CHAPITRE V
En quoi Milton incarné là raison d’êtré ét les dangers du puritanisme.
L'année 1645 voit la publication des deux derniers traités sur le divorce et la réconciliation de Milton avec Mary Powell. C’est le moment de marquer l’endroit où il en est dans son évolution religieuse. Milton en 1645 est franchement indépendant ; bientôt il ne voudra connaître d'autre ministre que lui-même. Nous avons vu les presbytériens l’attaquer de tous côtés et le poursuivre comme sectaire et divorceur. Baïllie, dans son « Dissuasive », et Edwards, dans son « Gangroëna » Îe prennent vigoureusement et pérsonnellement à pañti (1). Sa rapide évolution les effraie, son puritanisme les déconcerte. Essayons donc de montrer comment Milton, en cette année 1645, semble personnifier la beauté ét
les dangers du mouvement de pensée puritain, dont il
(4) Ces deux pamphlets sont des catalogues des sectes et des maux qu'elles entraînent.
incarne l'esprit de liberté et d’inspiration en même temps que les infirmités et les défauts.
L'esprit qui suscita le puritanisme a laissé sa marque indélébile sur la vie nationale de tous Les peuples qui parlent anglais. C’est lui, qui, en notre xx° siècle réputé si incrédule, entretient chez eux la flamme de la vie religieuse ; et c’est lui qui garde la foi anglaise de l’étiolement et de la dégénérescence. Saisissons donc, si nous Je pouvons, l’âme de ce mouvement unique dans l’histoire, « dernier rayon du Divin s’évanouissant en Angleterre ». Le point central du Puritanisme, celui que Milton met si éloquemment en relief, c’est l'affirmation des droits de la conscience individuelle, c’est la liberté du Chrétien en Christ hautement proclamée ; c'est la déclaration de la majorité morale de l'humanité. L'âme a le droit, bien plus, le devoir de se rencontrer face à face avec l'âme de la Divinité. Le Puritanisme est le geste brusque qui écarte tous Les obstacles entre l’Ame et le Maître de l’Ame. C’est la négation (malheureuse) de tout un passé qui avaiteu sa raison d’être et sa gloire et son remplacement par une communion directe et intense, individuelle et étroite, entre le Créateur et la créature. C’est le lien renoué entre Dieu et l’homme, c’est le réveil de l’âme après l’étouffement dans des traditions devenues tyranniques et insupportables.
Et quel souffle visiblement inspiré par l'Esprit que
le souffle du Puritanisme ! Il croissait en force tous les jours ; il allait inspirer le héros soldat, Cromwell, Bunyan (1), le poète prêcheur, le théologien Baxter (2), et il allait du même élan atteindre avec Milton au sommet de la sublimité intellectuelle et morale. On a dit que c'était ie fond de l’âme saxonne qui remontait à la surface de la vie nationale ; on a dit aussi — et quelle erreur ! —- que c'était un mouvement opposé à la Renaissance, alors que c'était la Renaissance elle-même appliquée aux choses de la religion, le retour aux pures fontaines, le déblaiement des décombres séculaires qui cachaient le pur chef-d'œuvre chrétien.
Outre qu’il consacre l’admission des laïques au sein de l'Église, et fait ainsi acte de justice, le puritanisme a trouvé, dans sa recherche inlassable et sincère de la vérité, et dans son désir ardent de comprendre le Verbe de Dieu, des révélations qui devaient rester cachées à à une foi moins intense. Imbu des doctrines de l’Ancien Testament, le Puritanisme a‘eu la vision de la justice
toujours présente de l'Eternel ; il a vu se dresser devant
(4) (1628-1688). Converti à vingt ans, il livre à des tentations multiples un long combat dont il sort enfin victorieux. Sa « Grace Abounding » est pleine des profondeurs du désespoir et des hauteurs où peut atteindre la joie chrétienne.
