‹ La Religion de MiltonChapitre 23 sur 35 · SA LE · texte numérisé non relu

SA LE

« l'arbitrage chrétien de la Charité qui résout toute l'Ecriture en dernier appel », et « C’est la gloire de l'Evangile de nous apprendre que la fin du commandement est la Charité ».

Considéré en soi, voici un large et glorieux point de départ; et il n’est pas un Chrétien qui ne puisse souscrire à ce libéral exposé de sa foi. Mais derrière toute cette éloquence qui, n’en doutons pas, est sincère et sentie, Milton a toujours son petit problème à lui à résoudre ; et il faut qu'il en sorte. Alors, il va diriger sur ce point infime, sur ces banalités mesquines,la radieuse serbe de lumière qu'il a dérobée au ciel. La manœuvre n’est pas sans habileté. « Le grand, et presque le seul commandement de l'Evangile, commente-t-il, est de ne rien ordonner qui soit contraire au bien de l’homme; et bien plus, aucun commandement civil contre son bien civil... Dieu ne commande pas d’impossibilités. » Voyez-vous Milton qui reparaît ? Dieu ne peut obliger John Milton à garder Mary Powell si cette jeune personne ne lui convient pas. Il s'emporte presque : « Le but général de chaque ordonnance, la plus sévère, la plus divine, — du Sabbat lui-même — est le bien de l'homme; oui, sans en exclure son bien-être temporel ». Et de nouveau Milton fouille la Genèse (I, 27), le Deutéronome (XXIV, I, 2), et bien d’autres sources. Et de nouveau, il se répète ; il formule un idéal plus éthéré

que jamais. « Le consentement seul, quand bien même fe

ESA." Er la copulation ne s’ensuivrait jamais, constitue le mariage. » Milton veut que la femme soit le complément spirituel et intellectuel de l’époux. Maïs le monde fait passer la chair avant l'esprit. Ce qu’il veut, en somme, c’est le divorce pour incompatibilité d'humeur, qu’il croit plus grave que l’adultère. Mary Powell n’est pas coupable d’inconduite. Mais elle ne comprend pas son transcendental époux. Son intellect féminin de {7 ans, ses goûts, ses habitudes jurent avec les idées et les opinions de Milton. Il n’y a pas la moindre communion d'idées entre les deux époux. Et Milton affirme, non sans raison, que c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à deux êtres humains. Remarquez que la morale du poète reste aussi stricte que jamais ; le péché lui donne toujours le même frisson d’effroi, car « c’est toujours un excès... aussi illimité que le vide qui est au-delà du monde ». Maïs sa personnalité se choque de ce que le divorce soit permis quand la chair ne s’entend pas, et défendu quand c’est l'esprit qui regimbe. Voilà l'angle étroit sous lequel lui apparaît cette question complexe entre toutes. Qu’'y a-t-il de plus désolé que deux esprits liés l’un à l’autre sans se comprendre ? « Rien ne désanctifie plus un homme que l'habitude de la colère et de l'agitation. » Et comme on lit bien entre les lignes que cet homme-là, c’est notre Milton! Il s'élève contre cette loi qui assure la paix de l'âme aux

vaincus de la chair, tandis que l'esprit doit rester con-

Prog

tinuellement condamné.h la géhenne d’une servitude sans amour (1). « Quels sont donc ces tribunaux de con- Cupiscence, où l’on entend l'appétit charnel avant la droite raison,le désir avant l’amour ou le dévouement? » La loi, non seulement la loi morale, mais la loi judiciaire édictée par Moïse est juste et pure,car « juste et pur est le Dieu qui l’a donnée ». Pour le remariage, il est permis, mème à la femme divorcée, par le Deutéronome (XXIV, 12) ; et Milton prouve ainsi que la loi en même temps que la charité évangélique donnent au Chrétien une liberté que personne avant Christ n'avait connue.

Terminant la série des pamphlets sur le divorce, le Colasterion (2) ne rous apprend rien de nouveau sur l’idée que Milton se faisait des relations de l’homme et de la femme. Maïs du fatras scolastique et de Ia réfutation des majeures et des mineures, on voit se dégager le résultat tangible de cette controverse interminable. Milton veut son divorce, il faut que l'Ecriture le permette, elle le permettra. Mais quels sont ces gens, qui osent interpréter l’Ecriture autrement que Milton? Ce sont les prêtres. Ils ont trop à dire sur les Ecritures, et que ne se servent-ils du mot de Dieu pour leur propre

usage ? « Quelle chose peu raisonnable que des hommes,

(i) « The Tetrachordon is on fire with pain » (Dowden).

