agitée plus profondément. Nous ne faisons que de sortir d'une période où l'indifférence s'alliait à une adhésion machinale à la coutume, où la tiédeur reli- I gieuse ne voulait pas s'apercevoir des incompatibi- ; '^^' lités entre les formes religieuses traditionnelles et '• l'esprit des temps modernes. Nos pères étaient juste * assez conservateurs pour voir dans la fréquentation du culte une chose convenable, et juste assez éclairés pour sourire à qui leur eût dit qu'un jour vien-

drait où les questions religieuses reprendraient de l'empire sur le peuple, l'enflammeraient et Tégarendent encore. Mais dans cette conduite à double face ils n'avaient conscience d'aucune contradiction. En même temps la critique théologique, historique et philosophique poursuivait son œuvre sans temps d'arrêt (il suffit de nommer Schopenhauer, Strauss et Feuerbach), et l'esprit moderne se développait avec un élan qui tient de la fougue . Ces deux puissances se coalisant implantaient toujours mieux la conviction que pour les points les plus essentiels les formes religieuses traditionnelles cadrent mal avec Tidée que nous nous formons de Tensemble des choses. D'autre part, deux faits démontraient Terreur qu'avait commise l'indifTérentisme éclairé en se figurant, soit que la religion a perdu son pouvoir sur le peuple, soit que celui-ci peut s'en passer. D*un côté l'Eglise catholique se Pressait avec une puissance qui excitait l'étonncment et l'effroi, et prouvait ce qu'elle peut encore pour fanatiser les masses, lorsqu'elle poursuit ce but avec conséquence et énergie ; de l'autre, et comme contre-partie, la brutalité sans voile affichée par la démocratie sociale dans l'allégresse cosmopolite qui saluait les horreurs de la Commune parisienne, montrait jusqu'à quel degré de grossièreté descend

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le peuple quand il a perdu avec la religion la seule forme sous laquelle Tidéalisme lui soit accessible.

Après d*aussi frappantes démonstrations, il est devenu impossible à quiconque formait pour le peuple le vœii d'une culture plus relevée, de ne pas voir que la religion lui est indispensable comme ressort éducatif principal pour développer en lui le sens de Tidéal; que, si le progrès civilisateur croit pouvoir négliger ce facteur^ il ne fait que favoriser des tendances hostiles à la culture qui se couvrent du manteau de la religion; enfin que nonobstant la religion ne 8aurait,60us la forme des confessions traditionnelleSyServir de soutien à une ère de déve* loppement intellectuel avec laquelle ses principes fondamentaux la constituent en antagonisme.

Dans une telle situation le problème religieux s'impose, et Ton s'explique à merveille le zèle avec \ lequel on s'évertue de tous côtés à produire une religion qui, s'harmonisant avec l'esprit moderne et les fins de notre civilisation, soit à la hauteur de sa mission de faire l'éducation idéale du peuple. Il est naturel que ces efforts se rattachent aux religions traditionnelles, soit parce que ce serait une entreprise hasardée et inexécutable de tout recommencer, soit parce que l'idée de la continuité historique s'est imposée à la conscience moderne comme celle d'un

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40 LA RELIGION DE l' A VENIR

bien inappréciable, impossible à remplacer et tel que, pour Je conserver, aucune concession admissible ne doit paraître excessive.

Toutefois, quelque certains que puissent être de notre estime personnelle les hommes qui consacrent leur vie à une œuvre d'un intérêt aussi capital, il y a lieu de se demander sérieusement si la préservation de la continuité au sens strict est encore possible -} \ dans notre position historique. En fin de compte ne sommes-nous pas à l'un de ces instants de rhistoire où une grande idée a parcouru toutes les phases de son évolution et se voit condamnée irrévocablement à quitter la scène pour y être remplacée par d'autres idées maîtresses ? Il est bien entendu, toutefois, que cela ne l'empêcherait pas de transmettre à la phase d'évolution nouvelle quelques-uns de ses éléments les plus importants et de servir d'engrais avec les autres pour la nouvelle vie qui pousse ses rejetons. Si Ton adoptait cette dernière alternative, la continuité historique au sens large serait encore sauvegardée lors même que la rupture avec les principes dirigeants de la période antérieure et l'admission de ' germes féconds importés de loin font toujours l'effet d'un saltus, autrement dit d'une révolution.

Cependant, comme toutes les réformes, toutes les phases nouvelles d'une évolution à l'intérieur d'un

seul et même cycle procèdent aussi plus ou moins de l'introduction de nouveaux germes d'idées, et que, d'autre part aussi, à la fin d'un ancien cycle et au début d'un nouveau, les nouvelles idées fécondantes ne tombent pas du ciel, mais remontent à l'évolution de la culture antérieure, on voit qu'en définitive les deux cas ne diffèrent que par le degré, c'est-à-dire que leur différence gît essentiellement dans la mesure relative d'importance à laquelle prétendent, d'une part, les éléments conservés de l'évolution rectiligne antérieure, de l'autre les ingrédients versés par des affluents. Qu'à ce point de vue on mette en parallèle l'éclosion du bouddhisme au sein du brahmanisme et la Réformation, d'une part ; de l'autre, le premier de ces événements et l'apparition du christianisme dans le judsosme, et l'on comprendra ma pensée.

