VI. — LES MORTS DANS LA BARQUE SOLAIRE
La vie d'Osiris ressemble beaucoup, nous avons pu nous en convaincre, à celle de l'homme. Le soleil,dans sa course, reproduit, lui aussi, en quelque sorte, la vie de l'homme. Il connaît les trois phases de la vie humaine : la jeunesse, l'Age mûr et la vieillesse; il se lève le matin tout rayonnanl, il croît dans le cours de la journée et s'éleint h' soir dans la décrépitude. Ce sont là de simples apparences, mais ces apparences étaient tout pour les
1. Les tombeaux thébaina représentent les exercices du corps en général. Le jeu de dames <v-d mentionné au chapitre xvii du Livre des morte, édit. Navillb, t. I, pi. xxiii, lig. v. Le kiosque <lcs rem m es figure au tombeau de Rakhmiri. Cf. Virby, Le lomhcdu de Rekhmara, dans les Mémoirtè de lu miseion du Caire* I. V, pi. xw ).
2. MasperOj Lei premières ligna des Mémoires de Sinouhtt, p. l-;>.
:>. Ainsi, Phtah Sokaris devient ;• Memphis PhLah-Sokar-Otim, et Khontamentit h Thinis devient Osiris-KhontamenUL Cf. Maspero, Éludée de Mythologie, t. Il, p. 21-24.
Égyptiens. En disparaissant le soir à l'Occident, le soleil entre dans THadès et traverse, comme les antres morts, le royaume d'Osiris. Ce spectacle permit d'identifier le soleil, Ra avec Osiris, et sa carrière à celle de l'homme. On eut ainsi l'occasion d'agrandir l'île bienheureuse, les champs d'Jalou. Le royaume osirien, dans lequel les morts étaient confinés, devint le domaine plus vaste du soleil. L'identification des deux chefs : Osiris et Râ, conduisit inévitablement à celle de leurs royaumes. Les morts songèrent alors à pénétrer dans l'empire du soleil.
Le soleil parcourait sa carrière monté dans une barque. Si les morts, qui étaient parqués dans le royaume d'Osiris, pouvaient saisir cette barque à son passage, et y monter, ils étaient entraînés dans sa course lointaine et parcouraient l'empire du soleil. Le tout, c'était de s'approcher de la barque divine. Us y réussirent à l'aide de formules magiques, dont l'effet était de leur attirer la protection et de leur concilier la bienveillance de Râ1, L'âme, qui voulait monter dans la barque de Râ, se rendait à l'endroit précis où le dieu, à son couchant, quittait notre terre, et s'enfonçait dans les ténèbres de l'IIadès. Cet endroit se trouvait aux environs d'Abydos. On y arrivait en traversant une gorge étroite, une vraie Fente dont la Bouche s'ou-
1. Ces formules sont surtout contenues dans les chapitres oui ;édit. Naville, t. I, pi. cxiii-cxiv1), cxxx-cxxxvi (édit. Na- V1LLE, t. I, pi. cxlv-cxux) du Livre des mort*.
CH. XII. — LA VIE PfJTURE 359
vrail au Nord-Ouest <!<• la rille, en face du temple d'Osiris Khontamentît1. L'âme ;i\ ;n'l été transportée jusque-là par une llotlille de bateaux, chargés de toutes sortes d'objets8. Son £uide sur cette llotl ille, qui était un oiseau ou un insecte, se plaçail au gouvernail. « Ta remontes, lisons-nous dans les textes, comme la sauterelle ûVAbydos, à qui il est fail place dans la barque d'Osiris, et qui accompagne le dieu jusqu'au territoire de la Fente » :{. On la niellait ee branle à l'aide de formules d'incantation 4. Installée ainsi dans la flottille, rame se dirigeait vers Ahydos, traversais la Feule et attendait l'arrivée du soleil. Aussitôt que la barque solaire paraissait, les cynocéphales en tonnaient des chantsdejoie el de triomphe. Les dieux d'Abydos prenaient part à ces acclamations. La barque s'arrêtait juste sur les contins du jour et de la nuit-"». Les âmes, qui connaissaient les
I . Sur la Bouche de la Fente, voir M kSPEito, Études de Mythologie, l. I, p. Il; Études égyptiennes, t. I, p. KM et suiv.
v. On peut voir quelques-nue de ces bateaux au Musée «lu Louvre, SalleciuUe, armoire K. Pour la Qottille «lu Musée <l<' Berlin, cf. Pasbalagqi k., Catalogue, p. 126-129 cette flottille vient de Thèbes , el pour celle du Musée deOizéfa \r-\u dynasties), cf. Maspbro, Quatre années de fouilles^ dans Loi Mémoires de Ut Mission, I. I. j». 209 avec la planche.
:>. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" série, pi. 105 lia;. 23-24; K. W. Budgb, Notes on egypliah Slelae, principatly ofthe wm /// Dynastg, dans les Transaction*, i. VIII, p. 327.
i. Elles sont tracées sur le tombeau «!•' Noflrhotpoa, « î > « ► » t repos •• \\ m' <h naslfo). Publiées par Dûmichew, Katendariêche Inschriften, pi. \\\\. lig. :>1-f><>. H i>.-ir lu m mm . !.< tomkemu es Neferhotpou, dans les Mémoires de /</ Mission, I. V. p. 51ftefl
suiv.
r>. Cf., sur cette -crin', le chapitre rvi <lu Livre des morts,
formules magiques, profitaient de cette halte pour y monter1.
