CHAPITRE IV
La question du divorce. — Un pas de plus.
Les mêmes considérations personnelles qui dictent à Milton sa conduite au cours de la dispute épiscopale apparaissent encore, et bien plus évidentes, dans la question du divorce, et préparent sa rupture avec le presbytérianisme. C’est pour lui un problème intime, et c'est dans cet esprit qu'il l'étudie. Aïnsi, les deux premiers points de religion qu'il a traités sont sugoérés par des rancunes personnelles et par de secrêtes rébellions du cœur. Il y avait du dépit dans la controverse épiscopale ; on trouvera du dégoût, de la colère et jusqu'à de la rage dans les théories de Milton sur le
divorce.
Tandis qu'Oxford protestait de sa loyauté à Charles [°', que la Cornouaille se levait en armes et que la cause du roi semblait pleine d'espoir, Milton tombait sérieusement amoureux. Au printemps de 1643, il alla
dans le comté d'Oxford toucher le montant d'une dette
SA OD CES chez un gentilhomme cavalier nommé Richard Powell. Un mois après, il revenait à Londres avec Mary, la fille du gentilhomme, pour épouse. Milton avait alors 35 ans et Mary 17. Il n’y avait entre eux aucune communion d'idées, Mary étant royaliste et Milton républicain. C'était un mariage de savant, ignorant du monde et de ses pièges. Un peu après le mariage, les parents de la jeune fille rendirent visite aux nouveaux époux, et Mary sembla se plaire bien plus aux fêtes qu'on donna en leur honneur qu'aux « vastes pensers » de son époux. Un mois s'était à peine écoulé que, pressée par sa famille, la jeune mariée quitta Milton pour retourner passer l'été chez son père, sous promesse de revenir à la Saint-Michel. Et le père de Milton vint alors tenir compagnie à son fils. L'aventure, en somme, était assez banale. Mais John Milton prenait les choses au tragique. Et ce qui nous étonne, c’est l’affolement de cet homme, tout désorienté par le coup de tête de son enfant d’'épouse, écrivant la première édition de sa « Doctrine et Discipline du Divorce » le 1° août 1643, c’est-à-dire quelques jours avant la date fixée par Mary pour son retour! Milton n’était pas de sang-froid. IL s'emportait aisément, il exagérait vite ses propres peines, et chaque attentat à sa personnalité prenait les proportions d’un crime d'Etat. Ainsi que le montre le D' Garnett, c'est un morceau purement émotionel que
ce premier pamphlet, c’est une explosion de lyrisme,
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le eri d’une âme éprise de liberté. Mais il est difficile de s’imaginer un homme marié écrivant un pareil factum quelques mois après son mariage, et s’étonnant, par surcroît, que sa femme y trouve offense! Mary ne rentrera au domicile conjugal qu’en juillet ou août 1645. Pendant son absence, que personne ne saurait lui reprocher, Milton, qui manquait d'humour, et qui croyait agir en homme d'expérience alors qu’il faisait une bévue, voulut mettre sa sagesse au service de la régénération des hommes : pendant deux ans, il entretint le monde de son infortune et réclama, pour lui et les imprudents à venir, la liberté dans Le divorce.
Le premier pamphlet avait été écrit en août 1643; Milton en publia, le 2 février 1644, une seconde édition augmentée, précédée d’une adresse hardie au Parlement: Bientôt ses coreligionnaires eux-mêmes ne purent accepter ces idées pour eux subversives, et Milton fut classé « Divorceur » parmi les sectes innombrables que les restrictions de l’assemblée de Westminster avaient multipliées dans la confession presbytérienne. Enflammé par cette opposition, Miton fit paraître, en juillet 1644, son seeond traité sur le Divorce, dans lequel il prenait à parti l’Assemblée ; puis vinrent (4 mars 1645), le Tétrachordon, exposé des quatre passages principaux de l'Ecriturc traitant du mariage, et le Colastérion, réponse personnelle à ses assaillants.….
Deux sonnets, dans lesquels Milton se moquait de ses
adversaires, terminaient la controverse dont nous allons
maintenant essayer de dégager l'esprit et la signi fica
tion intime.