Ce serait toutefois une erreur de croire la diffé- . , a rence de \ degré exclusive de la différence qualitative. Il en va partout ainsi dans la nature : des diflô- ," ' , rences de degré au delà d'une certaine mesure se ; .: laissent percevoir comme des différences quali- i tatives (qu'on pense, par exemple, à la différence entre l'âme de la bête et l'âme humaine), et causent

même selon les circonstances un brusque changement de qualité (qu'on se rappelle la modification de

l'état d*agrégation accompagnant l'élévation ou rabaissement de la température). Cest ainsi que l'introduction de nouveaux germes d'idées et Texpulsion de principes usés étant poussées à un cer- ^in point, la continuité historique de révolution au sens étroit paraîtra sauvegardée, tandis qu'un certain degré une fois dépassé, la rupture avec l'état antérieur et l'avènement d'une direction nouvelle deviennent éclatants.

j^t^ Appliquons cette considération à la marche que suit l'évolution de l'idée chrétienne , voici la question qui se pose dès à présent : la nécessité ne s'est-elle pas fait sentir de tellement émonder la tradition que ce qu'il en reste n'a aucune puissance I pour réchauffer l'enthousiasme en tant que religion ? Ensuite les retranchements devenus indispensablés n'ont-ils pas porté précisément sur des pierres de fondation de la foi chrétienne, et n'ôtent-lLs pas toute envie d'habiter un édifice ainsi privé de ses assises, aussi longtemps qu'on n'aura pas remplacé par des. pierres nouvelles celles qui ont été emportées ? Les réflexions qui viennent d'être présentées sur la nécessité d'une religion en général et l'impossibilité de conserver une religion hostile au développement de la culture moderne , peuvent jeter maints esprits honnêtement soucieux du bien

de rhumanité en de telles angoisses philanthropie ques que, sans se dérober à la conviction qu'à leur point de vue les piliers arrachés ne sont point rem- ! placés, ils se bercent de la douce illusion qu'une maison traitée de telle façon est encore sufûsamnient habitable pour inviter les passants à y entrer. Comme nous l'avons dit, une illusion pareille n'affaiblira point nos sentiments personnels de respect pour les aspirations honorables de ces personnes; mais la probité scientifique interdit à l'homme dont l'intelligence ne subit pas au même degré Tactioa per« turbatrice de la volonté, de se complaire en une telle illusion. Il doit s'avouer franchement que l'édifice rehgieux, troué et rongé en tout sens par l'esprit} ^ \ ^v^ critique de notre époque, ne saurait plus être con-| . serve. Espérons que l'insuffisance une fois bien constatée et la détresse poignante deviendront le stimulant le plus énergique de la recherche et de la découverte d'idées religieuses d'une autre provenance, aptes à remplacer et même à surpasser celles qui sont usées.

Lorsqu'un négociant jusqu'alors riche est mis en faiUite, il a tort de s'abuser et d'abuser les siens par des mirages de prospérité sauvée ; mais comment tirera-t-il encore le meilleur parti de sa position lamentable? En la prenant telle qu'elle est en réalité

pour se relever aussi rapidement que possible par un déploiement d'activité d'autant plus énergique et par la vaillante association des efforts. Aussi y a-t-il urgence, à notre avis, à examiner de plus près notre grand livre pour savoir où nous en sommes en fait de croyances religieuses et chrétiennes et nous rendre un compte net du rapport existant, d'une part entre notre avoir actuel et l'opulence dont il représente les tristes restes , d'autre part entre cet avoir et les besoins religieux qui veulent être satisfaits.

Pour parer à tout malentendu, je remarque en- : core expressément que mon intention n'est nullement de faire en ce lieu de la polémique contre les

ç{ dogmes fondamentaux du christianisme positif. Je ne m'adresse ici qu'à des lecteurs qui ont déjà der> rière eux la critique de ces dogmes, pour tenir conseil avec eux et chercher si le protestantisme libéral serait à môme, ainsi qu'il l'affirme, de nous

>.) indemniser de nos pertes et, respectivement, si et dans quelle direction nous avons à chercher l'équivalent des biens évanouis.

Celui qui ne veut pas s'en tenir à la superficie, mais pénétrer dans T essence intime du protestantisme libéral, doit avant tout bien se persuader d'une chose : c'est que cette tendance n'est nullement une simple fantaisie individuelle qui aurait eu la chance de rencontrer l'adhésion de plusieurs. Elle est la conséquence nécessaire du principe protestant qui s'est ouvert une issue dans la Réformation, tout comme rinfaillibilité papale représente le terme extrême des prétentions contenues en germe dans le principe catholique.

Le catholicisme proclame indispensable l'unité de foi dans tous les articles essentiels. Mais quels articles sont essentiels, et lesquels ne le sont pas ? c'est

pour se relever aussi rapidement que possible par un déploiement d'activité d'autant plus énergique et par la vaillante association des efforts. Aussi y a-t-il urgence, à notre avis, à examiner.de plus près notre grand livre pour savoir où nous en sommes en fait de croyances religieuses et chrétiennes et nous rendre un compte net du rapport existant, d'une part entre notre avoir actuel et l'opulence dont il représente les tristes restes , d'autre part entre cet avoir et les besoins religieux qui veulent être satisfaits.

