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V. — l'écriture et la langue

Les textes égyptiens, qui embrassent une période d'à peu près cinquante siècles, remplie par les trente Dynasties pharaoniques, nous ont été conservés dans trois sortes d'écriture : la hiéroylyphique, la hiératique et la démoiique. La première, qui paraît être la plus ancienne, ne s'employait guère que sur les monuments publics ou privés : c'est l'écriture des inscriptions gravées sur les statues et les murailles ; c'est aussi l'écriture des inscriptions qu'on lit sur les Pyramides, dans les hypogées, dans les temples de Dendérah, d'Abydos, d'Edfou et de Karnak, sur de nombreux sarcophages découverts dans les nécropoles de Thèbes, de Memphis et du Delta, et sur des statuettes enfouies dans ces mêmes nécropoles. L'écriture hiératique, qu'on appellerai! plus exactement cursive, n'est qu'une simplification de la première ; on l'employait dans les usages de la vie courante et journalière : c'est l'écriture des papyrus ; elle fut adoptée par les prêtres, les médecins et les particuliers en général pour la rédaction des riteset des cérémonies, placés à côté i\<>± momies dans les sarcophages, des formules magiques, des nouvelles, des poèmes et surtout pour la correspondance épistolaire. Entre les xxie el \\v Dynasties, on simplifia l'écriture hiératique elle-même pour la commodité des transactions commerciales, les usages domestiques, el aussi pour la rédaction des

contrats à partir du règne de Shabaka et de Tharaqa. C'est de là que sortit l'écriture démotique, dont le déchiffrement présente le plus de difficultés, à cause de l'extrême simplicité des signes1.

Comme l'écriture égyptienne est d'une nature tout à fait particulière, il importe de dire un mot de ses procédés de formation. Ces détails serviront à éclaircir les idées elles-mêmes. Le dieu Thot avait découvert et enseigné l'art de l'écriture au roi Thamos-. Le caractère essentiel de l'écriture égyptienne consiste à dessiner les objets et à parler aux yeux. Dans son évolution, elle a passé par trois phases, allant toujours se perfectionnant : Y idéographique, la syllabique, Y alphabet iq ne.

Durant la première phase, la règle dominante est d'évoquer l'idée de l'objet en dessinant son image. Mais on varia les procédés à cause de la nature des objets. Tout d'abord, on dessine l'objet tout entier: c'est ainsi qu'on voit, dans les inscriptions hiéroglyphiques, le soleil, la lune, des arbres, des animaux, l'homme. Comme ce procédé ne pouvait s'appliquer qu'à des objets matériels, on sentit la nécessité d'inventer de nouvelles combinaisons d'idéogrammes, et l'on s'y prit de diverses manières. On représenta lo tout par la partie : l'œil par la prunelle, le bœuf par sa tète. On représenta la cause par l'effet ou

[.L'écriture démo tique est par rapport aux deux autres à peu près ce qu'esl I*' dessin linéaire par rapport au dessin ordinaire.

2. Voir dans Platon, Phèdre, lix, éd. Didot, t. I, p. 733, une curieuse légende à ce sujet. Nous reviendrons plus loin sur le rôle d'inventeur de Thot.

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l'effet par la cause, et l'œuvre par l'instrument, dont on s'était servi pour l'accomplir : le disque du soleil fut destiné à signifier le jour, le feu était indiqué par un brasier fumant, et l'écriture ou les documents écrits par l'encrier et la palette du scribe. On employa l'analogie : les parties antérieures du lion indiquèrent le commandement, l'antériorité, la primauté, la guêpe fut le symbole de la royauté, et le têtard de grenouille servit à désigner des centaines de mille. On introduisit des corrélations mystérieuses, dont il est difficile de percevoir le lien : la hache signifiait le dieu, et la plume d'autruche la justice. Ces combinaisons ne pouvaient représenter que des objets matériels. On songea à exprimer les idées abstraites et l'on eut recours à d'autres artifices : une étoile à cinq branches, placée sous un croissant de lune renversé, signifiait le mois, un veau courant devant le signe de l'eau indiquait la soif. Toutes ces combinaisons compliquaient les choses. Chaque idéogramme, qui suggérait directement l'objet, évoquait, par voie d'association, le nom de cet objet, et en ramenait forcément la prononciation. On était sur le chemin du phonétisme, qui esl syllabique ou alphabétique.

Les homophones furent le premier pas, l'ail dans la voie du phonétisme On appelle homophones des signes, dont les sons sont semblables el le sens divers. L'oreille reçoit la même impression, el 1 esprit fixe la signification. Ainsi le lut 1 1 el la beauté se disaient Naoufir, Nofir. Le môme signe à Bavoir,

l'image du luth, servit à désigner l'instrument de musique et la beauté. Le scarabée se disait Khopirrou, et être se disait khopirou ; le même signe, c'est-à-dire l'image du scarabée, désigna à la fois l'insecte et le verbe. Le mot khoupirou se compose de trois syllabes, dont chacune indique un objet différent: khaou, « crible »,/>ow, « natte », ra, rou, « bouche » ; on réunit en un groupe ces trois signes, et ce groupe indiquait l'idée d'être, aussi bien que l'image du scarabée. Restait un autre pas à faire pour arrivera l'alphabétisme. Les syllabes sont les unes ouvertes et les autres fermées. Reprenons le mot khoupirou : il se compose de trois syllabes ouvertes : khou, pi, rou. Si la voyelle de chacune de ces syllabes se détache par l'habitude ou par calcul, il ne restera que les trois consonnes : kh, p, r, c'està-dire trois lettres. Ce travail, lent et successif, de séparation des voyelles de leurs consonnes respectives, finit par dégager vingt-une articulations qui constituèrent un alphabet. Ces articulations sont cinq voyelles : a, à, â, îv ou, et seize consonnes : b, p, f, m, n, r, h, kh, s, sh, q, qh, g, t, d, dj.

En pratique, les Egyptiens ne tirèrent pas lout le parti possible de cette simplification, qui était un progrès d'une immense portée. Dans leurs inscriptions, ils employèrent simultanément les trois procédés, de sorte que le même mot contient parfois des syllabes, des lettres et des idéogrammes, qui précisent le sens et qu'on appelle, pour cela, des détermina tifs. Ainsi le mot maszirrou, « oreille»,

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écrit en hiéroglyphes, contient les syllabiques mas, zir, les lettres s, r et le déterminatif qui n'est que l'image de l'oreille dessinée à côté du mot. L'écriture ainsi composée était autant décorative qu'expressive.

La langue égyptienne parait devoir se ramener au groupe sémitique. Cette hypothèse est celle qui a trouvé le plus de faveur auprès des égyptologues. Les procédés grammaticaux ont entre eux de fortes analogies. Il faut cependant se mettre en garde contre des conclusions hâtives; car si l'on remarque des ressemblances assez sensibles entre les langues sémitiques et l'égyptien, il ne serait pas difficile de relever des différences assez frappantes. L'étude comparée de ces deux idiomes ne permet peut-être pas encore de dégager des certitudes. E. de Rougé semble avoir été trop affirmatif : « S'il y a un rapport de souche évident entre la langue d'Egypte et celle de l'Asie, ce rapport est cependant assez éloigné pour laisser au peuple égyptien une physionomie distincte » *. Il n'est pas sûr qu'il faille parler de « rapport de souche évident ». Il Tant néanmoins convenir que L'hypothèse de la communauté de langues est la plus probable dans l'état aeluel de nos connaissances.

Le véritable initiateur dans le déchiffrement des hiéroglyphes lui un français, François ( îhampollion ou Champollion le Jeune, ainsi surnommé pour le

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