‹ La religion de l'avenirChapitre 5 sur 53 · Overbeck (professeur ordinaire de théologie à Bâie · texte numérisé non relu

Overbeck (professeur ordinaire de théologie à Bâie

■ « Ueber die Christlichkeit unserer hentigen Tlieologie ». (Sur ^ le christianisme de notre théologie actueUe). Leipzig.

■ Fritzsch , 1873. Cet écrit intéressant et qui témoigne d'une Il smc^ité et d'une absence de préoccupation tout à fait surprenantes chez un théologien, doit être comparé en général

- avec tout ce chapitre, particulièrement les n»" 1 et 2 et les ^ pages 46-50.

intérêt religieux chrétien, mais à un intérêt mondain et hiérarchique. De même que la hiérarchie romaine garda le latin, passé à Tétat de langue morte, comme un emblème de l'unité de direction et de gouvernement dans Téglise; de même elle ne cultiva la littérature classique que parce que c'était la seule école où il fût alors possible de se munir d'une culture littéraire, et qu'elle avait besoin de cette culture littéraire pour assurer à la hiérarchie et au clergé une position élevée et imposante au sein des peuples barbares du moyen âge. Cette tactique eut surtout du succès auprès des tribus germaniques qui apportaient au milieu des Romains une crainte superstitieuse et une humble vénération de la e: science des runes :». Si donc le christianisme du moyen-âge eut quelque souci des auteurs classiques, TexpUcation du fait ne se trouve pas dans son estime ou sa sympathie pour la culture qu'on y pouvait puiser, mais dans la poursuite de ans tout extérieures et hiérarchiques. Les œuvres de Tantiquité païenne étaient envisagées comme un mal nécessaire auquel on se résignait pour former un clergé qui eût une culture littéraire et théologique, mais n'en demeuraient pas moins des productions diaboUques aux feuillets desquelles on n'aurait touché qu'en faisant le signe de la croix et en tremblant pour son salut*

' Une telle manière de voir répondait entièrement à la conception chrétienne, c'est-à-dire transcendante, du monde. La Réformation s'allia avec la Renaissance, parce qu'en même temps elle rompait à demi avec le mépris du monde et le détachement de ses joies que suppose la profession du christianisme, pour revenir à être, comme le paganisme, atteinte d*un grand faible pour le monde. Aussi bien la marche de Thistoire a justifié les terreurs du yrai christianisme à l'endroit des classiques païens, puisqu'en fait la rentrée en scène du paganisme classique hâta considérablement la rupture entre les croyances chrétiennes et l'âme des peuples européens.

Ces indications peuvent suffire pour réduire à néant tout argument à tirer de l'assimilation de la culture antique par le christianisme pour étayer l'espoir d'une fusion du même christianisme avec la culture moderne. Si déjà le christianisme devait craindre la résurrection de la culture antique séquestrée dans les cloîtres qui n'en laissaient rien échapper, il aura plus sujet encore de craindre la cuUure moderne qui est bien sortie de la renaissance de l'ancienne, mais qui Fa rajeunie, recréée pour ainsi dire, et augmentée de plusieurs éléments fort importants qui étaient comme ignorés de Tantiquité. Les anciens

ne possédaient pas une science de Thistoire et une science de la nature au sens actuel, et la notion moderne de l'univers qui se base sur ces sciences suffirait à elle seule (même si Ton avait pas d'égard aux progrès de la philosophie) à dissiper toute incertitude sur le sort qui attend les théories cosmiques du christianisme. Or une religion n*est pas un appendice mécanique se superposant à n'importe quelle doctrine cosmique, et tel qu'on pourrait le transférer de Tune à Tautre quelque opposées qu'elles fussent; mais elle a crû organiquement sur la conception de l'univers qui lui sert de soutien; et leur séparation serait une violence faite à leur nature. Si on Farrache de ce sol, on n'a plus dans les mains un organisme vivant, mais un membre amputé d'un organisme détruit, tel que serait un arbre que la scie a coupé à ras du sol.