Pour parer à tout malentendu, je remarque en- . core expressément que mon intention n'est nulle-

iment de faire en ce lieu de la polémique contre les dogmes fondamentaux du christianisme positif. Je ne m'adresse ici qu'à des lecteurs qui ont déjà derrière eux la critique de ces dogmes, pour tenir conseil avec eux et chercher si le protestantisme ^ ', f libéral serait à même, ainsi qu'il l'aflirme, de nous 'yp indemniser de nos pertes et, respectivement, si et dans quelle direction nous avons à chercher l'équivalent des biens évanouis.

fait défaut à ]a minorité du concile. Aussi n'y a-t-il I rien que d*entièrement logique dans Tidée qu'à chaque moment donné le chef de TÉglise est Tinstance suprême d'interprétation, car quel meilleur moyen d'assurer l'unité de foi que de faire procéder d'une tête unique toutes les décisions qui concernent la foi? Le pape étant le successeur de saint Pierre, il n'y a pas de raison pour que des bulles ne soient pas inspirées et infaillibles tout comme les épîtres de saint Pierre le sont, bien qu'il ne fût qu'un pêcheur ignorant. L'infaillibilité papale est donc le couronnement depuis longtemps attendu de Tunité de foi dans le catholicisme, et toutes les déblatérations par lesquelles on a cru conjurer ce dogme ou le combattre sont insensées dans la bouche de quiconque reconnaît le pape pour le successeur de saint Pierre et celui-ci pour l'auteur d' épîtres inspirées et infaillibles.

Au contraire l'homme qui nie l'infaillibilité de

l'Église et la possibilité d'une inspiration conférant rinfaillibilité, qui refuse d'offrir le sacri&ce de son intelligence, c'est-à-dire de subordonner aux décisions doctrinales de TÉglise une conviction personnelle qu'il a éprouvée au creuset de la réflexion et qui s'impose à lui par la force de l'évidence, qui en on mot proteste contre l'autorité absolue de TËgliso

ce quHl se réserve de déterminer en sa qualité i*Église, et il n'abandonne nullement ce triage au ugement individuel, ce qui ne ferait qu'ouvrir la (, porte toute grande à la divergence des opinions sur ce qui fait Tobjet de la foi. Pour lui comme pour ' ' ■ l^ l'Eglise évangélique, les livres canoniques infail- \ '^Hf libles sont le fondement de la foi; mais, comme le V<^^ ' r.- sens à donner à ces écrits peut fournir matière à ^*vV '•( ^controverse, il est indispensable, si Ton veut que l'unité de foi soit une vérité, qu'une instance sans appel en fixe l'interprétation. Si le tribunal placé à cette hauteur n'avait pour se guider qu'une clairvoyance humaine, demander en son nom le <k sacrifice de Tintelligence » serait une exigence abusive; mais l'Église catholique estime, et en cela elle raisonne bien, que le Saint-Esprit ne doit pas moins s intéresser à Tinspiration des interprètes sans appel des écrits canoniques qu'à celle des auteurs mêmes, et qu'une église délaissée par TEsprit, qui n'aurait possédé des confesseurs inspirés qu'une seule fois il y a plus de mille ans, exciterait à bon droit la pitié. Or l'inspiration de l'instance suprême une fois admise, il est non-seulement superflu et indiscret d'attendre du Saint-Esprit l'inspiration de tout un concile plutôt que celle d'un individu ; mais encore on trouve quelque difficulté à expliquer pourquoi cette grâce i

fait défaut à la minorité du concile . Aussi n'y a-t-il rien que d*entièrement logique dans Tidée qu*à chaque moment donné le chef de TÉglise est Tinstance suprême d'interprétation, car quel meilleur moyen d'assurer Funité de foi que de faire procéder d'une tête unique toutes les décisions qui concernent la foi? Le pape étant le successeur de saint Pierre, il n'y a pas de raison pour que des bulles ne soient pas inspirées et infaillibles tout comme les épitres \ de saint Pierre le sont, bien qu'il ne fût qu'un pêcheur ignorant. L'infaillibilité papale est donc le couronnement depuis longtemps attendu de Tunité de foi dans le catholicisme, et toutes les déblatérations par lesquelles on a cru conjurer ce dogme ou le combattre sont insensées dans la bouche de quiconque reconnaît le pape pour le successeur de saint Pierre et celui-ci pour l'auteur d'épîtres inspirées et infaillibles.

Au contraire l'homme qui nie l'infaillibilité de

rÉglise et la possibilité d'une inspiration conférant Tinfaillibilité, qui refuse d'ofïrir le sacrifice de son intelligence, c'est-à-dire de subordonner aux décisions doctrinales de TÉglise une conviction personnelle qu'il a éprouvée au creuset de la réflexion et qui s'impose à lui par la force de l'évidence, qui en un mot proteste contre l'autorité absolue de TËgliso

en matière de dogme et se réserve le droit de I9 libre recherche et la liberté de sa conscience reli^ gieuse, un tel homme, disons-nous, aura fort à faire de garder la foi à Tinspiration et à rinfaillibilité des écrivains canoniques. Dans tous les cas, c'est pren- : dre une position bizarre dans la question concer- L . i nant la possibilité du miracle que de faire, si Ton \ peut ainsi dire, acception d'époques,et de répondre négativement pour le miracle actuel , et affirmât!- \ vement pour le miracle accompli il y a 1800 ans. Les réformateurs ne s'aperçurent absolument pas que leur foi à l'infaillibilité des écrits canoniques, cette foi qu'ils avaient sucée avec le lait, n'avait d'autre appui et d'autre garantie que la foi à rinfaillibilité de l'Église et de la tradition éclésiastique. Comme la foi à Tinfaillibilité de l'Écriture avait passé, pour ainsi dire, dans leur chair et dans leur sang, ils ne soupçonnèrent même pas que par leur protestation contre l'infaillibilité de l'Église et de la tradition, ils minaient le sol qui portait la foi à l'autre infaillibilité; qu'ils s'attaquaient à l'édifice solidement construit de la hiérarchie,et que l'écroulement delà, masse entière, après l'enlèvement de cette pierre,ne devait plus être qu'une question de temps. D'un côté ils avaient gravé sur leur écusson le principe pro- ' testant de la libre recherche et de la liberté de cons

