‹ La Religion de MiltonChapitre 11 sur 35 · AGE · texte numérisé non relu

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il versa la lumière de la discipline sur tous les coins et recoins de la vie ecclésiastique anglaise. Malheureusement, il manque de tact, et il n’est pas libéral. Aussi va-t-il donner tête baissée à la fois contre les libertés et les abus, opposant aux derniers sa probité rigide, aux premières sa haine furieuse. L'Église avait besoin d’un homme qui détestât la religion spasmodique de l'Armée du Salut (en tant que religion nationale) et qui soutint que, tant que nous sommes dans le corps, nous avons besoin de signes extérieurs et dignes de religion. Laud était bien l’homme qu'il fallait à l'Église ; mais il agit si maladroitement qu'après avoir maintenu contre Fisher (1622) que l'Écriture est le seul guide infaillible de la Foi, il put être pris pour un papiste salarié des Jésuites.

Nommé évêque de Saint-David, le 18 novembre 1621, il met son système en œuvre ; il fait taire les prédicateurs anglicans du Calvinisme. Ami de Buckingham, il devient peu à peu le « mufti confidentiel » du roi. En 1625, il est tout-puissant. Il était encore temps, rappelons-le, de détourner l'orage qui s’amoncelait ; car, chez les Puritains comme Eliot et Pym, c'était surtout la crainte de Rome qui dominait. Le terme puritain était encore un terme de reproche et de mépris. Encore quelques années de Laud et de Buckingham, et le terme allait devenir le mot d'ordre de la liberté religieuse et civile. C’est que le danger signalé au premier chapitre, la confusion de la politique et de lu religion, grandis-

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sait tous les jours. Le clergé laudien, en échange du patronage royal, exalte l’office royal. L'Église se jette dans les bras du souverain impopulaire. Elle partag'era son impopularité croissante. Et c’est, à partir de 1627, un tissu serré de mesures efficaces, d'enseignements élevés et de recommandations excellentes à côté de décisions brutales, de cérémonies grotesques et d’enfantillages. C’est la résurrection de l'Église en tant que corps ecclésiastique, mais c’est aussi l'abolition de son pouvoir sur le cœur de la nation.

En 1627, Laud est au conseil privé. C’est l’année où paraît le livre de Cosin (1), théorie anglicane de l’union avec Dieu ; non pas d’un coup, mais par une lutte de tous les jours et par le pouvoir du Sacrement. Nous citons le fait parce qu'il illustre bien les tendances de l’arminianisme, dégagé de toute influence politique, Ce que Laud veut, ce que l’arminien désire, c'est la beauté raisonnable du culte. Ce système, le puritain de petite envergure ne pouvait ni l’aimer ni le comprendre. C’est ce qui explique qu’en 1628, le livre de Cosin fut attaqué par les Communes. Cet incident en somme secondaire montre à quel point la nation était saturée de controverse religieuse, et comme ces questions élevées la prenaient aux entrailles. Laud combat tous les ans avec plus d'ardeur. En 1628, il obtient l’évèché de Londres. Les coups vont pleuvoir dru

(1) Cosin (1595-1672), fut obligé de fuir à Paris en 1644 et rentra à la Restauration.

sur le Calvinisme qui, pendant vingt ans, s’est proclamé le représentant véritable de l’Église anglicane. Les Communes répondent à l'avancement de Laud en dénonçant les Arminiens comme traîtres à la nation. Seul chef du gouvernement après l’assassinat de Buckingham, Laud ajoute une préface de sept paragraphes aux 39 articles, où le Roi, chef spirituel, défend d’interpréter les articles autrement qu’au sens littéral et grammatical. La dissolution du Parlement se fait sur cette question en mars 1628 ; et ses membres accusent d’antipatriotisme les opinions arminiennes aussi bien que papistes.

