‹ La Religion de l'Egypte ancienneChapitre 214 sur 220 · ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

ÉGYPTIENNE

CHAPITIŒ XV

Esquisse d'une évolution de la religion égyptienne.

La religion égyptienne dans le cours de son histoire (3.000 ans), est-elle toujours restée identique à elle-même et homogène, ou bien a-t-elle subi des transformations ? En d'autres termes a-t-elle persévéré immuable ou a-t-elle évolué? Les deux hypothèses ont eu des défenseurs. Em. de Rougé, Pierret et Brugsch sont partisans de L'immobilité religieuse. A leur avis, la religion égyptienne esl restée toujours homogène dans la durée de sou existence, et n'a subi aucune altération substantielle. Sans doute les cultes locaux présentent des divergences et des particularités, mais ces différences atteignent uniquement la forme extérieure de la religion et laissent le fond intact, (le sont de simples perspectives de surface.

Pietchmann, Ed. Meyer, Tiele cl Maspero reconnaissent au contraire une évolution, ('-elle théorie est bien plus probable que la première,

parce que toutes les inductions lui sont favorables.

C'est pourquoi nous n'hésitons nullement à nous y rallier. Observons tout d'abord que l'évolution est un phénomène qui s'est produit, d'une manière plus ou moins profonde, dans toutes les religions. Aucune religion ne s'est pétrifiée à jamais dans ses formes primitives. Toutes ont vécu, et en vivant se sont modifiées pour s'adapter à des conditions nouvelles. Il serait étrange que la religion égyptienne eut échappé à ce phénomène général. L'hisloire constate d'ailleurs en Egypte une marche progressive vers l'unité politique et l'unité religieuse. La première s'est réalisée plus vite; la seconde n'arriva jamais au terme idéal auquel elle tendait. Malgré tous les efforts, on n'arriva qu'à une unité relative. Cet effort vers l'unité religieuse fut l'œuvre des théologiens. Mais cet effort est en lui même une évolution. Une religion évolue quand elle s'achemine vers des formes de plus en plus parfaites. De plus, les différences, qui existent entre les cultes locaux, ne concernent pas exclusivement la forme, elles portent aussi sur le fonds de la religion. Une étude attentive de ces cultes ne permet pas d'en douter. Le culte d'Amon à Thèbes n'était pas le même que celui de Phtah à Memphis, et celui de Mînou à Coptos se distinguait de celui d'Osiris du Delta. Les dieux terrestres ne ressemblent pas, non plus, aux dieux sidéraux. La pensée religieuse en Egypte était d'une constante mobilité, les dieux se remplaçaient dans le cœur des adorateurs, les doctrines se succédaient les unes aux autres et

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l'activité théologique ne se donnai! jamais <1«' repos. Sans révolution, la Mythologie égyptienne reste inexplicable.

11 faut aussi tenir compte dune illusion de perspective, qui a dû disposer certains savants modernes en faveur de l'immobilité. Aucun peuple de l'antiquité ne s'est donné une généalogie aussi ancienne et aussi majestueuse que les Egyptiens : aucun n'a plongé aussi profondément dans le passé. L'Egyptien vivait plus dans le passé que dans l'avenir el même le présent. Les origines de la religion surtout se perdaient dans le lointain des âges, ce qui la rendait extrêmement vénérable. Or, ce culte du passé, s'il n'empêche pas l'évolution, rend impossible toute révolution. Le nouveau entre dans le tourbillon de la vie, mais ce nouveau ne supprime ni ne déloge l'ancien. Pour les ( orientaux, une chose est d'autant plus sacrée qu'elle esl plus ancienne. On aime toujours se réclamer de l'antiquité et rattacher au passé les créations du présent. Cette loi se réalise encore plus exactement dans

les matières religieuses. On s'explique ainsi celle projection du présent dans le passé. La caste sacerdotale, conservatrice par vocation, ne manqua pas de s'appliquer à chercher aux doctrines nouvelles des racines dans le passé el à montrer que les récentes conceptions religieuses se ramenaient aux formes anciennes. De ce phénomène la littérature a conservé des preuves. Il esl aujourd'hui établi que certaines institutions de création ré-

cente, furent antidatées dans un but religieux. Cette tendance, incrustée dans les faits, explique pourquoi on s'est laissé prendre au mirage de l'immobilité.