(2) Richard Baxter (1615-1691), le grand théologien puritain, le créateur de la littérature populaire chrétienne en Angleterre. Son grand ouvrage est intitulé : « The Saints’ Everlasting Rest » (1650). C’est lui qui, un peu avant de mourir, prononcça faiblement ces belles paroles chrétiennes : « presque bien ».
ui, s'étreignant dans une lutte incessante, le Bien et le Mal ; il a compris mieux que personne ne le comprendra jamais, l'horreur et la désolation du péché, eette désértion à l'ennemi; et se reposant sur la Providence . du Tout-Puissant, qui peut avoir à lutter, mais qui doit vaincre, il s’est mis résolument à la tâche glorieuse d'aider Dieu dans le conflit perpétuel entre Lui et Satan. Pour les Puritains, le Sauveur est surtout un champion de Dieu, venu pour servir sa gloire Comme les grands lutteurs de l'Ancien Testament, guide de l'humanité dans sa lutte contre le péché et la mort.
Servir Dieu, comme un soldat sur le champ de bataille, suivre le Christ et ne laisser au péché aucun répit, voilà le rôle des Puritains. Prenez Cromwell, « l’âme de la révolte puritaine, l'homme de vérités », dans sa lourde et peu élégante dignité, dans son héroïsme brusque, son imagination rêveuse et la profondeur de sa dévotion passionnée. C’est un hypocondriaque, car « notre tristesse est l’image réfléchie de notre noblesse ». Après une jeunesse orageuse, il se marie (1), Sa maison devient un centre de « prophesyings », un rendez-vous de puritains. Il est malade au souvenir de ses folies, le remords laccable, il souffre d’« obscurité d'âme ». À sa conversion, il se réjouit
que la lumière du Christ ait enfin brillé sur sa vie. Et
(1) En 1620.
alors, comme il croit, « pas seulement le Dimanche, mais tous les jours et partout » ! C’est Jésus qu'il désire, sans intermédiaire et sans contrôle. IL éerit à sa fille : « Que ton mari, que rien ne refroidisse ton affection pour le Christ ». Cette communion intense avec la Divinité devient parfois presque morbide. « Je ne trouve que cela de bon, aimer Dieu et ce pauvre peuple méprisé ». À Drogheda, il sent « l’esprit de Dieu » qui donne courage aux assaillants ; et il écrit après Preston : « Gloire à Dieu pour cette miséricorde ineffable ». Comme Milton, Cromwell s'en prend à Fétroitesse du presbytérianisme (1). IL écrit aux ministres écossais : « Le prèche est-il donc si exclusivement votre fonction à vous ? Vous craignez, prétendezvous, que l'erreur s'introduise ; vous êtes comme un homme qui ferait sortir tout le vin d'un pays, de peur que le reste s'enivre ». C’est la Foi qui vit en lui, la foi dans le Dieu des batailles, une dévotion de tous les ins-
tants au divin (2). Son idée fixe, c'est qu'il est le servi-
(1) Dès 1644, il se sépare des Presbytériens. En 1648, les Presbytériens seront tout à fait séparés des Indépendants. Carlyle compare les deux sections puritaines à la Gironde et à la Montagne. Il y & en effet une avalogie, bien qu’avee des différences : d'abord, la différence entre Français et Anglais qui sera toujours considérable; et puis, la différence entre gens qui croient en Jésus-Christ et gens qui croient en Jean Jacques.
(2) La dévotion de Cromwell est parfois bien sombre. « C’estune chose terrible, dit-il, que de tomber entre les mains du Dieu vivant ». Il était bon protestant et songeait avant sa mort à opposer un grand concile réformé à l’œuvre romaine de la Fropagation de la Foi.
teur de Dieu. « Nous servons nos générations ; notre repos, nous l'attendons ailleurs ». Cromwell se fait, comme-Milton, une haute idée de la liberté chrétienne. Il est très tolérant durant son protectorat : « Si quelqu'un désire seulement mener une vie convenable et honnête, qu'on le protège ». Il détestait les hommes qui « oubliaient toutes les règles de la loi et de la nature » pour faire « de Christ et de l’esprit de Dieu un manteau pour toutes les vilenies ». Pour Cromwell, la Bible est le perpétuel secours. Après la mort de sa fille adorée, il tombe malade, et dans les dernières paroles de son agonie, son intime désir est que le nom du Christ soit glorifié par toute la terre, car « Dieu est bon vraiment, Dieu est bon » (1).