(2) Œuvre de polémique pure, en réplique à « Une réponse anonyme à la Doctrine et Discipline du Divorce ». |

re

et surtout des ministres, exigent de si merveilleux changements dans la maison d’un autre homme, et qu'on les voit travailler si peu dans leurs propres maisons? » C’est le réveil des rancunes anti-épiscopales, qu'on croyait éteintes. Milton, au fond, haït tous les prêtres. Le prêtre est une entrave, et Milton ne peut supporter la moindre entrave. Il faut au Chrétien plus que la liberté et plus que la charité. « La paix est la profession et le but final de tout Chrétien. Le Chrétien est une personne dédiée à la joie et à la paix. » Alors, comment peut-il s’accomoder de toutes vos chaînes et de toutes vos lois? (1)

C'était un sujet « nouveau » que cette question du divorce ; comme Milton le äit au sonnet 11 (1645) (2) ; il y « engageait son siècle à quitter ses entraves. » Mais pendant cette lutte, un nouvel incident s'était produit. « Un bruit barbare » l’avait environné, cris de « hibous et de coucous, d’ânes, de singes et de chiens. » Il avait « jeté des perles à des pourceaux ». Il avait montré l’affranchissement prochain à des gens qui « veulent dire licence quand ils crient liberté » (3). 11

(1) Prenant le sabbat pour exemple, « ce n’est pas, dit Milton, en restant assis tranquille, qu'on garde le Saint repos du Sabbat. Mais quiconque fait le plus selon la charité, qu’il travaille ou non », observe le mieux le jour sacré.

(2) « À Book was writ of late calld Tetrachordon,

And woven close, both matter, form, and style; The subject new ». (3) Sonnet XII. « A barbarous noise environs me Of owls and cuckoos, asses, apes and dogs. »

s'était tout simplement heurté à l'opposition de ses correligionnaires. Ces chiens et ces ânes, c’étaient les presbytériens. La querelle sur le divorce va le brouiller avec l'Eglise presbytérienne. Nous en trouverons les preuves dans un grand ouvrage écrit au milieu de ces controverses, et motivé par elles, dans l’Areopagetica. Car ce livre de polémique intense et de si haute pengée qu’on lit d'habitude au point de vue de la liberté de la presse, est plein de renseignements sur la religion de Milton en 1646, que ce soit discipline ou dogme, métaphysique ou morale.

Milton croit peu aux prêtres, quels qu'ils soient. Si la presse n’est pas libre, c’est que les prêtres et les docteurs ont été corrompus par l'étude des commentaires des Jésuites et des Sorbonnistes. Quelques lignes, et Milton lâche le grand mot. Prêtres anglicans et ministres presbytériens se valent. L’attentat récent à la liberté de la {presse ne laisse aucun doute qu'évêques et « presbyters » ne sont qu’un seul et même fléau sous des noms différents (1). L’Angleterre n’a fait que

changer de pénitence. Le prélatisme n’est pas abattu :

(1) Milton donne cours à son indigation dans le sonnet XXIV (4647). Il y attaque la « hiérarchie classique » des Presbytériens, qui avaient divisé Londres en douze classes, ou assemblées; il ies accuse de s’être saisis de la « Pluralité, cette putain veuve », d’employer « l’épée civile pour forcer nos consciences libérées par le Christ » Le sonnet se termine sur le vers fameux : « New Presbyter is but Old Priest writ large ».

on l’a seulement coupé en petits morceaux. Et maintenant que les évêques sont supprimés et chassés de l'Eglise, les Anglais ne cherchent rien de mieux que de préparer pour d'autres leurs places sous un autre nom. Les arts épiscopaux se remettent à fleurir, et la liberté d'imprimer va être de nouveau muselée par une commission de vingt membres. Les ministres presbytériens ne valent pas mieux que les prélats. C’est à l’inquisition qu'ils ont emprunté la censure. Et Milton donne le coup de patte réglementaire, en passant, au pape qui n’a jamais eu qu’un pouvoir politique d’ailleurs usurpé, aux prélats qui s’ingénient à singer les romanistes, aux évêques inquisitoriaux aidés des chapelains, leurs « minorites ».

Ayant une seconde fois secoué le joug d’une organisation ecclésiastique, Milton s’épanche, se dilate, s'élève. Ses réflexions sur la religion, n’avant plus à s'exercer sur un point spécial, s’'épanouissent en pensées larges et fortes, illuminées d’un éclat tempéré, frappées au coinde la sagesse et de la raison. Pourquoi voulait-on museler la presse? Sans aucun doute pour sauvegarder les bonnes mœurs. Comme si le censeur avait jamais aidé la morale ! Jamais la morale de Milton ne s’est un instant écartée de l'idéal chanté dans Comus. Il à toujours cru que la pureté de l'âme est la clef de la vie supérieure. Maïs une fois cette pensée

bien ancrée dans l'esprit, Milton ne désire pas que la.

morale sait farouche ou repoussante. Il ne s'oppose pas aux récréations décentes, et il ne croit pas à une surveillance excessive. La conscience, le germe de divinité qui est en l’âme, ou qu’on doit y mettre, voilà le meilleur surveillant. Car alors, il faudrait tout surveiller, festins et danses, musique, relations entre les sexes.Aussi répond-il aux museleurs de presse. « Toutes choses sont pures à ceux qui sont purs », tandis que «les meilleurs livres.chez un mauvais esprit, peuvent très bien fournir l’occasion du mal ».