C'était là le résultat de l'intolérance de Laud, de sa lourdeur et de son manque complet de tact. Fervent du « thoro’ » c'est à-dire des mesures radicales, il en usait à tort et à travers. Il avait raison quand, dans ses instructions de 1630, il forçait les évêques à être préserits dans leurs diocèses, quand il démolissait les baraques qui cachaïent la cathédrale de Saint-Paul. Il avait rai: son encore quand, nommé à l’archevèché de Canterbury (1633), il s'attaquait durant sa tournée épiscopale à toutes les négligences qui corrompaient l’Église. On s’asseyait sur la table de communion, les églises étaient mal entretenues, le clergé interpellait personnellement les paroissiens à l'office du dimanche, les vols d'objets du culte étaient continuels. Laud a raison de mettre l'ordre à la place de ce chaos (1). Mais l’erreur com-

(4) E. Dowden dit, en parlant de Laud, qu'en « ce qui concerne

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mence quand, en ce moment si peu opportun, il veut multiplier les cérémonies du culte extérieur, forcer les prédicateurs à porter le surplis; quand il froisse nombre de consciences respectables par sa « Declaration of Sports », qui permet les amusements du dimanche, quand il fait placer les autels à l'Est sous prétexte de décence, mais en réalité pour consacrer le mystère de l’Eucharistie. I1 révolte ainsi, inutilement, l'instinct des Puritains ; il les révolte en obligeant les chapelains à l'étranger à se servir du « Prayer Book » dans son intégrité. Ses ordonnances sont partout. Il intervient p.utout, pour empêcher le baptême d’un chat. pour obliger au « churching » (1) toute femme nouvellement accouchée, pour forcer les paroïissiens à s’agenouiller au nom de Jésus, à communier au moins trois fois par an. Et si nous nous rappelons que pour assurer l'exécution de tous ces décrets, Laud avait recours au bras séculier, à des exactions illégales dont les Churchmen étaient les principaux avocats, nous ne nous étonnerons pas que l'Église souffrait d’une impopularité méritée, mais qui n’était pas due à son organisation fondamentale.

La politique adoptée par Laud était insupportable, s’introduisant partout, gênant tout le monde d’égale

le dogme il était plus libéral que beaucoup de ses adversaires puritains » —, ce qui est bien possible, (1) Service institué par l'Église Anglicane pour les femmes rele.-

vant de couches. Aussi appelé « The Thanksgiving of Women after Childbirth »,

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facon. Que demandait la majorité des Churchmen? Un chef modéré, qui pût tirer l'Église de sa position fàcheuse. Les punitions n’allaient pas les convaincre. Cet amour de la discipline poussé jusqu’à la manie va changer une opposition constitutionnelle alliée au puritanisme en une opposition religieuse alliée au constitutionalisme. Les hommes qui, en 1630,se contenteront d'accorder au Parlement le droit de s'occuper des affaires ecclésiastiques, en 1640 se trouveront prêts à attaquer l’épiscopat lui-même. Laud ne comprenait pas le danger et marchait droit à sa chute, servant — à sa façon — Dieu et son roi. Il tombera passivement en 1640. Mais ses principes, en réalité, triompheront. La discipline insensée faillira, mais la dévotion et le savoir resteront. Car la renaissance arminienne, avant d’être politique, avait été intellectuelle et religieuse. L’arminianisme avait été associé aux noms de Hooker et de Whitgift avant de l’être à ceux de Wentworth (1) et de Charles I". Il allait rester uni au souvenir de Bancroft (2) plutôt qu à celui de Windebank (3). Il attirera

(1) Plus tard, Earl of Strafford. Comme Laud, il mit sa volonté inflexible au service du droit divin des rois. Il voulait gouverner sans Parlement.

(2) Bancroft, Richard (1544-1610). Hallam le compare à Becket. Il croyait l’épiscopat d’origine divine. C’est lui qui découvrit les auteurs des traités « Marprelate ». Il se montra très sévère à Hampton Court. 6

(3) Windebank (1582-1646) avait des tendances papistes. Il fut choisi par Charles Ie" pour diriger les négociations entre Rome et

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des hommes différents comme Hyde (1) et Chillingworth (2) ; il aura son influence sur Milton lui-même ; il s’alliera avec la science chez Hammond (3), Peacock et Cosin. IL exprimera sa pensée dans les œuvres de Jeremy Taylor (4), la puissance de son entraînement chez Gvorge Herbert (5), son enthousiaste abandon dans les poésies de Crashaw (6), sa piété pratique dans la vie de Nicholas Ferrar (7).

Mais en 1633, l’'arminianisme, c'est Laud, c’est lé pouvoir, c’est la tyrannie. C’est tout ce que nous y avons relevé d'arbitraire, sans rien de ce qui fait sa beauté.