Les mêmes traits fondamentaux se retrouvent, à des degrés différents et modifiés par des tempéraments divers, chez les héros de l’époque, dont les portraits lumineux nous détrompent de l'erreur courante que le puritanisme assombrit la religion. il a rarement vécu de plus nobles hommes que ces hommes du xvrr° siècle anglais, imbus, par une étude constante de la Bible, de forte religion, mais retenus en parfait équilibre par la culture des Universités. Prenez John Eliot. Pour lui
comme pour Cromwell, l'Evangile est la seule lumière
(1) Cromwell est plein de l’idée de la Providence. Il se croit « un corps de péché et de mort ». Mais « Dieu soit loué, ajoute-t-il ; de par Jésus-Christ, Notre Seigneur, il n’y a pas de condamnation ».
qui puisse guider l’âme humaine. !1 ne s'oppose pas aux nobles cérémonies qui revêtent à ses yeux un haut caractère symbolique ; mais l'Evangile seul soutient sa vertu et sa raison, inspire son cœur délicat et droit. C’est la même étoile qui illuminait la vie pure et chrétienne du Colonel Hutchinson. Il s’était adonné, dans sa jeunesse, aux arts et à la musique, comme Milton ; comme lui, il avait goûté de la vie les plaisirs perinis. Fermement attaché aux institutions de l'Angleterre, mais d’âme trop haute pour s'abaisser aux petits Ccompromis de la politique, ami avant tout de la liberté, il souffre pour la liberté sans se plaindre, persécuté tour à tour par royalistes et républicains, papistes, presbytériens et anglicans. Après avoir perdu sa fortune et sa santé, il meurt épuisé, mais bienheureux. « Me pleurezvous, dit-il, comme quelqu'un sans espoir »? Et comme le médecin lui demande la raison de cet espoir. « Pas d'autre, répond-il, que le Christ » (1). C’est la toute-puissante influence du Sauveur qui façgonne, modèle et transforme l'âme et la vie du Puritain. Chez Hutchinson, l'âme était d'acier pour le devoir, tendre dans les relations habituelles de la vie. Le puritain à fait ses comptes « avec la vie et la mort », et regarde l'une et l’autre d’un œil calme, car dans l’une et dans l'autre il est avec Dieu. Aïnsi le puritanisme en son essence nous apparaît comme l’école et l’imitation de
(1) « Life of Colonel Hutchinson ».
Jésus-Christ. C’est le christianisme débarrassé de ses attributs passagers, ettravaillant les âmes des hommes par la puissance même de son étonnante simplicité ; c’est l'abolition des « toiles d’araignée >», « le plus noble héroïsme », dit Carlyle, « qui se soit jamais passé sur cette terre » (1). « C’est alors qu'on sut qu’il est bon de se battre du côté de Dieu, et mauvais de se battre du côté du Diable ». Le puritanisme (2) insiste sur la nécessité de connaître la différence du bien et du mal, et d'agir en conséquence. « Que la volonté de Dieu soit faite sur la Terre comme aux Cieux », voilà l'esprit général de l'Angleterre au xvu° siècle. Baser un monde pratique sur la croyance en Dieu et la communion constante de l’homme avec l'Eternel voilà sa
noble, mais irréalisable chimère.
Le Puritanisme fut la révélation des pouvoirs de l'âme et des sommets où l’homme peut atteindre, sous l'impulsion de ces forces psychiques. Ce fut la glorification de la raison individuelle élevée au-dessus de la raison collective de l'humanité. Ce fut aussi, dans l’ensemble, une forte lecon de moralité chrétienne. Mais
nous n'avons pas à faire ici de panégvyrique, et d’ail- Sy )
(1) « Oliver Cromweil’s Letters and Speeches ».
(2) Il faut entendre ici puritanisme dans son sens le plus large, et considéré en tant qu’essence de la religion personnelle. Le puritanisme ainsi compris laisse loin derrière lui le presbytérianisme, arrêté par trop de préoccupations ecclésiastiques.
leurs, il y à bien des ombres au tableau. Examinons ces dangers et ces pièges, qui sont ceux d’uné religion trop exclusivement personnelle.
