MASPERO, Histoire, t. I, p
Cil. XIV. — LA PIÉTÉ
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Dans toutes les difficultés delà vie, l'homme, quand il se sent oppressé, exposé au danger, en appelle instinctivement aux puissances supérieures. L'espoir d'être secouru est sûrement un des grands motifs de la piété dans toules les religions, car l'homme porte toujours avec luises misères et ses infirmités. Si Fou se place à ce point de vue, on peut affirmer que la piété, et surtout sa principale manifestation, la prière, est naturelle à l'homme. Sous ce rapport, nous ne sommes pas mieux partagés que les anciens Egyptiens.
11 faut donc conclure que les Égyptiens furent^ pieux, parce qu'ils avaient besoin de la protection des dieux, parce qu'ils voulaient gagner leurs faveurs et leurs bonnes grûces. Ils ne faisaient ainsi qu'obéir à la voix, à l'impulsion de la nature. Pas plus que les autres hommes, ils ne pouvaient échapper aux étreintes de la force irrésistible qui nous porte, aux heures de détresse surtout, à élever en haut nos Ames et nos cœurs, pour y chercher l'appui qui nous manque ici-bas. Lorsque l'Ame, se repliant sur elle-même, prend conscience de son vide, de ses indigences et de ses misères, elle va instinctivement là où elle espère trouver soulagement et soutien. Llle sort d'elle-même, effrayée de ses faiblesses, et court après la source de salut. Les Égyptiens priaient parce qu'ils avaient besoin d'un secours extérieur.
Ce point de vue, qui est un peu égoïste, suppose et dévoile tout à la lois une autre raison, plus ps\-
chologiqueet plus humaine. La prière, qui est l'actefondamental de la piété, se retrouve dans toutes les religions. L'humanité a toujours prié, comme elle a toujours été religieuse, comme elle a toujours cherché l'invisible et l'au-delà. Pas de religion sans autel, sans sacrifice, sans rites extérieurs, sans piété, sans prière. Et cela, c'est-à-dire cette pratique constante de l'humanité, est la plus forte réponse à ceux qui prétendent que la piété est faite pour les âmes faibles. Sans doute, elle est faite pour les âmes faibles, mais tous, tant que nous sommes, nous sommes faibles en face de l'infini et de l'absolu, tous, tant que nous sommes, nous portons en nous-mêmes une insuffisance radicale que nous sommes impuissants à combler. Et si la piété, est un cri de faiblesse, elle est aussi un cri de sincérité et de loyauté. Elle sort des entrailles de l'âme, et si le scepticisme de la raison comprime parfois sa force d'expansion, il ne parvient jamais à l'étouffer, à la déraciner. L'âme, laissée à elle-même, retrouve aussitôt sa voie, et reprend son mouvement ascensionnel vers l'Etre éternel et tout-puissant. Pourquoi donc traiter de faiblesse ce qui n'est qu'une infirmité native de notre nature, ce qui n'est qu'une suite inévitable de ses conditions d'existence ? Pourquoi avoir pitié de nos imperfections, lorsque nous savons que ces imperfections sont l'apanage nécessaire de l'homme, qu'elles découlant de notre dépendance et des limites qui nous enveloppent ? Le malade peut, par des artifices de
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raisonnement, se faire illusion sur sou état ; il n'entravera ni le cours de la nature, ni la marche de la maladie. Le courant disparaît quelquefois
sous terre, mais il n'en continue pas moins de couler et de se diriger vers la nier. Il en est de même de la piété au fond de la conscience. Llle y plonge ses racines, s'y cache, s'y recueille, el en émerge toutes les fois que la conscience cède à la poussée de ses inclinations et suit la direction de ses besoins, l'élan de ses instincts. Abandonné à luimême, l'homme se courbe sous la main de Dieu, l'adore et le bénit, le glorifie el l'invoque. Jeté sur cette terre par la main de l'Être suprême, il conserve, à l'état plus ou moins latent, le souvenir de son origine, d'où il tire toute sa grandeur, et, lorsque les événements de la vie s'appesantissent trop lourdement sur lui, il y revient pour y puiser le courage de les supporter ou la force de les surmonter. Ainsi comprise, la piété trouve sa raison d'être dans la nature même de l'homme. Elle en
esl comme le ressort, le soutien el le support : le
ressort <pii met en branle ses énergies, le soutien qui prévienl les défaillances, le supporl qui l'empêche de fléchir. Ajoutons qu'elle en esl aussi le stimulant qui la pousse à aller plus loin dans la voie du bien et de l'affranchissement moral.