cience, de l'autre ils prétendaient s'opposer à la désorganisation du dogme que leurs mains avaient com* mencée et prescrire au torrent des négations le respect de certaines rives. A cet effet, ils promulguèrent, sous le nom de formulaires, des décisions doctrinales visées par leur bon plaisir, et firent grand état des dogmes qu'ils avaient été assez ingénieux pour sauver. Ils s'abandonnaient à la douce illusion de croire que les hommes resteraient dans l'enceinte tracée par leurs déterminations arbitraires, qu'ils persisteraient à prendre bénévolement ces articles pour des barrières infranchissables, même après avoir vu renverser l'autorité infaillible de l'Église, cette autorité qui se basait pourtant sur une inspiration actuelle et incessante *.

Luther ne pouvait reporter sa pensée sur sa vie sans que l'inquiétude le gagnât au sujet de la réforme qu'il avait inaugurée. Un témoignage de celte disposition nous a été conservé dans une déclaration de ses derniers jours : « C'est une chose étrange, dit-il, et véritablement triste qu'après que la pure doctrine de l'Évangile a reparu à la lumière du jour. le monde n'a cessé d'empirer. Chacun tire la libert,é ?

1. Comp. F. -A. Muller, « Briefe ûber die christliche RelU gion » (Lettres sur la religion chrétienne). Stuttgart, 1870. 1^ Brief : « Der Geist der Reformation » (L'esprit de la réformation).

14 LA RELIGrON DE L AVENIR

pour se relever aussi rapidement que possible par un déploiement d'activité d'autant plus énergique et par la vaillante association des efforts. Aussi y a-t-il urgence, à notre avis, à examiner de plus près notre grand livre pour savoir où nous en sommes en fait de croyances religieuses et chrétiennes et nous rendre un compte net du rapport existant, d'une part entre notre avoir actuel et l'opulence dont il représente les tristes restes , d'autre part entre cet avoir et les besoins religieux qui veulent être satisfaits. Pour parer à tout malentendu, je remarque en-

core expressément que mon intention n'est nulle- 'i ment de faire en ce lieu de la polémique contre les /i dogmes fondamentaux du christianisme positif. Je '1 ne m'adresse ici qu'à des lecteurs qui ont déjà der- / rière eux la critique de ces dogmes , pour tenir J conseil avec eux et chercher si le 'protesiarkii^me / libéral serait à môme, ainsi qu'il l'affirme, de nous ' indemniser de nos pertes et, respectivement, si et dans quelle direction nous avons à chercher l'équivalent des biens évanouis.

et Von eut à côté du christianisme ésotériqne un christianisme séculier exotérique représentant un degré de sainteté réputé inférieur. Parallèlement à Textension et à la prépondérance croissante du [\m dernier, le premier se réfugia dans l'asile des ordres et des cloîtres pour s'y conserver pur de toute souillure mondaine. Mais le moyen-âge dans sa période de déclin vit la décadence des ordres et des monastères, les efforts multipliés qui furent faits pour faire revivre le christianisme ésotérique (Huss, Savonarole) échouèrent devant léloignement croissant de l'époque pour l'idée chrétienne , jusqu'à ce qu'enfin la Réformation par Fabolition des ordres religieux renversa le temple vide qui avait abrité le plus longtemps le christianisme ésotérique, et s'en tint au christianisme séculier exotérique qu'elle sécularisa toujours davantage.

Quoique, par son alliance avec la renaissance du paganisme antique, le principe protestant ait ainsi donné une énergique impulsion à la sécularisation du moyen âge chrétien déjà attaqué par la base, on userait d'une expression inexacte si on l'appelait le meurtrier du christianisme. Au fond il n'en a été que le fossoyeur. Le protestantisme ne déchira qu'un organisme privé de vie, et l'eilort que fit le

ce qu'il se réserve de déterminer en sa qualité i*Église, et il n'abandonne nullement ce triage au , ugement individuel, ce qui ne ferait qu'ouvrir la r porte toute grande à la divergence des opinions sur ce qui fait Tobjet de la foi. Pour lui comme pour * \ ^^ TEglise évangélique, les livres canoniques infail- ,i;^Nty libles sont le fondement de la foi; mais, comme le ^ V ^ A - sens à donner à ces écrits peut fournir matière à ijA '/ H )Bontroverse, il est indispensable, si Ton veut que l'unité de foi soit une vérité, qu'une instance sans appel en fixe l'interprétation. Si le tribunal placé à cette hauteur n'avait pour se guider qu'une clairvoyance humaine, demander en son nom le a sacrifice de Tintelligence » serait une exigence abusive; mais l'Église catholique estime, et en cela elle raisonne bien, que le Saint-Esprit ne doit pas moins s intéresser à Tinspiration des interprètes sans appel des écrits canoniques qu'à celle des auteurs mêmes, et qu'une église délaissée par l'Esprit, qui n'aurait possédé des confesseurs inspirés qu'une seule fois il ! y a plus de mille ans, exciterait à bon droit la pitié. Or l'inspiration de l'instance suprême une fois admise, il est non-seulement superflu et indiscret d'attendre du Saint-Esprit l'inspiration de tout un concile plutôt que celle d'un individu ; mais encore on trouve quelque difficulté à expliquer pourquoi cette grâce r