La communion avec Dieu et le Christ est chose très souhaitable, et, de fait, compte seule en dernier ressort. Mais à toute religion il faut une théologie, comme il faut à tout organisme un squelette. Or, le puritanisme n’a pas de théologie. Examinez Baxter (1) qui est, avec Owen (?) et Howe (3), le plus grand des théologiens presbytériens. Il est illuminé comme les autres; comme le reste il a le sens très vif du divin. Maïs sa théologie est lamentable. Plus calviniste que Calvin, il va cou- - pant et tranchant de sa logique les plus profonds mystères. C’est un Presbytérien qui fut toute sa vie incapable de dépasser le Presbytérianisme. Ses procédés dé raisonnement, les particularités de sa compréhension intellectuelle étaient calvinistes. 11 avait le feu et l'élan de l'enthousiasme chrétien qui firent du puritanisme une force insurmontable. Il croyait (et avec raison) que l’homme a tout perdu s’il n’est pas au ser-
vice de Dieu, s’il ne vit pas pour la gloire de Dieu.
(1) Voir note précédente, page 109.
(2) John Owen (1616-1683). Il publia en 1648 les « Principes congrégationaux ». C’est un controversialiste tranchant, de polémique vigoureuse, mais de ton modéré.
(3) Howe (1630-1705). Quand la tolérance fut accordée en 1669, il tenta la réunion des différents corps protestants. Esprit contemplatif plutôt que profond, c’est lui qui, à 70 ans, se plaignait d’être « fatigué de vivre ».
« Oh! si l’on pouvait réveiller et convaincre ces pécheurs, ils pourraient encore être convertis et vivre ! » Baxter comprenait le plus noble aspect du puritanisme, qui arrache l’homme, «u moyen d’un zèle surhumain, à la vie du monde et de la chair pour le donner à la foi et x Dieu. Mais sa vie, qui fut un combat perpétuel contre les exagérations des sectaires, est le meilleur exemple qu'on puisse citer des lamentables lacunes du puritanisme. Les sentiments religieux de l’époque étaient intenses. Mais les temps et Baxter, et sa théologie, et le puritanisme lui-même manquaient d’un élément indispensable à la continuité et à l'efficacité des institutions humaines ; ils manquaient de largeur. La rapidité avec laquelle les sectes se multipliaient de tous côtés montre comme l’étroitesse d'intelligence religieuse était intimement liée à l’exaltation biblique et visionnaire. Il était bon de libérer la conscience des liens qu'avaient noués autour d’elle seize siècles de traditions. Il était bon de rappeler fortement à l'âme des hommes que le salut consiste dans la foi vivante et non dans des cérémonies sans vie. Mais cette époque était comme un aveugle à qui on aurait soudain rendu la lumière. Ce que des hommes comme Hutchinson ou Eliot ou les maîtres du Puritanisme pouvaient supporter (et cette thèse essayera de montrer que ce ne fut pas sans danger, même pour le génie d’un Milton),
les petits esprits en restaient affolés et hébétés. Dans
les rangs serrés du peuple, la conscience individuelle. bientôt affolée de sa sensation de liberté, ne connut plus sa faiblesse. C’est alors qu’on chercha la vraie religion, non plus dans la tradition, non plus dans l’Écriture, mais, en faisant en avant un pas de plus, et un pas bien dangereux, dans le cœur. Alors commenca le règne de la licence et de l’impiété, et avec lui, la ruine de la vraie religion. Ici encore, nous touchons à la théologie. Mais il faut jeter un coup d'œil sur ce fouillis de sectes qui commence à grouiller en Angleterre. Déjà des notions étranges se propagent dans l’armée, dont les chefs s’imaginent qu'il est possible d'atteindre rapidement à la « liberté parfaite + aussi bien religieuse que civile. Carlyle iui-mème reconnaît le péril que fait courir à la communauté cet élément remuant, niveleur et déséquilibré. Prenez-les, toutes ces sectes, depuis les moins hétérodoxes jusqu'aux pires monstruosités ; elles péchent toutes par la fausseté du même point de départ, la foi aveugle et mal conseillée en la conscience individuelle.