Cet argument me paraît avoir une telle force qu'il suffirait à lui seul pour décider dans le sens du second terme de Faltemative la question de savoir si l'amendement de la religion traditionnelle peut suffire à la situation , ou si une refonte est devenue nécessaire. Notons bien ce fait capital que les réformateurs étaient essentiellement d'accord avec la cosmologie biblique , et que par suite ils auraient pu et dû décider la question dans le sens

opposé à celui que nous défendons. La protestation indignée de Mélanchthon contre le système de Copernic nous semble respectable; mais lorsque, aujourd'hui, sur cette même question du mouvement du soleil , mis en demeure de choisir entre la Bible ^ la science par la contradiction des deux systèmes qu'aucun sophisme ne parvient plus à dissimuler, les orthodoxes luthériens se prononcent pour la Bible, nous ne les trouvons plus que ridicules. Que prouve cette différence d'impression, si ce n'est que l'effet forcé de la culture moderne, chez ceux qui l'ont acceptée, est l'impossibilité de rester des chrétiens croyants dans la pleine et entière acception du terme ?

Ce qui est vrai du rapport du christianisme avec la science ne l'est pas moins du rapport du christianisme avec Vart. De tout temps les iconoclastes et les briseurs d'orgues ont eu pour eux ridée chrétienne pure, et l'admission de l'art dans le culte n'a jamais été autre chose qu'un appât mondain pour la grande masse de ceux en qui le sentiment religieux à lui seul n'était pas assez fort pour défrayer le recueillement et l'édification, et qu'il fallait réveiller et charmer en se servant de <^es procédés exotériques. Rien de boiteux et de iaiblement pensé à coup sûr comme le compromis

qui termina les grandes querelles ecclésiastiques de l'empire romain d'Orient, ce compromis qui bannissait les statues des églises, tout en tolérant les tableaux dans le culte. Si cette solution du conflit fut grosse de conséquences pour les destinées de la peinture, on doit se garder d'en faire honneur à l'idée chrétienne, puisque c'est plutôt le signe d'une concession de cette dernière aux goûts artistiques mondains des fidèles. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, et quand même les arts auraient retiré quelque profit indirect de l'action du christianisme sur l'âme, il est bien certain que notre époque ne possède pas d'art chrétien vivant, mais que dans les arts plastiques aussi bien qu'en musique il ne se produit plus sous ce nom que des études académiques dans la manière des styles chrétiens morts et disparus. Partout où notre art pousse encore des rejetons vigoureux, il se montre absolument séculier, c'est-à-dire anti-chrétien : preuve nouvelle du divorce entre l'homme moderne et le christianisme, car comment un tel phénomène serait-il possible, si vraiment la culture de notre âge était chrétienne comme les théologiens veulent nous le persuader?

Si les oppositions qui viennent d*6tre signalées entre le christianisme et la culture tiennent essentiellement à ce que le premier conçoit le monde au

point de vue de la transcendance, et le second au point de vue de l'immanence, nous venons maintenant à l'incompatibilité du caractère foncièrement théiste de la métaphysique chrétienne avec l'esprit moderne. Cette incompatibilité a deux, faces, selon qu'on se place sur le terrain théorique ou sur le terrain éthico-pratique. Au regard de la théorie, c'est contre l'anthropomorphisme inséparable de > tout théisme que la conscience moderne s'insurge. I Aussi longtemps que le théisme maintiendra ce qui le distingue du panthéisme, c'est-à-dire la personnalité de Dieu, aussi longtemps il ne pourra se dégager de Vantlvropopathisme et aussi longtemps il restera inconciliable avec la culture moderne. Celleci ne veut plus accepter qu'un Dieu immanent ou le Dieu des lois éternelles de la raison, et doit môme protester contre l'idée d'un Dieu s'opposant au monde créé et le gouvernant du dehors. Tant que le christianisme gardera le théisme comme base métaphysique, une réaction sera à craindre ; il y aura danger que la répulsion provoquée par un Dieu transcendant anthropopathique ne rejette, en se faisant jour, la vérité en compagnie de l'erreur, ne traite d'absurde toute espèce de croyance en Dieu au même titre que la croyance

à la seale notion de Dieu déclarée possible par

le christianisme, et que les âmes ne deviennent la proie de l'athéisme sous la forme du naturalisme , matérialiste. Le seul Dieu qui cadre avec Tensemble de la notion transcendante du monde qui est celle du christianisme, est le Dieu transcendant qui^ gouverne le monde par des miracles ; de même la

f\% Il conception scientifique propre à la conscience moderne ne laisse exister qu'un Dieu immanent qui.