L'idée maîtresse de la morale miltonienne reste la même : « Quelle grande vertu que la tempérance, et de quelle importance, durant toute la vie de l’homme : » C’est l’idéal puritain et vraiment chrétien. Comment fortifier la morale, comment combattre le péché? II n’y à qu'un moyen, c’est de rencontrer l'ennemi face à face. « Le bien et le mal, nous le savons, poussent ‘ensemble dans le champ de ce monde de manière presque inséparable ». La science du bien comporte la science du mal. « La science du bien et du mal, deux jumeaux collés ensemble, fit irruption dans le monde ». Alors pourquoi cacher ce qui est? Non, laissez combattre le vrài chrétien, en homme, sans essayer de rien lui cacher. « Celui qui peut comprendre’et considérer le vice avec tous ses appats et tous ‘ses plaisirs fictifs, et malgré cela s'abstenir, et malgré cela préfé-

rer ce quiest vraiment meilleur, celui-là est le vrai

chrétien militant ». Mais pas d’entraves, car : qui dit chrétien dit homme libre. Milton a sur le vice et sur son traitement de larges idées protestantes. Le seul fait de le cacher ne le supprimerait pas. « La connaissance » et, bien plus, « l'examen du vice est dans ce monde nécessaire à la constitution dela vertu humaine, et l’assaisonnement de l’erreur à la confirmation de l4 vérité. »

La métaphysique et le doume de l’Areopagetica reposent sur la même conception de la liberté. Milton croit au libre arbitre. Dieu a fait à l’homme le don de la Raison, afin qu'il choisisse lui-même le droit chemin. Car, si la vertu ne se pratiquait que sur ordre supérieur, quel mérite y aurait-il à bien faire? Dieu donna la raison à Adam, et lui laissa la liberté de choisir : autrement, il n'eut été qu’un Adam artificiel. Aussi bien les gens se trompent-ils qui pensent supprimer le péché en supprimant l'objet äu péché. Car l’objet du péché est le même que celui de la vertu; supprimez l’un, et vous supprimez l’autre. Soyons sûrs, d’ailleurs, que Dieu attache plus d'importance à la croissance et à l'achèvement d’une seule âme vertueuse, qu’à la restriction de dix vicieuses. Déjà la doctrine chrétienne elle-même et le dogme en son essence sont balayés d’un grand souffle de liberté. Milton soutient que les schismes entretiennent la vie de l'Église et l'empêchent de

se corrompre. Car même au sein de la vérité, un homme

peut être hérétique. S'il croit les choses simplement parce que son pasteur le lui enjoint ou que l'assemblée l’ordonne et sans avoir d’autres raisons, sa croyance fût-elle vraie, la vérité même qu’il possède devient son hérésie. Mème dans le dogme, il est des choses que nous ne comprenons pas encore, et que nous ne comprendrons pas de longtemps. Le grain semé par Christ ne fait que poindre. Pour que la récolte soit mûre, il faut attendre la consommation des temps et que les âges d'existence promis à la race humaine aient parfait la conscience des fils d'Adam. « Celui qui croit qu’il nous faut planter notre tente, et que nous avons atteint les limites de la réforme, de par son opinion elle-même, cet homme-là déclare qu’il est encore loin de la vérité ». La règle d’or de la théologie, c’est de chercher toujours ce que nous ne connaissons pas au moyen de ce que nous connaissons, ajoutant ainsi, peu à peu, vérité à vérité. Et Milton termine sur des mots de tolérance ; à part le papisme, « qui extirpe toutes les suprématies, religieuses et civiles », Milton est prêt à supporter toutes les confessions. Le dogme sera très élastique et pourra revêtir toutes sortes de formes. « Car il serait plus chrétien que beaucoup fussent tolérés que tous contraints ».

Tei est le chemin que Milton a parcouru depuis qu’il est entré en 1641 dans le tourbillon des controverses

religieuses: Nous l’avions laissé presbytérien, c’est-à

dire puritain formaliste,en 1642; en 1643, nous le trouvons déjh hors des rangs presbytériens, et puritain indépendant. Ses ennemis l’affublent même de l’épithète de « divorceur ». Mais nous nous soucions moins ici des étiquettes que du développement chez Milton de l'idée religieuse. Et cette croissance à été d’une rapidité et d’une envergure extraordinaires. Après avoir brisé les entraves de deux organisations ecclésiastiques où son esprit étouffait, voici Milton en pleine liberté, sans autre guide que sa conscience et sa raison. Jusqu'ici le dogme n’a pas été touché en son essence. Mais deux institutions vieilles comme l'Église, l’'épiscopat et l’indissolubilité du mariage, ont été démolies. Nous voulons bien que le vent qui les à jetées à terre soit un souffle de renaissance. Nous reconnaissons la ferveur chrétienne et l'idéal évidemment très noble qui nous est proposé. Mais il faut répéter les réserves déjà faites sur les motifs dont Milton s'inspire pour traiter les points précis en litige. Le moment est venu d'examiner cet esprit bardi, que Milton représente, et qui n'est autre que l'esprit puritain. Il a ses pièges comme il à ses clartés. Nous essayerons de montrer, au cours de cette étude, à quel point la carrière religieuse de Milton, si typique de l’époque où il vivait, nous renseigne

sur les uns et les autres.

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