Les Indépendants, comme les Brownistes (1), soutiennent que tout homme inspiré peut précher. Ils rejettent toute prière convenue, reconnaissent comme vraies toutes les Églises réformées et pourtant refusent toute communion avec elles. Ils obéissent à
(1) Les partisans de R Brown (1559-1630), précurseur du Puritanisme,
trois ou sept d’entre eux, à qui il; donnent tous pouvoirs d’élire, d’ordonner, de déposer, d’excommunier, de décider de toutes les matières ecclésiastiques. L’autorité est toute entière au peuple qui peut excommunier ceux qui le gouvernent. Le mariage est simplement un acte civil, et l'homme et la femme peuvent se, répudier mutuellement. Les Indépendants rejettent le culte extérieur, ne gardant que le prêche, la prière, la prophétie et le chant des psaumes ; ils suppriment les noms des jours de la semaine ainsi que des mois, ils croient que le baptême confère aux enfants une sainteté véritable. Ils ne voient pas plus loin que leur petite chapelle, et n’admettent pas la coopération des Églises. D'autres trouveront dans les Écritures que le Christ n'est pas né de la Vierge, et qu'il n’est pas divin, que la foi ne sauve pas, mais bien les œuvres, que la doctrine du péché originel est fausse, que tout commandement est illégal, que la propriété est interdite et la polygamie permise. Nous aurons les Anabaptistes. Mais parmi ces mêmes anabaptistes, les « séparatistes » rompront toute attache avec le monde, les « silencieux » mépriseront les lois et la raison humaine, les « enthousiastes » auront des visions (1), les « libres » diront que l’homme peut faire tout ce qu'il lui plaît, les « hutites »
se vanteront d’être les seuls enfants de Dieu, les « Au-
(1) Milton et Cromwell eux-mêmes croient à la venue prochaine du Christ, le « Roi qu’on attend sous peu ».
gustiniens » affirmeront qu'ils se sont rouvert le Paradis. Ont-ils tort? Non, répondront-ils, nous suivons notre conscience. L'Écriture nous prouve la vérité de ce que nous affirmons. Car on trouvé tout ce qu’on veut dans l’Écriture. Poussant l’idée favorite de Milton à son extrême, les « Antinomiens » découvrent que la loi doit disparaître devant la lumière de l'Evangile, et que les bonnes et les mauvaises œuvres sont également indifférentes à notre salut. Les « familistes » affirment que le Christ n’est ni Dieu ni homme. Adam était égal à Dieu et Dieu à Adam. Ils ne veulent pas de baptême avant l’âge de trente ans. Pour eux, le jour du jugement arrive dans cette vie, et Les joies du ciel sont sur la terre. Nulle pensée, nulle action ne doit être cachée ; rien ne doit dissimuler ce que fait un membre de la famille d'amour, ni feinte, ni vêtements. Poussons un peu plus loin, lâchons la bride au cœur et à la conscience; laissons-les dicter la loi à la religion. Les « Adamistes » nous diront qu'il faut imiter Adam et Eve, hommes et femmes se promèneront nus dans leurs assemblées ; les « Sociniens » — se mêlant de doctrine —nieront l’incarnation et la Trinité, ainsi que la divinité du Christ
et du Saint-Esprit (1), les « Millénaires >» attendront le
(1) Ils nient aussi le péché originel, la prédestination et la grâce. Cette secte eut pour fondateurs les deux Socin, qui la propagèrent en Pologne, en Autriche, en Hollande et enfin en Angleterre. De nos jours, il y a encore beaucoup de Sociniens aux Etats-Unis.