Il me faudrait loul un volume pour développer l'histoire el la psychologie de la piété. Les encyclopédistes raillèrent les premiers rites religieux de
l'humanité naissante. M. S. Reinach a observé, à juste raison, qu'il se pourrait que ce soient les sauvages qui aient plus d'esprit que Voltaire. Car en se livrant à ces premières manifestations de la vie religieuse, ils montrèrent qu'ils avaient plus de connaissance de l'àme humaine que le sceptique railleur. Rien ne remplacera jamais l'évolution de la conscience. Rien ne résistera, non plus, jamais aux lois permanentes qu'elle porte en elle-même. Et ces lois permanentes la portent à sortir d'ellemême pour aller à des puissances supérieures, pour obéir à ses propres sollicitations, pour suivre sa destinée, pour marcher dans la voie qui s'ouvre devant elle. N'y aurait-il que cette intuition des besoins permanents de l'âme, c'en serait assez pour légitimer les premières manifestations, naïves et grossières, de l'idée religieuse.
Mais il y a plus. Le psychologue ne saurait négliger l'influence de ces riles et le rôle qu'ils ont rempli dans l'histoire de l'humanité. L'histoire et l'observation démontrent qu'ils ont été le principe de toute liberté. L'homme ne travaille à sa propre élévation, à sa libération, au triomphe de la liberté morale, qu'en tant qu'il s'affranchit des liens du monde matériel, qu'il s'en éloigne, qu'il lui échappe et cherche à le dominer. Les rites religieux ont été le premier pas dans cette voie. Si l'homme n'eût jamais songé à se tourner vers les puissances invisibles, s'il ne se fûtjamais avisé de s'élever à un monde; supérieur, il se serait complètement ab-
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sorbe dans Ja matière, dans le monde des sens, absolument comme la hôte. Dès que son esprit fit le premier effort pour monter dans la région de l'invisible, dès qu'il commença à s'incliner devant les êtres supérieurs qu'il s'était forgés, il échappa aux étreintes de la matière, et posa le premier acte de liberté. Ce n'est pas tant par la science, l'industrie et l'art que par l'idée religieuse, que 1 nomme se distingue de la bête. Si le culte ne fut jamais né, l'homme serait reslé éternellement courbé sur la matière, enchaîné à la matière, tout comme la bêle. La mythologie, en donnant des ailes à son esprit, lui a permis de sortir delà prison matérielle où les sens l'enferment, et d'inaugurer l'exercice de la liherlé. Uusion et rêve, dira-t-on. C'est possible, mais illusion et rêve qui oui brisé les entraves de la matière et donné à l'homme sa vraie liberté. Illusion et rêve, sans lesquels nous ne serions jamais sortis de la sphère de la vie animale.
Ces rites ont été aussi le principe de toute morale, parce qu'ils oui introduit dans la conscience la distinction du permis et du défendu, du libre et
de l'obligatoire. Et c'est là, en somme, la hase de la morale. Dès que l'homme primitif se fut convaincu qu'il élait obligé «le s'acquitter de certains devoirs, de remplir certaines prescriptions à l'égard des génies qu'il entrevoyait dans la nature et dont il se sentait dépendant, il élabora le premier germe de l'idée morale. Car l'idée d'obli-
galion et de sanction, qui en découle, pénétra dans sa conscience, s'y grava et n'en disparut jamais. Tous les rites religieux ont connu le « saint », le « sacré », 1' « interdit », le « tabou ». Autant d'éléments qui concourent à élaborer la morale au fond de la conscience, en y introduisant l'impératif qui défend, à côté de la règle qui tolère, en lui montrant qu'il est des choses qu'elle peut faire et d'autres qu'elle ne peut pas faire. Le rite religieux, par le « sacré » et le « tabou », pose forcément des limites à l'activité humaine, et fonde par conséquent la morale, car la morale, dans son expression la plus simple, n'est en somme qu'un frein, qu'une restriction posée à la liberté. Le fétiche du sauvage a contribué avec bien plus d'efficacité que les spéculations des philosophes à mettre la conscience humaine en possession de l'idée morale. Le fétiche a créé ; les philosophes n'ont fait que perfectionner. Le fétiche a fourni le bloc ; les philosophes l'ont poli. Il est probable que, sans les fétichistes des âges primitifs, les philosophes n'auraient eu qu'à se croiser les bras.
Et, pour la même raison, les rites de la piété religieuse sont enfin le principe de toute civilisation. La civilisation, c'est le développement des facultés supérieures de l'homme. On ne saurait en douter : l'homme se civilise au fur et à mesure qu'il s'éloigne de l'animalité et il se civilise d'autant plus qu'il s'en éloigne davantage. Le réveil de la conscience morale, la perspective de l'au-delà, la