Le voyage était long, et toutes n'avaient ni le courage ni la patience d'aller jusqu'au bout. Il y avait beaucoup d'ennemis à vaincre, beaucoup de dangers à surmonter, et l'énergie manquait à quelques-unes d'entre elles. Aussi beaucoup s'arrêtaientelles en route, dans l'une ou Tautre des régions qu'elles traversaient : le royaume de Khontamentît, celui de Sokaris ou les îles d'Osiris. Celles qui se fixaient dans un de ces royaumes, y vivaient sous le gouvernement du dieu féodal, assez heureuses, mais plongées dans les ténèbres, sauf le court moment où la barque solaire, passant près d'elles, les inondait de ses rayons. Un petit nombre d'entre elles suivaient le soleil jusqu'au bout de sa course. Le bonheur le plus complet leur était réservé. S'identih'ant, pour ainsi dire, avec le soleil, elles renaissaient chaque matin avec lui, elles vieillissaient et rajeunissaient avec lui. Elles avaient même la faculté de débarquer où bon leur semblait et de revenir sur notre terre. Quelquefois elles se plaisaient à revenir vers le corps qu'elles avaient abandonné. La scène était alors passablement suggestive. Sous la forme d'un
«'■(lit. Naville, t. 1, pi. xxn ;Maspero, Études de Mythologie, t. I, p. 14-18.
1. Une vignette du Papyrus de Nebqadou (Paris), représente le mort dans la barque solaire. En voir la reproduction dans Maspero, Histoire, t. p. 1%. Voir aussi Ibid. p. 197 un dessin, emprunté à la collection Minutoli, représentant la barque solaire au moment où elle s'enfonce dans la montagne d'Occident.
cil. XII. — LA VIE FUTURE 361
épervier à tête humaine, l'Ame descendait le long du puits au fond duquel gisait la momie, s'approchait d'elle, posait les mains à l'endroit même où le cœur avait autrefois battu, fixait de son regard, comme en une espèce d'extase, le visage de sa momie. Cette scène esl décrite dans plusieurs documents1. ( l'étail une vie en somme très agréable. Ces âmes sortaient pendant le jour, se promenaient a leur aise, visitaient les lieux qu'elles avaient jadis habités, et remontaient dans la barque solaire au moment où elles le jugeaient bon. La sortie pendant le jour, Piroum-hrou, a dû être une donnée assez essentielle de la mythologie égyptienne, puisqu'elle a servi- de litre à la première section du Livre des morts et à plusieurs autres chapitres des autres sections"2. L'Ame sortait aussi dans son jardin pendant le jour :i. dette immortalité bienheureuse ressemblait donc beaucoup a une vie heureuse sur la terre. Les Egyptiens ne purent se détacher de leur magnifique vallée,
1. Livre des morts, édit. NavillEi t. I- pi. iv, Pe, pi. ci, chap. i.wmx; Devébia, Le papyrus de Neb-qed, pi. i. Cf. Chabas, /Vo Met s///- te Pirc-cm-hrou, dans les Mémoires du Congrès des Orien* talistes de Paris, t. Il, p. 1 !-"><>. pi. lviii; Maspero, Guide du visiteur, p. 130-131, n" 1621. On peut voir dans Maspero, Histoire, t. I. p. 198-199, deux dessins représentant cette scène.
2. Sur le Pirou-m-hrou, cf. Rbinisch, Die aegyptischen Denkmaeler in Miramar, p. il c'est le premier égyptologue qui ail donné la vraie traduction «le cette expression); Lei i bure, /.<■ Per~m-hrou,
l'Aude sur lu rie future chez les Égyptiens, dans CHABASi Mélangée
égyptotogiques, '.ï sér, I. Il, p. 218-241. E. Bergmann, Dos Buch nom Durchwandeln der Ewigkeit, p. s, 31;Maspiro, Etudes de Mythologie, l. I, |>. 352-355.
:>. Voir la représentation «l»- («'lie Bcène dans M ispi ko, Histoire, t. 1, p. 201.
objet de leurs désirs et de leur enthousiasme, même pour aller dans un autre monde. La sortie des Ames pendant le jour, leurs longues promenades dans les régions terrestres, les ramenaient forcément au point de départ de leurs spéculations eschatologiques,à l'éveil même de leurs ambitions. «Cette conception, qui se développa assez tard, ramenait les Egyptiens au point d'où ils étaient partis quand ils s'étaient engagés dans leurs spéculations sur l'autre vie : l'âme, après avoir quitté le lieu de son incarnation auquel elle s'était attachée tout d'abord, après s'être élevée au ciel et y avoir cherché vainement un abri qui lui convint, abandonnait les refuges qu'elle avait rencontrés là-haut et se rabattait résolument sur notre terre. Du moins n'y retombait-elle que pour y mener au grand jour une vie paisible, heureuse, libre, avec la vallée entière pour paradis » '.
1. Masrebo, Histoire, I. I, p. 199-?00. Cf. Lefébure, Le paradis égyptien, dans le Sphinx, t. III, p. 191 et suiv.