fait défaut à la minorité du concile . Aussi n*y a-t-il rien que d'entièrement logique dans Vidée qu'à chaque moment donné le chef de l'Église est Vinstance suprême d'interprétation > car quel meilleur moyen d'assurer Tunité de foi que de faire procéder d'une tète unique toutes les décisions qui concernent la foi? Le pape étant le successeur de saint Pierre, il n'y a pas de raison pour que des bulles ne soient pas inspirées et infaillibles tout comme les épîtres Y de saint Pierre le sont, bien qu'il ne fût qu'un pêcheur ignorant. L'infaillibilité papale est donc le couronnement depuis longtemps attendu de Tunité de foi dans le catholicisme, et toutes les déblatératiens par lesquelles on a cru conjurer ce dogme ou le combattre sont insensées dans la bouche de quiconque reconnaît le pape pour le successeur de saint Pierre et celui-ci pour l'auteur d'épîtres inspirées et infaillibles.

Au contraire Thomme qui nie l'infaillibilité de l'Église et la possibilité d'une inspiration conférant rinfaillibilité, qui refuse d'ofïrir le sacrifice de son intelligence, c'est-à-dire de subordonner aux décisions doctrinales de TÉglise une conviction personnelle qu'il a éprouvée au creuset de la réflexion et qui s'impose à lui par la force de l'évidence, qui en un mot proteste contre Tautorité absolue de TÉgliso

encore) concourent par leur intervention à procurer l'observation du commandement hétéronome émanant de la divine autorité. Dans le catholicisme, rÉglise interposait sa médiation entre Dieu et Thomme, et par le canal du pape et du confesseur elle donnait la solution divine des problèmes moraux. Le principe protestant supprime Tinstance intermédiaire: il met en présence l'un de l'autre l'homme et Dieu manifestant sa volonté dans l'Écriture. Ainsi la dogmatique évangélique n*a point la pensée de rompre avec le principe de l'hétéronomie, et ce n'est pas à rencontre de Dieu, mais seulement à rencontre des médiateurs sans mission, qu'elle revendique la liberté de conscience. Mais le résultat de fait est tout autre, car le protestant non plus ne peut être directement nanti de

la volonté divine; il est contraint de se tenir à TÉ-^'

/ criture, et dans celle-ci de faire, à la lumière deW^ sa conscience autonomey le départ entre les déclarations qui expriment véritablement la volonté divine et celles qui n'ont pas l'importance d'une révélation. C'est dire qu'en fait la conscience da protestant est érigée en tribunal suprême et unique des questions morales; qu'à l'hétéronomie a succédé l'autonomie. Qu'on abandonne ainsi le terrain chrétien, cela ne fait pas question, mais en mena-

gûant là transition de Fhétéronomie, de là soumis- -. sion à la loi extérieurement signifiée et personnifiée < ' ''^ dans le confesseur, à Tautonomie de la conscience morale personnelle, le protestantisme devient pour [e peuple le plus grand des bienfaiteurs; il remplit une sorte de fonction propédeutique en faisant graduellement succéder à Tétat de servitude sous la loi la situation où Vindividu règle sa vie d'après ses propres inspirations; en un mot, il est l'éducateur ^^ ^ qui prépare le peuple à bien user de la liberté. Les ^^ "^ ^ peuples auxquels cette école a manqué, quand vient L'heure où ils s'émancipent, deviennent la proie d'un radicalisme qui ignore le devoir et ne connsJt que des droits. Le protestantisme a donc beau être purement subversif à l'égard de ce qui est spécifiquement chrétien (l'obligation de faire la volonté de Dieu) dans la sphère pratique comme il Test dans la sphère théorique, il n'en suscite pas moins quelque chose de nouveau et quelque chose de positif, et [ , cette nouveauté vaut mieux que ce qu'il fait périr. ^ Malheureusement on ne saurait lui accorder les mêmes éloges pour ses opérations sur le terrain théorique où son talent s'épuise dans la pure négation.

Il est à peine besoin d'ajouter que le protestan- '

tisme accomplit le travail dont nous parlons d'une haatmânn. 2 t

1 manière tout à fait inconsciente^ et qu'à chacune de

ses phases il s'imagine posséder dans le reste positif encore intact le christianisme spécifique véritable et épuré. Cela se conçoit du reste : pour pouvoir se rendre compte du terme de cette évolution qui en est en même temps le mobile inconscient, il est indispensable de n*7 être pas impliqué et de suivre d'un regard non prévenu le cours de Thistoire dans ses phases diverses. Mais que le dernier degré atteint jusqu'à ce jour, le protestantisme libéral mo- ..jdeme, soit d'une part la conséquence légitime du y. principe protestant, et que, d'autre part, il soit arrivé dans son travail de sape à un point où ce qu'il appelle christianisme ne saurait plus par aucun artifice dérober à la vue son vide intérieur et son indigence religieuse, c'est là un fait sur lequel beaucoup ont ? cessé de se faire illusion, et qui ne peut manquer / d'être universellement reconnu avec le temps . Or, ces deux points m'étant accordés, la mission historique du protestantisme est démontrée ipso facto.