C'est bien le cri d’une âme blessée, qui se voit refuser l'amour, que ce premier pamphlet sur le divorce (1). On y revient comme à un poème, tant le ton en est élevé et pathétique. Milton se heurte à des lois, aux canons de l'Eglise qui déclarent le mariage indissoluble ; il se heurte aux paroles du Christ affirmant que celui qui épouse une divorcée commet un adultère ; il se heurte au texte hébreu du Deutéronome, et soutient que les mots qui établissent la légalité du divorce ne sont pas : « quelque impureté », mais bien : « nudité en quoique ce soit » — ce qui peut bien s'entendre de l'esprit. Pris derrière des barreaux d’acier, Milton fait des efforts surhumains pour s'échapper de sa cage. Il réclame pour ceux qui se sont trompés une tendre pitié. Il veut prouver que les paroles du Christ ne sont pas en contradiction avec les remèdes vivifiants de Moïse. Il soutient que le « bienfait du mariage » a été changé en enfer par la fausse interprétation des Ecri-
tures. Et revenant à la base de la religion miltonienne,
(1) « Un simple impromptu,un beau poème passionné, mieux fait pour le Parlement d'amour que pour celui de Westminster ». Garnett. — « Poème en prose en l'honneur du mariage écrit par un
idéaliste incapable de compromis ». É. Dowden (Puritan and Anglican).
RON aux Livres Saints, Milton, qui s’'appuyait sur l’Ecriture pour abolir l’Épiscopat, va s'appuyer sur l’Ecriture pour réclamer le divorce. É Qu'est-ce que le mariage? L'homme se marie parce qu'il n’est pas bon qu'il « soit seul ». Milton pense surtout à l'union des esprits; car c’est lh un mélange autrement précieux que l’union de deux corps. Quand Saint-Paul dit qu’il est meilleur de « se marier que de brûler », il entend par brûlure le désir de l’âme, l'amour « plus fort que la mort », la flamme que « les inondations ne sauraient noyer ». Oui, c'est bien un cœur meurtri qui se lamente : « Ne pas être aimé, et pourtant gardé, c’est le plus grand tort qu’on puisse faire à une âme tendre ». Qu'est-ce qui fait le mariage? Le consentement des parents, les rites religieux, l’accouplement? Non. Seuls, deux camarades (1) peuvent être mariés. Les écrivains chrétiens disent que le mariage est fait de « compagnie religieuse, puis civile, puis du lit conjugal ». Milton sent toute la différence qu'il y à entre la théorie et la pratique (2). IL se
(1) On ne peut pas rendre la saveur du mot anglais « helpmeets ».
(2) Dans le second pamphlet, Milton reviendra sur son idéal du mariage. On ne peut pas nier qu'il soit élevé. « Il n’y a pas de vrai mariage entre ceux qui ne s'entendent pas en vrai consentement d'esprit. . Le propre but du mariage n’est ni la copulation, ni les enfants, mais la communication de l’un à l'autre de tous les devoirs divins et humains, avec la plus grande bienveillance et affection. Le mari instruira sa femme dans toute sainteté et intégrité de vie, la femme fera avancer le mari dans le vrai culte de
HO Det regimbe. Il cite les mots de Saint-Paul ; « Dieu nous a appelés à la paix, et non à la servitude ». Ne faites pas du mariage « un idole »; ne le « canonisez pas tyran de l’âme de l'homme ». Le mariage? Mais la plupart de ceux qui se marient ne sont pas faits pour un pareil état! Laissez donc là votre « servilité alphabétique », et rappelez-vous (ayez pitié de ce pauvre Milton !) « la règle générale et suprême de la Charité ».
Milton a peine à réconcilier la loi de Moïse, qui fait le fond de son argumentation pour le divorce, avec les paroles du Christ. Quel malaise derrière cette rhétorique! Et comme on sent que c’est bien son cas à lui qu'il examine, et que ce cas est tragique. C’est un effort constant pour comprendre l’Ecriture : non en dilettante ou en savant, mais en prisonnier qui veut à tout prix y trouver la clef de sa cellule. Quand il s'agissait d'abattre les prélats, l’Ecriture suffisait. Pour établir la légalité du divorce, il ne semble plus qu'elle suffise. Que fera Milton, embarrassé par ce doute tragique? Il
commentera l'Ecriture (1). Chaque fois « qu'une juste
Dieu, et dans toutes les occasions de la vie civile ». Comme idéal, on le voit, c'est très beau. Le malheur est que, derrière toutes ces belles phrases, Milton — pour employer une expression familière mais très juste — montre trop le bout de l'oreille.