‘règne temporel du Christ, les « Anti-Sabbatariens » s'élèveront contre l'observation du dimanche; les « Pélagiens » (1), purs matérialistes, croiront que l’âme s'endort après la mort. Les « Anti-scripturiens », poussant encore un pas en avant, — car il n’est pas de limite aux vagabondages du cerveau humain livré à luimême—nieront tout simplement l'Ancien et le Nouveau Testament ; et les « Ranters » ne croiront ni à Dieu ni au Diable, ni au Paradis, ni à l'Enfer et mettront toute leur foi en l’omnipotence et l’omniscience de la cons cience individuelle. Tels sont quelques-uns seulement des excès (car ils sont légion) suscités par l’idée puritaine que seule la conscience suffit, et que les Ecritures sont un guide infaillible dans n'importe quel cas. Tels sont les résultats de l’individualisme poussé à l'extrême.
Il faut admirer la force de foi du puritanisme et sa vision du Divin; c’est une phase nécessaire de la vie chrétienne, non pas seulement en Angleterre, mais dans le monde entier. Mais cette confiance illimitée en la conscience individuelle devait mener aux excès qu'on a signalés. Hooker avait bien vu que la révélation ne s'oppose pas à la raison, car elles sont toutes
(1) Pélage, moine de Grande-Bretagne, vint à Rome vers l’an 400, y rencontra Saint-Ausustin, et se lança bientôt dans les discussions métaphysiques. Il niait la nécessité de la grâce, le péché originel,
la damnation des enfants morts sans baptême, et soutenait que le péché d'Adam n'avait pu être imputé à ses descendants,
deux de céleste origine, et il admettait le bon sens collectif de plusieurs esprits. Pour le catholique (je prends catholique au sens large qui n'est pas du tout le sens habituel) les deux sphères des sens et de l'esprit semblent se pénétrer l’une l’autre sous l’action de quelque chimie surnaturelle. La conception puritaine croit à la contradiction irréconciliable du naturel et du spirituel. L'idée centrale du puritanisme est que la communion entre l’homme et Dieu est immédiate plutôt que médiate. Cette conception pouvait être vraie de certains esprits. Même aujourd’hui, elle est vraie de plus d’une âme de croyant. Et dans son essence, elle met admirablement en relief le caractère de la foi vivante. Mais elle poussait infailliblement les inconscients et en général tous les faibles d'esprit à l'exagération, à la folie, au vice et au crime.
Matthew Arnold, dont le rationalisme est à la fois si limpide et si sec, s’est élevé avec raison, quoique avec raideur,contre ce défaut radical du puritanisme(1). Pour lui, Saint Paul, le grand apôtre puritain, ne commence à croître en vraie dévotion qu'au moment où il se sépare des puritains de son temps. Car les « Puritains sont un obstacle au progrès et à la vraie civilisation ». C’est pourquoi l’Arminianisme à toutes
les sympathies d’Arnold. C’est + un effort du bon sens
(1) Dans « Saint Paul and Protestantism ».
pratique de l’homme pour se débarrasser de ce qui lui répugne dans le Calvinisme. » Arnold approuve les formulaires « larges et lâches » de l'Eglise établie, qui ne demande qu'à ouvrir, tandis que, malgré lui, le puritanisme tend surtout à rétrécir. Je sais bien que Matthew Arnold fait ici allusion au puritanisme formaliste, ou presbytérien, que Milton lui-même rejeta avec dégoût après une courte expérience. Mais le puritanisme indépendant qui, lui, semble ouvrir si largement à toutes les consciences le champ de la religion, a en réalité le même défaut que le Presbytérianisme. Car sa licence même jette l’âme individuelle, désemparée, en quelque coin du dogme où, faute de mieux, et parce qu’elle manque d'horizon, elle se cantonne avec d'autant plus d’entêtement qu’elle à plus de ferveur. C’est une autre espèce de rétrécissement. Le puritanisme s’écarte trop « de ce mélange de piété et de sobriété qui marque les Anglicans du meilleur type ». La vérité est qu'il ne faut ouvrir nitrop peu, ni trop grand. Appuvons bien sur ce fait que le défaut capital du puritanisme, surtout du puritanisme indépendant, c’est quil force pour ainsi dire chaque individu à se fabriquer, de toutes pièces, une religion individuelle. ILest bon que l’âme soit jetée par quelque principe irrésistible au sein de la religion ; mais nous demandons qu’une fois l’élan donné, la raison intervienne et
dirige l'âme où vient de briller l'éclair de la foi. La foi
sans raison est une foi incomplète et dangereuse. Prenez l'Eglise d'Angleterre. Elle « rendra (c’est encore Arnold qui parle) plus de services au progrès religieux que le puritanisme ». C’est que non seulement le Churchman est libre dans cette ample église, mais c’est qu'aussi il y trouve un appui. Newman, dans son « Essay on Development », fait la part dans la religion chrétienne de la croissance naturelle à toute institution humaine. « L'Evangile », dit-il, « est le développement de la loi », et « l’Ecriture doit créer une idée, et cette idée n’est pas dans le texte sacré, mais dans l'esprit du lecteur ».Contrairement au Churchman, le séparatiste (surtout l’émotionnel, l'homme peu habitué à penser) n’est pas libre. Il à choisi pour y bâtir sa religion individuelle un point quelconque de dogme ou de discipline. Quoi qu'il arrive, il faut qu’il reste accroché à ce point, comme à une épave, car C’est justement ce point spécial qui fait et son originalité et sa religion. Mais à se contenter de cet horizon borné, il perd toute chance de développement.