Aussi comprendrons-nous sans peine la résolution de

Canterbury. C'est lui qui parlant d'Henri VIII le traitait irrévérencieusement de cochon (pig). Windebank mourut Romaniste.

(1) Hyde, Earl of Clarendon, modèle de modération et de bon sens.

(2; Chillingworth (1602-1644). Anglican, puis papiste, aide les Jésuites en 1631, puis redevient protestant en 1634. Perpétuellement balancé entre les deux camps, les papistes le dénoncent comme athée, et les puritains l’accusent de vouloir résoidre la foi en raison,

(3) Hammond (1605-1660), fut chapelain de Charles I‘, mais n’assista pas à ses derniers moments.

(4) Jeremy Taylor (1613-67), ie plus académique des théologiens anglais. Ses meilleurs ouvrages sont ses Sermons, et son « Holy Living and Holy Dying ».

(5) George Herbert (1593-1633), est surtout fameux pour son « Temple », collection de poèmes sacrés.

(6) Crashaw (1615-1650). Poète mystique, devint romaniste à la fin de sa vie, et mourut chanoine de Loretto.

(7) Ferrar, l'ami intime de George Herbert; fonda une communauté protestante à Little Gidding. Walton en fait mention dans ses « Vies », et Shorthouse, dans « John Inglesant », décrit habilement son monastère.

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Milton de ne pas prendre les ordres sous un pareil régime. Acculé à une décision formelle, il refuse obéissance au tout-puissant Laud. Tout homme à l'esprit indépendant en eût fait autant. Car Laud ne cherchait pas des serviteurs pour l'Église, mais des esclaves. Parce qu'il se décide à cet acte parfaitement légitime et parfaitement explicable, Milton cesse-t-il d’appartenir à l’Église ? Pas du tout. Un homme qui aspire à devenir ministre du Culte se heurte à des difficultés qu'un laïque ne soupconnerait pas. C’est le cas de Milton. Et puis, il y 4 beaucoup âe tempérament, beaucoup d’élément personnel dans cette décision du jeune homme. Je n’y vois certainement pas une éclatante profession de foi puritaine, mais simplement un acte d'indépendance parfaitement justifié, souligné d’une pétulance qui s'explique chez un jeune homme de vingt-quatre ans. Milton était orgueilleux et hautain. Nous savons qu’il avait mal supporté la contrainte universitaire.Il n'allait pas supporter davantage cette contrainte ecclésiastique. Ce n’est pas l'Église qui répugne à Milton, ce sont les prélats qui la rudoient. Cette décision est bien plutôt un choc d’orgueil contre orgueil, que de doctrine contre doctrine. C’est le choc presque personnel de Laud et de John Milton. Il y a de la raideur voulue dans ce refus d'entrer dans les ordres. Et puisque les raisons les plus simples sont encore les meilleures, ne se peut-il pas que Milton, en plus de ce froissement d’'orgueil, ait obéi à d’autres motifs d’abs- -

tention ? Conscient de ses facultés, et désireux de remplir la mission dont il se sentait déjà plein, il a peutêtre préféré le rêve littéraire aux ambitions ecclésiastiques. Son désir était de laisser une œuvre de son imagination qui ne périrait pas. Il à peut-être obéi à sa vocation. Et pourrait-on affirmer que Milton, si épris d'art,si délicieusement païen à ses heures,n’ait pas en ce moment-là même souscrit au culte de « sainte beauté » tel que Laud le souhaitait? C’est pourquoi, sans diminuer l'importance de cet incident, il ne faut pas non plus l'exagérer. Il faut surtout se bien garder d'y voir une provocation ou une déclaration de guerre. Milton s’abstient : voilà tout. Il reste, au lendemain de sa décision, aussi bon fils de l’Église qu'auparavant. Il reste Anglican et Puritain au sens le plus large de l’un et de l’autre terme. Sa morale reste la même, son culte reste le même ; sa métaphysique et son dogme, nous les ignorons toujours. Nous savons seulement que pour des raisons personnelles, il à boudé la discipline de son Église. C’est là question d'ordre privé plutôt que public. Mais c’est la fente au luth. Pendant six ans, la félure restera presque invisible aux yeux du monde, mais ira s’élargissant jusqu’à ce que l'instrument se brise. Ce sont ces six années qu’il nous faut maintenant examiner pour achever avec ce second chapitre l'étude de la jeunesse de Milton au point de vue du développement religieux.

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