Mais cette transformation comment s'est-elle accomplie? Est ce dans le sens du progrès, du perfectionnement et de l'épuration, ou dans celui du recul, de la régression et de la décadence ? Pierret, Lepage-Renouf et Lieblein pensent que la religion égyptienne s'est dégradée dans le cours des siècles, qu'elle était plus pure à l'origine, et qu'elle est allée toujours se chargeant d'éléments grossiers et magiques. Cette thèse ne résiste pas à la critique. L'effort religieux a toujours tendu vers le perfectionnement. Nous avons déjà noté le travail de simplification qui s'opéra au sein de la religion égyptienne et qui n'était qu'une marche ascendante vers des formes supérieures et une vague tendance vers le monothéisme. Du grossier polythéisme on arriva aux triades locales, de ces triades on s'éleva aux Ennéades héliopolitaines ; on s'orienta enfin vers une sorte de monothéisme. Ce mouvement est évidemment un progrès et non une décadence. Enfin, dès l'origine même, la religion est pénétrée d'éléments magiques. Les rites funéraires, pour citer un exemple, quoique très anciens, ont un caractère magique très prononcé. L'évolution a donc été un vrai progrès.

Il nous l'esté maintenant à tenter une esquisse

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<Je cette évolution autant que l'état actuel de la science nous le permet 1.

La religion égyptienne, telle qu'elle apparall à une époque très reculée, dans les textes de la ive dynastie, esl déjà presque complète et achevée. Le peuple a déjà constitué le cadre de ses dieux, cl la théologie a déjà commencé son oeuvre de systématisation et d'élaboration doctrinale. La première synthèse est à peu près terminée. On synthétise, on simplifie, on tend même vers une sorte de fusion ri d unité, mais on n'est pas encore arrivé à une représentation uniforme des principaux dieux, d'IIonis lui-même. Les formes du culte sont presque fixées. Les principaux dieux ont fait leur apparition. Le culte de Hà est déjà prépondérant. Beaucoup d'égyptologues pensent môme qu'on pratiquai! le culte du roi vivant, bien que d'autres le nient -'. Les vertus individuelles et sociales décrites dans le Papyrus Prisse, qui remonte à celte époque, sont celles des àg-es postérieurs. L'évolution, quelque élémentaire qu'elle soit, a déjà parcouru un cycle considérable ; elle semble avoir franchi, sinon dans les détails, du moins dans l'ensemble, la phase fétichiste, qui esl au point de départ.

Les nouvelles dynasties soni partiales. Elles oui des préférences pour certaines divinités. Voilà pourquoi elles ccssenl (\^ tenir la balance égale <vi

l.Voir Chahtepie delà SwSBAfE^Manuel de F histoire det gionsy trad. franc, p. 120-123.

2. Par exemple, A.Moret, Du caractère religieux de la royauté pharaonique^ chap. vm .

avantagent tel ou tel dieu, suivant leurs goûts et surtout leurs intérêts. De là une certaine association de divinités. C'est ainsi que dans le Moyen Empire, on associe des dieux à Râ : Sobkou et Amon deviennent Sobkou-Râ et Amon-Rà. La doctrine osirienne, qui a son centre à Abydos, jouit d'un crédit général et est reçue partout sans grande contestation. Les princes des nomes exercent le culte provincial. Le culte local est aux mains des communautés locales.

Le puissant empire de la xne dynastie s'écroule sous l'invasion des Hyksos. Tout en conservant leurs cultes d'origine, ces Asiatiques adoptent cependant un dieu égyptien. Ils font de Sît leur dieu national. 11 se produit à ce moment une certaine fusion entre les dieux indigènes de l'Egypte et les dieux d'importation étrangère, bien qu'elle ne soit pas très profonde.

Les rois thébains délivrent la vallée du Nil des Hyksos, des « pestiférés ». Du même coup ils centralisent la religion et mettent au premier rang leur dieu Amon-Râ, maître de Thèbes. Amon est, à ce moment, un dieu solaire. D'autres dieux s'identifient à lui, ou plutôt lui-même absorbe d'autres dieux, et leur ravit leurs prérogatives. Il prend les attributs de Min et de Khnoumou.