Une apparition historique de Timportance de l'idée chrétienne a beau être morte intérieurement, ce

n'e*st pas du jour au lendemain qu'elle disparaît de < la scène de l'histoire ; l'expulsion doit s'effectuer par "^- morceauy,etla conséquence en être une dissolution graduelle. Une opposition aussi tranchée que celle

qui existe entre le moyen âge chrétien et la culture moderne ne peut se présenter comme un saut brusque, mais seulement comme une transition insensible dans les moments successifs de laquelle les éléments constitutifs qui s'entre-détruisenl, se mélangent dans des proportions diverses, phénomène qui rappelle celui où de deux tableaux peints sur la même toile, l'un ressort toujours plus nettement, Tautre pâlit toujours davantage. Le protestantisme n*est rien autre que la station de relâche dans la traversée du christianisme authentique décidément mort aux idées modernes qui sont le fruit de la culture et qui sur les points capitaux sont aux antipo— \ des des idées chrétiennes. Aussi n'est-il qu'un tissu de contradictions de sa naissance à sa mort, parce qu'à chaque phase de sa vie il se met à la torture pour concilier l'inconciliable. Le catholicisme, qui aujourd'hui même,après un long engourdissement,se souvient de ce qui fait son intime essence,et, avec le mérite du courage et de la conséquence, déclare dans le Syllabus et l'Encyclique une guerre d'extermination à toute la culture moderne et à tout ce qui constitue à nos yeux les plus belles conquêtes de l'esprit, le catholicisme a toujours vu clair dans la position intenable et les contradictions mortelles du protestantisme. On n'en est pas à apprendre dans

les cercles catholiqaes que le principe protestant ic i^'""^! doit aboutir forcément à la dissolution du protestan- '' '' tisme, et Ton attendait sans impatience, sinon sans une satisfaction maligne, Tévénement inévitable. Assurément il y a plus qu'une coïncidence fortuite 43i le catholicisme fait ses derniers efforts pour raffermissement et la concentration de son pouvoir à l'heure môme où le protestantisme est occupé à tirer les dernières conséquences de son principe, où, dans la tâche de déchristianiser le christianisme et -\ ^-de le réduire à sa plus simple expression, il semble avoir atteint le point où il n'y a plus possibilité d'avancer, en même temps que par le fait môme de leur contradiction toujours plus patente avec le principe protestant, les tendances conservatrices du protestantisme s'évertuent à perdre le peu de crédit qui leur reste * .

1. Comp. pour ce chapitre Paul de Lagarde, docteur eo théologie et professeur ordinaire à Gottingue , c Ueber das Verhaeltniss des deutschen Staats zu Théologie, Kircbe und Religion • (Sur les rapports de l'état allemand avec la théologie, Téglise et la religion). Gottingue, Dieterich, 1873; ea particulier pag. i6-23 et 41.

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Aucune religion n'a comme telle un penchant 1^ pour la science, et le christianisme n'est pas hostile à la science seulement, mais à toute culture. La religion relève du sentiment : en tant qu'elle ne peut se passer d'idées qui lui donnent quelque consistance, il lui faut les idées les moins abstraites, les moins exactement définies, les moins distinctes possible ; au contraire , une idée par laquelle on aspire à remuer fortement le sentiment religieux devra n être intuitive, imagée, fantastique, confuse. Aussi partout où rien encore ne comprime la flamme du sentiment religieux, la science est honnie , car elle éclaire sur le défaut de clarté propre aux représentations de rimagination. Entant que la religion plonge

dans l'histoire, là encore elle s'expose à être dérangée par la science, car dans toutes les éclosions reli- ' '. 'giéuses la fantaisie g'est donné carrière, et la science ' -^"^ était ce dont on s'inquiétait le moins ; aussi la critique historique scientifique ne peut s'abstenir de signaler le caractère flottant et rinconsistance des bases historiques tenues pour solides par la religion. En tant que le cercle des idées religieuses empiète sur le domaine de la métaphysique et de la philosophie, son intime union avec l'imagination la brouillant avec la clarté, et le défaut de critique autorisant la confusion de Timage et de l'idée, c'est la' science qui montre l'incompatibilité des éléments

contradictoires.

Par tous ces motifs, le sentiment religieux authentique et inaltéré, tant qu'il a encore la force de voir dans la religion la seule chose importante de la vie et de juger tout le reste indifférent , interdit de toutes ses forces à la science l'entrée dans les domaines qu'il a fait siens, car elle serait une attaque et un péril. La critique historique des faits sur lesquels repose sa foi n'est pas à son usage; il lui répugne d'écouter la critique philosophique de ses conceptions métaphysiques; il ne peut laisser éteindre la ferveur de la vie intérieure par le souffle glacé de l'abstraction. Bref, il s'en tient purement

et simplement à lui-même comme à ce qui est seul / important, seul essentiel, et ne transforme les éléments intellectuels que suivant ses besoins, et nullement d'après des considérations rationnelles, comme le fait la science. La religion^ en tant qu'elle est un sentiment sûr de lui-même et que ne trouble aucun scrupule scientifique, a la capacité de digérer sansen être incommodée ce qu'il y a de plus coriace en fait de contradictions : < certum qaiâ impossibile, o dit Tertullien. Mais aussitôt qu'elle a ouvert un v accès à la science, celle-ci se voit contrainte de re-- ^ '. crépir les contradictions par des sophismes, ce qui tôt ou tard cause des craquements.