(4) Nous ne lui donnons pas tort, Nous croyons seulement qu'il n'est pas sage’de s'en tenir, pour ce travail, à ses propres lumières et à sa seule raison individuelle. Mais ce que nous lui reprochons surtout, c'est de se contredire, Un peu plus haut, il disait que c’est
OV raison de doute s'élève de la lettre », rendez vous compte de l’occasion où les paroles douteuses furent prononcées, et comparez le texte à d’autres textes. Lorsque le Christ s'exprima sur le divorce de la rigoureuse facon qu’on connaît, il s’adressait aux Pharisiens, qui abusaient dn divorce, et non à la majorité des Chrétiens à venir. Si le divorce, que Christ semble ne pas admettre, est permis par Moïse, alors la loi de Moïse est « grande pécheresse ». Puis, serrant la question de tout l'effort de sa logique, Milton se demande si Dieu est descendu au Sinaï pour prêcher l’adultère public. Non, « Dieu n’a pas deux volontés, mais une seule, encore moins, deux volontés contraires ». Repousser la loi de Moïse, c’est « greffer le péché dans la substance de la loi ». Et comment comprendre, alors, cette « permission de pécher », problème encore plus terrible que celui de la prédestination ? Dieu ne peut pas permettre le péché, et par respect pour Lui-même, et par respect pour l’homme. Et Milton se refuse à croire que Dieu, « dont les yeux ne peuvent regarder l'impureté », ait permis l'adultère, — indulgence plus basse que celles qu’ait jamais forgées l’Antéchrist. Christ n’a pas abrogé la loi de divorce; il a voulu sim-
plement la purger des errements qui la faussaient. Et
un péché « d'ajouter à la parole de Dieu »., Nous comprenons. C’est un péché pour les autres; ce n’est pas un péché pour John Milton, Voilà la pente où Milton, inconsciemment, se laisse glisser,
M c'est ainsi que Milton arrache à l’Ecriture la preuve que le divorce est permis. C’est, remarque-t-il, à la famille à en juger en dernier ressort, et les tribunaux n'ont rien à y voir. Le ministre et les anciens statueront. Et le mariage, redevenu un contrat juste et légal, restera indissoluble.
L'intérêt de ce premier pamphlet sur le divorce ne réside pas tant dans la solution que Milton propose au problème que dans l'attitude générale de Milton en face des Écritures. Il faut appuyer sur ce point, car il est grave et caractéristique. Milton s’est heurté à des paroles formelles. Mais telle est la soif de liberté qui le dévore, telle est sa haine des entraves de toutes sortes, que, malgré son respect pour l’Ecriture, il la torturera jusqu’à ce qu'elle dise ce qu’il veut lui faire dire. Voilà le danger d’une religion basée trop exclusivement sur des sentiments et des passions nécessairement variables et fugitives. Remarquez que Milton a sur le sujet des opinions qu’on pourrait croire excellentes si on ne les savait si intéressées. « C'est à peine, dit-il, s’il ya dans l'Evangile un seul dicton qui doive être lu sans limitatations et sans distinctions, pour être bien compris. » Mais ne sera-t-on pas tenté d’accuser Milton de défigurer l'Ecriture pour sa propre cause ? En 1640, il n’y avait que le Saint Livre, et maintenant encore, il n’y a que le Livre Saint. Mais c'est l’Ecriture lue avec « limi-
tations et distinctions », et qui nous assurera de la jus-
CO
tesse et de l’utilité de ces distinctions ? Qui nous donnera le critérium, sinon absolu, du moins acceptable ? Ce sont ces craintes justifiées qui gâtent à nos yeux ce que la conception miltonienne a de libre et de grand. La pensée libre y vivifie le mot de Dieu. Nous sommes conviés à secouer « la tyrannie d'opinions usurpées » pour « percer la pleine latitude de la nature et de lareligion ». C’est le poète qui aspire à la « libre paix de l’âme », qui salue dans la Charité la loi suprême, opposée à nos « scrupules paniques » et à nos « étonnements ». Nous voyons la différence entre la loi de Moïse qui ordonne et la parole du Christ qui conseille et qui guide; d’un côté la verge, de l’autre l’amour ; d'un côté l’homme enfant, qui sans la verge quitterait le droit chemin, de l’autre l’homme arrivé à la noble majorité de Chrétien, à la sagesse en méme temps qu’à la liberté. Et Milton nous avertit avec Saint Paul que «le moyen d'obtenir une connaissance sûre et indubitable des choses, c'est de considérer comme vérité ce
qui s'accorde le mieux avec la charité (1) ».
Mais pour sincères que soient ces appels à la Cha-
(1) Milton pense qu’à trop serrer l'Évangile on reste avec « la loi canon au poing... Dieu le Fils a mis toutes choses sous ses pieds, mais ses commandements, il les a tous laissés sous les pieds de la Charité ».