Une véritable révolution commence avec Amenophès IV. Ce monarque proscrit le culte d'Amon tbébain. Le nom même d'Amon esteffacé des stèles. Bien plus, le roi, s'apercevant que son nom Amen-

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ophès contient le nom du dieu Arnon, le change en celui de Khounalon, Y « éclat du disque solaire ». Il quitta Thèbes, trop pleine des souvenirs d'Àmon, et fixa sa résidence dans le site actuel d'El-Amarna. Dans ce nouveau culte, le soleil était adoré comme dieu unique sous le nom d'Aton, le « disque solaire ». Il est en effet représenté sous forme d'un disque solaire d'où partent des rayons terminés en mains. Amenophès mourut sans laisser d'héritier. Cette situation amena une nouvelle réaction.

Elle s'accomplit sous la xix° dynastie. Amon-Rà redevient dieu national. Des Sémites, amenés en Egypte comme prisonniers de guerre, introduisent dans le Delta leur culte, sans cependant influencer la religion égyptienne. A cette époque, les prêtres deviennent très puissants, et les biens de main morte augmentent d'une manière considérable.

La xxvic dynastie tente une restauration. On prend pour modèles les rois constructeurs des pyramides. On remet en honneur les rites de la i\v dynastie. C'est la restauration saïte. A cette époque, on codilia probablement le Livre des morts,

A partir de ce moment, il n'y a plus de développement national, parce que l'Egypte perd son autonomie. Les Perses, les (irecs et les Romains deviennent successivement les maîtres du pays. A ['époque ptolémaïque, on se livre encore à quelques spéculations mystico-panthéistes. (le sont des rêveries sans cohésion ri sans consistance. Khonsou el lmholpou dépassent en crédit Amon-Ha et Phlah,

et les supplantent dans l'adoration de leurs fidèles. On adore partout des divinités étrangères comme Bes. Sérapis est l'objet d'un culte particulier. Enfin, sous Tliéodose Ier, la religion égyptienne disparaît complètement avec le Sérapeum d'Alexandrie (391 après J. -G.). Le christianisme l'avait définitivement remplacée. C'est la fin de son histoire.

Pourvu que Ton se rappelle ce que nous avons dit ailleurs, on verra que les causes de cette évolution sont de deux sortes : politiques et théologiques. Les causes politiques tiennent aux successions des dynasties et aux déplacements du centre du pouvoir. Les principaux dieux étaient en un sens des dieux locaux, parce qu'ils trônaient surtout dans une ville ou une localité importante : Râ à Héliopolis, Amon à Thèbes, Osiris à Abydos. Il va de soi que lorsqu'une de ces villes devient comme la capitale de l'Egypte, c'est son dieu qui prend le dessus sur tous les autres et devient le maître du pays. Une loi, avons-nous dit, présidait à ces transformations mythologiques. Lorsqu'une ville dépassait les autres, c'était, croyait-on, parce que son dieu était plus puissant. Lorsqu'une dynastie, lorsqu'un prince asseyait sa puissance sur la ruine ou la faiblesse des autres, c'était, concluait-on, parce que son dieu était plus fort que les autres. La religion, étant intimement liée à la politique, en subissait toutes les vicissitudes et tous les contre-

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coups. Elle montait ou tombait avec elle, en partageait le prestige ou les éclipses, la prospérité ou les revers. L'évolution religieuse, suivait forcé me ni l'évoluliou politique. Et si l'on parcourt rapidem en I le cadre que nous avons tracé, on s'apercevra combien cette idée est exacte.

Au début de son existence, l'Egypte ne connaît aucune révolution, aucun bouleversement politique. Aussi les cadres religieux se forment-ils paisiblement et se constituent-ils, pour ainsi parler, parallèlement. Dans cette période, la religion suit son cours normal et régulier. Les rites s'accusent à peu près dans toute leur netteté, et la piété a presque trouvé sa l'orme définitive. On ne signale aucune secousse ; l'édifice religieux ne subit aucun ébranlement important. Sans doute Râ prédomine. Mais c'était une nécessité de révolution même des lois religieuses. Râ représente le soleil. Et il était vraiment difficile que quelque autre élément de la création entrât en compétition avec le soleil. Par le jeu même des lois cosmogoni<pies, le culte de Râ était appelé à devenir prépondérant dès les premiers jours de la formation des idées religieuses.

Au moment où les dynasties prennent conscience d'elles-mêmes, de leurs droits el de leur pouvoir, on voil se dessiner des mouvements religieux d'une portée significative. Comme chacune de ces dynasties a de secrètes préférences, des dévotions particulières pour tel ou tel dieu, elle le prouve

par les aeles, el s'ell'orce de mellre en vedelle son

dieu de prédilection. On n'ose sans doute pas toucher à Râ. Le dieu solaire est trop puissant et conserve dès lors sa suprématie. Mais on lui associe des compagnons, qui participent à sa gloire et à ses prérogatives. Sobkou et Amon entrent en ligne de compte et se font une belle place à côté de Rà.

