VI. LES OUVRIERS ET LES ARTISANS
Les ouvriers et les artisans des villes formaient des corporations, dont chacune avait des chefs pour défendre ses droits et pour la représenter auprès des autorités locales. On avait ainsi des maîtres-maçons, des maîtres-forgerons, des maîtrescordonniers. C'était, pour ainsi dire, un encadrement général de tout le prolétariat. A en croire les historiens grecs, les voleurs même auraient formé une corporation *, avec un chef chargé de gérer leurs intérêts, et de prendre en main leur cause, lorsque les circonstances l'exigeraient. La ville était comme divisée en arrondissements. Les ouvriers de la même corporation habitaient dans le même quartier et parfois dans la même rue. Outre les impôts ordinaires, ils payaient une taxe spéciale, à peu près ce que nous appelons aujourd'hui une patente. La condition de l'ouvrier des villes égyptiennes n'était guère meilleure que celle de l'ouvrier de nos villes modernes, si toutefois elle n'était bien pire. Les textes nous ont conservé des descriptions typiques, qu'il serait fâcheux de ne pas connaître. Ce sont des documents réels, qui nous dépeignent au vif la situation des ouvriers urbains : « Je n'ai jamais vu forgeron eu ambassade, ni fondeur en mission ; mais ce que j'ai vu, c'est l'ouvrier
1. Diodore, I, lxxx. Cf. Aulu-Gelle, XI, xviii, 16, (d'après le témoignage du jurisconsulte Ariston).
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en métal à ses travaux, à la gueule du four de sa forge, les doigts rugueux comme crocodiles, el puant plus que frai de poisson. L'artisan de toute sorte qui manie le ciseau, ne se donne pas autant de mouvement que celui qui manie la houe ; mais ses champs à lui c'est le bois, son affaire c'esl le métal, et la nuit, quand l'autre esl libre, lui, il fait œuvre de ses mains par-dessus ce qu'il a déjà fait, car, la nuit, il travaille chez lui à la lampe. L<i tailleur de pierre qui cherche de la besogne en boute espèce de pierre durable, quand il a fini par gagner quelque chose, et que ses deux bras son! usés, il s'arrête; mais, s'il demeure assis au lever du soleil, on lui lie les jambes au dos. Le barbier qui rase jusqu'au soir, quand il se mel à manger, c'est sur le pouce, tout en courant de ruelle en ruelle pour chercher des pratiques ; s'il esl brave à l'œuvre], ses deux bras remplissent son ventre, de même que l'abeille mange selon son labeur. Te dirai-jele maçon, combien le mal le goûte? Exposé à tous les vents, tandis qu'il bâtit sans autre vêtement qu'une ceinture, ei que le bouquel de lotus [qu'on attache aux maisons terminées], est encore loin de sa portée, ses deux bras s'usenl au travail ; ses provisions sont pêle-mêle avec toutes si s ordures ; il se mange lui-même, car il n'a de pains que ses doigts, el il se lasse toul à la fois. Il s'épuise beaucoup et fort, car il a sanscesse unbloc [à traîner] dans cel édifice-ci ou dans celui là, un bloc de dix coudées sur six ; il y a sans cesse un
bloc [à traîner] dans ce mois-ci ou dans celui-là [jusqu'aux] mâts [où l'on attache] le lotus des maisons [terminées]. Quand le travail est tout achevé, s'il a du pain, il retourne à la maison, et ses enfants ontélé roués de coups [pendant son absence]. Le tisserand dans les maisons, il y est plus mal que la femme ; accroupi les genoux à l'estomac, il ne respire pas. Si, pendant le jour, il ralentit le tissage, il est lié comme les lotus de l'étang ; c'est en donnant du pain au gardien des portes, que celuici lui permet de voir la lumière. Le teinturier, ses doigts puent et leur odeur est celle du frai de poisson ; ses deux yeux sont battus de fatigue, sa main n'arrête pas, et comme il passe son temps à tailler des loques, il a les vêtements en horreur. Le cordonnier est très malheureux; il geint éternellement ; sa santé est la santé du poisson qui fraie, et il ronge les cuirs. Le boulanger pétrit, met les pains au feu ; tandis que sa tête est dans l'intérieur du four, son fils le tient par les jambes ; s'il échappe aux mains de son fils, il tombe là dans les flammes ». A toutes ces misères s'ajoutait celle de payer l'impôt. Il est vrai qu'on ne s'y résolvait que contraint par la force et la bastonnade. Il paraît même que celui qui payait l'impôt, sans cette cérémonie, était un objet de mépris pour ses voisins1. L'ouvrier égyptien n'avait donc qu'une situation précaire. Si l'on retranche des textes tout ce qu'il y a
1. Ammien Marcellin, XXII, xvi, 23. Cf. Elien, Var. Hisl, VII, xviu.
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probablement d'exagéré, il en reste toujours que son' sort était assez misérable, el que l'ouvrier des temps modernes n'a rien à envier à celui de 1 ancienne Egypte.