r^' régît cet univers par des lois immuables. Là. donc

encore le conflit se perpétuera tant que Ton ne se décid^a pas à rompre avec Fidée chrétienne dans son essence, et tous les efforts £aits à bonne intention par des théologiens qui philospphisent et des {MTofesseurs de philosophie imbus de théologie dans le but de concilier cette antinomie , ne sont que les sophismes impuissants de gens qui veulent s'asseoir entre deux chaises et dissimuler en des matières cil une décision nette et claire est le plus pressant besoin de notre génération.

Cette différence purement théorique en apparence acquiert plus d'importance par le fait qu'il en découle en pratique des conséquences d'une grande portée. Aussi longtemps, en effet, Je crois à im Dieu iMxs,iitiue^ cpii m*a créé avec le monde et avec le- Y quel je soutiens les mêmes relations que le vase avec le potier, aussi kmgtamps je ne suis qu'un pur

néant pour lui, qu'un padet dans sa loaio, 6t ma moralité ne peut consister que dans la soumission aveugle et stricte à la volonté sainte et toute-puissante de ce Dieu transcendant ; le commandement extérieur demeure ainsi la base nécessaire de la moralité , en d'autres termes morale et hétéronomie se confondent. Mais la vraie moralité ne commenoe qu'avec Yautonomie morale, et la morale de rbétéronomie, quelque utilité qu'elle puisse oiErir comme moyen d'éducation pour des mineurs, tourne à l'immoralité et devient i'enn^nie de la vraie et unique morale^ si elle se substitue à elle de propos délibéré. Mais €omm6 le théisme ne peut tolérer aucun principe moral au-dessus ou à côté de la volonté divine, la conséquence à laquelle on ne saurait se dérober est que toute morale théistique «xerce une action démoralisante aussitôt qu'U y a assez de culture pour que l'esprit possède la maturité nécessaire à l'autonomie morale. Or il est une chose très-claire pour la conscience morale moderne, c'est qu'une conduite qui se définit par l'obéissance à une volonté étrangère ne saurait prétendre à une valeur morale au sens propre du terme ; qu'au contraire on ne peut raisonnablepent qualifier de morale qu'une volonté se déterminant elle-même et se donnant des lois. Aussi cette

conscience se trouve-t-elle sur le terrain de Téthique aux antipodes de la conscience chrétienne, car ^11 est impossible de séparer celle-ci du théisme et des notions qui s'appuient sur ce fondement.

Concluons. A quelque point de vue qu'on se place pour considérer les idées maîtresses du christianisme et celles de la culture moderne, on les trouve dans la relation d'une insoluble contradiction. Il n*est donc point étonnant que la même contradiction se retrouve plus ou moins dans toutes les questions d*un ordre secondaire. Par hasard il peut se produire un accord dans les conséquences de ces idées, de même qu'en arithmétique une marche fautive pourrait conduire à la solution vraie grâce à des erreurs qui se compenseraient. A part cela il

pour les deux points de vue, sans être toutefois d'une importance spécifique, comme sont, par exemple, le réalisme historique et le pessimisme ^ il est possible que sur ces points, Faccord règne entre les deux conceptions. Mais c'est à peine si nous avons conscience du réalisme historique , attendu que Topinion qui le nie est trop faiblement représentée parmi nous , et les cercles qui représentent la cul«

ture commencent seulement à s'ouvrir aux champions du pessimisme ; ainsi ce détail ne saurait infirmer notre jugement d'ensemble. Pour nous, entre )]s-^ i v ■' les principes fondamentaux du christianisme et ceux , de la culture moderne, il existe un conflit que rien ^''' ^ - ' ne peut apaiser, conflit qui doit finir nécessaire* \ ,:-'' .^ ment par une réaction victorieuse du christianisme ^ ou par Técrasement complet du christianisme cédant le terrain à la culture moderne anti- chrétienne; par Pétouffement de toute espèce de liberté chez les nations contraintes à plier devant les assauts furieux de rultramontanisme,ou par la suppression du christianisme (si ce n'est de nom, au moins de fait).