Lors de l'invasion des Hyksos, les dieux étrangers pénètrent en Egypte. Il n'y a là qu'un phénomène parfaitement naturel. Ces Asiatiques ne pouvaient renoncer du matin au soir aux dieux de leur propre pays. Ils les portaient nécessairement avec eux, et continuaient de les adorer en terre étrangère, dans le pays de leur conquête. Mais, par un autre phénomène également naturel, ils adoptent l'un ou l'autre des dieux de l'Egypte, ce qui amène une sorte de syncrétisme de divinités égyptiennes et de divinités étrangères. Le mélange des races devait fatalement produire le mélange des dieux. Si ces étrangers choisissent, parmi les dieux égyptiens, Set pour leur dieu national, c'est que Set avait peut-être des accointances avec les Asiatiques. Le nom même paraît être plus asiatique qu'égyptien, et le moindre incident suffit quelquefois à décider des préférences d'un peuple.

La dynastie thébaine chasse les Hyksos de l'Egypte. Elle acquiert de ce fait un prestige considérable et devient, comme on le pense, toute-puissante. Il était tout naturel qu'elle songeât à mettre au premier rang le dieu même de Thèbes, le maître de sa capitale. Amon monte au-dessus des autres

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dieux, tout en maintenant cependant son alliance avec Râ. Amon devient ainsi un dieu solaire.

Il est assurément plus dffîcile de comprendre la révolution d'Amenophès. Quoique prince Ihébain, il détrône Amon. Tl y a là un phénomène singulier. On peut cependant l'interpréter. La tradition garde toujours un prestige considérable, et l'on aime, malgré loul, revenir aux temps anciens, surtout en matière religieuse. Le culte de Râ était certainement le plus ancien. Le culte d'Amon était, par rapport à celui de Râ, relativement récent. Constatant cette anomalie, Amenophès revint au culte primitif et réhabilita Râ. Sa révolution ne fut en somme qu'un retour à la tradition, et l'amour de l'antiquité l'emporta chez lui sur celui des nouveautés. Mais voici un autre détail. Amenophès s'arrête surtout à A Ion, au « disque solaire ». Ce détail s'explique par une loi mythologique. L'homme s'arrête à ce qui le frappe davantage. Or, il est certain que le disque solaire, par sa forme et par son éclat, nous impressionne davantage. On conçoit donc qu' Amenophès en ait l'ait le centre de son culte.

Les changements qui s'accomplissent dans la suite obéissent aux mêmes lois et répondent au\

mêmes préoccu pal ions. 11 est inutile d'y insister longuement, car ce serait nous répéter. Triomphe de l'idée locale el régionaliste sous la \iv dynastie cl réhabilitation de Amon-Kft. Mélange des cultes par suite de l'arrivée en Egypte de prisonniers de guerre sémites; retour à la tradition primitive avec la

xxvie dynastie saïte ; enfin arrêt du développement religieux avec l'invasion des peuples étrangers et perte de l'autonomie et de l'indépendance nationales.

Les causes théologiques produisirent un autre développement, mais dans le sens de la simplification : nous voulons parler des triades et des Ennéades dHéliopolis. Les divinités furent groupées en trois et en neuf. Ce double groupement eut certainement une raison. Quelle est-elle? On ne saurait le dire. Mais on peut hasarder une hypothèse, et alors on songe immédiatement au symbolisme des nombres trois et neuf qui joua un certain rôle dans l'antiquité. La science des nombres fut en honneur dans l'antiquité. Et parmi les nombres, quelques-uns : trois, sept et neuf, étaient regardés comme possédant une vertu spéciale et comme exerçant une influence mystérieuse sur les destinées humaines. C'est probablement à cette croyance qu'il faut rattacher la formation, en Egypte, des triades et des Ennéades. Elle fut l'œuvre des théologiens, des collèges sacerdotaux, et comme ils étaient plus versés que le commun des hommes dans la science symbolique des nombres, on peut regarder cette hypothèse comme plausible. Cette élaboration, quelle qu'en soit la cause, marque un développement capital dans le sens de la symétrie et de l'ordre. C'est un essai systématique pour débrouiller la mythologie naturaliste et lui donner un sens plus profond et plus raisonnable.

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