Si, en dépit de la répulsion profonde de la religion pour la science, la première n'a pas laissé partout d'épouser la seconde, si même un enfant, la théôlogiCy est née de ce commerce, c'est là pour la partie féminine ou pour la religion une union forcée, un embrassement contre lequel elle ne peut se défendre. Une fois convaincue qu'il y avait là une nécessité inexorable, elle a au moins cherché à en tirer pour elle-même le plus de profit possible, en faisant de son époux (la science) son avoué et son procureur contre les ennemis et les adversaires du dehors. Ce qui donne à la science une prise sur la religion, c'est que tous les hommes ne sont pas religieux.

que la science existe, que la religion le veuille ou non, et qu'elle menace la religiosité de périls plus grands encore si la religion ne se résout pas à lui emprunter des armes pour repousser ses assauts. Seule l'existence d'une polémique scientifique antireligieuse contraint la religion à prendre la science à son service sous la forme de V apologétique.

Mais on ne tarde pas à s'apercevoir que l'arme a deux tranchants, car la science, entrée dans la religion en tant que théologie^ commence à poursuivre ses propres fins (scientifiques) avec ses propres moyens scientifiques, sans réfléchir que, loin d'avancer par là les intérêts de la religion, elle les met plutôt en péril. Sans doute, au début, la théologie est toujours sincère quand elle affirme la convergence des lignes sur lesquelles la religion et la théologie s'avancent ; mais à la fin de certaines périodes théologiques, l'antithèse se montre avec éclat. Alors il se fait de grands efforts pour cacher la déchirure, et l'opération réussit pour un temps, soit par suite du relâchement du sentiment religieux, soit grâce au perfectiohnement de la sophistique théologique ; elle réussit, disons-nous, pendant une nouvelle période, à l'expiration de laquelle l'antagonisme se prononce plus que jamais. La théologie catholique depuis saint Thomas d'Aquin, ou à peu près, est une sorte de lan-

gue morte, un cadavre embaumé à la perfection, comme la religion qu'elle sert. Comparée à ce qu'elle était, la théologie protestante a beaucoup progressé, mais plus ces progrès ont été rapides, plus rapidement se sont succédé ces crises où le sentiment religieux tremble d'effroi devant sa propre théologie. Au point où nous sommes arrivés aujourd'hui, les écrits apologétiques les plus vantés des orthodoxes ne peuvent qu'exciter un sentiment de dégoût chez le lecteur cultivé. Il trouve, à côté du degré de déve- v ^ ; , loppement convenable à la profession, l'aplomb qui . impose à l'ignorant ou à l'homme à demi cultivé, qui se couvre d'un masque savant, alors même que les oreilles d'âne sont trop longues pour la peau de lion. De l'autre côté les travaux de spéculation et de critique des théologiens libéraux n'ont que le peu réjouissant effet de faire admirer le labeur et le talent dépensés à la tâche de dépouiller de tout leur contenu essentiel les dogmes courants, et néanmoins de leur prêter encore un sens qui, rapproché de la lettre qu'on respecte et qu'on conserve encore, cause un véritable ébahissement. C'est que la valeur durable et scientifique de la théologie protestante demeure confinée dans la critique et dans la négation. Entre toutes les publications théologiques des trente à quarante dernières années, lesquelles par

leur valeur scientifique dominent le niveau moyen? celles qui renversent avec l'arme de la critiqueles présuppositions historiques et métaphysiques du dogme. Mais tous les essais de conservation, de restitution ou de conciliation, quelque talent qu'on y consacre, prouvent, par la durée éphémère de l'attention qu'on leur accorde, que l'œuvre de destruction du système dogmatique chrétien poursuivie par le pro» testantisme s'avance sans relâche vers son terme. Si la religion en général nourrit à l'égard de la science de Tantipathie et de l'effroi, le christianisme en particulier est l'adversaire déclaré de toute cul* ture qui se propose de mettre à profit les ressources de la vie terrestre et d'abaisser pour ainsi dire l'esprit jusqu'aux conditions de cette vie. Le christianisme se forme du monde une notion absolument transcendante. L'âme qui en est imbue élit domicile ailleurs avec tous ses intérêts , et les affaires d'outre tombe l'absorbent au point qu'elle en est rendue indifférente à celles du présent siècle. Cette asseilion ne peut sembler paradoxale qu'à celui chez qui l'intelligence des documents universellement connus a ^é dès l'enfance sysmatiquement faussée , de sorte qu'il ne lui est plus possible de les lire d'un œil non prévenu. Le protestantisme, qui n'est manifestement qu'un compromis entre les droits du monde invi-

«ible et les droits retrouvés de la terre, en d'autres! * termes un ordre hybride tenant à la fois du moyen- j âge chrétien et de la renaissance païenne, est déjà tellement sécularisé et dépouillé de christianisme que nous n'en croyons plus nos yeux lorsqu'on* nous montre la vraie forme de l'idée chrétienne (depuis ^. le Nouveau Testament jusqu'à Thomas d'Aquin) sans 4iucune interposition de lunettes protestantes. Le <ï siècle » s'est tellement identifié avec Tair que nous respirons que nous avons désappris le sens de ces expressions : être religieux, être chrétien.