Avant les journées de Koniggrâtz et de Sedan une foi énergique à la logique qui préside au déve- ; loppement des idées dans l'histoire pouvait seule soutenir la confiance en la victoire de la culture moderne. Cest seulement depuis que la Prusse a fondé l'empire allemand , rompu avec le crypto-catholicisme de Frédéric-Guillaume IV et du ministre Mûbler qui marchait sur ses traces, depuis qu'elle a reconnu sa principale mission historique dans le ferme dessein de reprendre la lutte de mille ans contre Rome, en un mot ce n'est qu'à présent qu'il existe im point solide susceptible de devenir le centre de

cfistallisation pour toutes les aspirations qui convergent v^rs la culture moderne dans la lutte pour leur existence menacée par le christianisme. Incontestablement la lutte entre TÉtat et l'Église a des deux côtés le caractère d'une guerre d'extermination : c'est là un point sur lequel il n'est permis de s'abuser à aucun homme intelligent et sachant distinguer esùire les buts incoQsciaits de Thistcâre et les objets qu'on poursuit délibérément à un moment donné. L'Eglise veut faire de l'Etat son gendarme, l'Etat rabaisser l'Eglise au niveau d'une association dont il aur^dt la tut^e; mais le sens dernier et le plus profond de cette lutte est dans la décision de cette question : pour la conscience de l'humanité actuelle, la prééminence appaitient-elle an monde invisible ou au monde visible, au ciel ou à la terre, à l'éternité ou au siècle? ^t-ce l'intérêt religieux ou l'intérêt mondain, l'intérêt chrétien ou l'intérêt de la culture qui entraîne le fléau de la balance ? Si l'on veut un critérium de ce que le protestantisme garde encore de véritable sens chrétien, on le trouvera dans le degré jusqu'auquel au sein des sectes protestantes on prend parti contre l'Etat et Ton reconnaît la solidarité des inté» rets du christianisme avec ceux du calliolicisme. Un avantage remporté par l'ultramontanisme serait suivi instantanément d'une victoire de ces tendance»

cristallisation pour tx>utes les aspirations qui convergent vers la culture moderne dans la lutte pour leur enstence menacée par le christianisme. Incontestablement la lutte entre TÉtat et l'Église a des deux côtés le caractère d'une guerre d'extermination : c'est là un point sur lequel il n'est permis de s'abuser à aucun homme intelligent et sachant distinguer entre les buts inconsciaits de Thistotre et les objets qu'on poursuit délibérément à un moment donné. L*£g^ veut faire de l'Etat son gendarme, l'Etat rabaisser l'Eglise au niveau d'une association dont il aurait la tut^e; mais le sens dernier et le plus profond de cette lutte est dans la décision de cette question : pour la conscience de l'humanité actuelle, la préénùneooe appartient-elle an monde invisible ou au monde visible, au ciel ou à la terre, à rétemité ou an siècle"! est-ce l'intérêt religieux ou Tintérèt mondain, l'intérêt chrétien ou Tintérêt de la culture qui entraine le fléau de la balance? Si l'on veut un critérium de ce que le protestantisme garde encore de véritable sens chrétien, on le trouvera dans le degré jusqu'anquel au sein des sectes protestantes on prend parti eontre l'Etat et l'on reconnaît la solidarité des inté» rets du christianisme avec ceux du csdtholicîsme. Ue avantage remporté par l'ultramontanisme serait suivi instantanément d'une victoire de ces tendancss

orthodoxes ou évangéiiques dans le protestantisme ; le triomphe de l'Etat sur le catholicisme balaierait ces microscopiques adversaires, comme en soufflant on nettoie un vieux bouquin.

Bien des gens parlent ou écrivent au sujet de la lutte pour la culture par les péripéties de laquelle nous passons, mais un petit nombre seulement se i3ont rendu compte de ceci : c'est que cette lutte est la dernière, que c'est l'effort désespéré de l'idée chrétienne appelée à quitter la scène de l'histoire; qu'il s'agit pour la culture moderne d'être ou de ne pas être, et que pour défendre ses grandes conquêtes il ne lui] faudra pas moins que Pentiëre disposition et rênergique emploi de toutes ses f(H*ces«

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