Un exemple. Nous nous étonnons que l'attachement à l'Église qui représente la religion puisse primer l'attachement à la patrie terrestre, et nous ne songeons pas à tout ce qu'un tel étonnement a d'irréligieux au sens chrétien. Comment un chrétien peut-il oser seulement mettre en balance et comparer, en les mesurant, les intérêts patriotiques et politiques qui régissent la courte période de son pèlerinage terrestre et les intérêts qui ont rapport au salut éternel de son âme? L'opinion courante selon laquelle c'est le patriotisme qui doit primer la religiosité, et ce sont les lois de l'État qui doivent primer celles de l'Église, est la preuve la plus claire que dans notre esprit Testimation chrétienne des 4eux mondes a été renversée purement et simpla-*

ment ; que la préoccupation des succès mondains et des conditions dont ils dépendent tient plus de place dans notre pensée que l'attente de la bienheureuse éternité. A son tour cette situation d*âme suppose la perte de la foi aux promesses et aux menaces faites par le christianisme à l'âme immortelle, promesses dont l'accomplissement doit s'étendre sur toute Tétemité après la séparation d'avec le corps, et aussi la perte de la foi aux moyens de grâce dispensés par l'Église. Admettons que nous n'ayons paa entièrement rompu avee l'église ou la religion, on ne nous contestera pas que la place que nous lui assignons est celle de Cendrillon contrainte de supporter la situation privilégiée de ses sœurs mondaines.

Que le christianisme doive être l'ennemi de la science, c'est à peine si pour le prouver il est besoin de grands développements. Si déjà la théologie lui donne de l'ombrage comme nous l'avons vu ci-dessus, nécessairement la science qui se déclare expressément indépendante de la théologie et de la religion sera plus dangereuse encore. En tant qu'elle s'accorde avec la religion, elle n'est qu'une confirmation superflue de ce qui n'a aucun besoin de confirmation; en tant qu'elle contredit la religion, elle est funeste; en tant qu'elle n'a aucun contact avec la religion, elle répond à une curiosité frivole s'appUquant & des

sujets terrestres qui au point de vue mondain peut offrir de Pintérêt, mais qui est sans valeur au point de vue chrétien. On sait que Tincendie qui consuma là bibliothèque d'Alexandrie fut allumé par des chrétiens fanatiques conformant leur conduite à la sentence que la tradition met dans la bouche du calife Omar.

L'intérêt de la culture, lorsqu'il se distingue de l'intérêt apologétique , n'est qu'un intérêt mondain à côté de l'intérêt chrétien. Sans profit aucun, il détourne l'âme de la seule chose nécessaire ; et, entrant en partage de l'attention dont dispose un être humain, il fait tort d'autant au christianisme. Aussi pouvons-nous en toute sûreté formuler ainsi notre conclusion : dans la mesure où les représentants de la religion représentent des intérêts relevant de la culture, dans la même mesure ils sont mondanisés , peutrêtre à leur insu ; ensuite quand ils élèvent la prétention de représenter de tels intérêts, ou se passent même la licence d'affirmer que le christianisme comme tel a des buts de culture mondaine, leur seul motif dans la plupart des cas est l'espoir qu'un christianisme paré des plumes de la culture moderne sera plus acceptable aux enfants de notre siècle mondanisé.

Aussi bien c'est à la nécessité de Tapologétique

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que le christianisme doit rentrée de la science dans la religion. Après que la gnose, qui ébranlait toutes les bases de la simple foi chrétienne, eut été heureusement repoussée, mais non sans laisser des tracer, ce furent Clément d'Alexandrie et surtout Origëne qui, pour donner une meilleure assiette à la religion nouvelle dans l'empire romain tout imprégné de la science grecque, essayèrent la fusion de cette science avec le christianisme. Dans cette tentative ils accordèrent aux philosophes grecs presque la même autorité qu'aux documents de la foi. Cependant^ même un Orîgène envie les simples dans la foi (àuXooffTepot), convenant que ceux-là sont les plus heureux qui se passent complètement de l'apologétique parce qu'aucune objection n'a de prise sur leur ftote croyante. De feit cet amalgame avec la science fut le point de départ de querellée sans fin, et à peine le christianisme eut-il acquis quelque sécurité quant à son existence extérieure, qu'il rejeta et mauât comme les pires hérétiques ces pères de l'Eglise dont il était trop tard pour répudier les services.

Un fait est certain, c'est que le christianisme , malgré l'illusion première d'une théologie se comportant d'une manière purement apoiogétique, n'a signé qu'à son corps défendant un pacte avec la science et ne s'est muni cTune théologie que « lors-

qu'il a voulu se rendre possible dans un monde dont il œt au fond la négation i. b Et pourtant ce n'était pas une culture jeune, pleine de sève et d'élan comme celle d*aujourd'hui^ qu'il trouvait dans Tempire romain, mais une culture qui avait fait son temps, tombée en déclin et qui se mourait; une telle culture était la seule aussi qu'il pût s'incorporer sans danger. Mais même les restes de culture d'une période presque parvenue à son terme, comment lui fut-il possible de se les assimiler ? Il appesantit sa main sur les dernières pulsations de vie qu'ils recelaient encore, et il les conserva pour notre temps comme une préparation anatomique baignée dans ralCûol; mais il ne découvrit en lui-même aucune aptitude pour les développer dans n'importe quelle direction.

Si d'ailleurs, à la cbute de l'empire romain, le christianisme s'intéressa en quelque façon à la culture antique et l'empêcha de sombrer dans le naufrage, cette préoccupation ne correspondait nullement à un

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