Nous croyons aujourd'hui avec Newman et Matthew Arnold, que « la Bible toute entière est écrite sur le principe du développement ». Nons croyons aussi que l'Eglise anglicane a « cette ouverture d'esprit » qui ménage de la place pour la croissance du culte et les développements à venir. La doctrine de la Trinité, qui
nous occupera longuement plus tard — quand nous
discuterons l'Arianisme de Milton, — est surtout une doctrine de développement. Hooker en dit avec raison : « Notre croyance en la Trinité, la coéternité du Fils de Dieu et de son Père, l'Esprit procédant du Père et du Fils » (croyance qui n’est nulle part directement enseionée dans l’'Ecriture) en est simplement déduite par « collection » (1). Nous avons déjà remarqué que Milton lui-même avait l'intuition du développement incessant et continu de la parole de Dieu. Il ne croyait pas le dogme définitivement arrêté. Mais cette intuition devait être gênée par la foi aveugle qu'il mettait en son interprétation à lui de l'Ecriture. S'ilavait eu, pour le soutenir, la raison collective de la Chrétienté, il eût pu réconcilier ses vues très justes sur le développement du dogme avec un système rationnel de religion. Mais il était acculé, comme les autres puritains (avec cette différence énorme qu’il avait le génie) à la nécessité de se bâtir sur l’Ecriture, et par ses propres moyens, une religion individuelle. Et le développement de la Bible — qu'il entrevoyait — devait, dans son système de doctrine. coïncider nécessairement avec le développement de chaque esprit particulier, et, dans l'espèce, de son esprit à lui, John Milton. |
C’est le moment, après avoir indiqué l'utilité et les défauts de ce mouvement qui, pour citer le mot de
(4) Webster explique ainsi ce mot aujourd'hui vieilli : « The act of inferring or concluding from premises or observed facts. »
Hume, avait fait de la religion «une mode universelle », de regarder un peu en arrière et de montrer en quoi la religion de Milton {au point où nous en sommes) est l'expression presque parfaite du haut et du bas, de la force et de la faiblesse du mouvement puritain dans
son ensemble.
En 1645 Milton est donc pénétré de l'esprit puritain ; il est travaillé de son levain puissant, Le sens de la présence divine ne prenait pas chez lui l'apparence un peu mélodramatique — touchant quelquefois au fanatisme — qu'il revêtait chez un homme d'action comme Cromwell. Mais il n’en est pas moins réel. Si Dieu ne le guidait pas sur le champ de bataille, il le guidaiït (c'était sa conviction intime), quand il prenait la plume pour sa défense, ou quand Satan mettait en péril le salut de son âme. Milton ne se sentait jamais seul. Quand il travaillait, quand il voyageait, c'était sous les yeux de son Dieu ; quand il priait, c'était à l’oreille de son Dieu. Dieu était toujours présent à la foi de Milton. 11 pensait que Dieu lui montrait à toute occasion le chemin à suivre. C’est Dieu qui lui avait fait mesurer l'horreur du péché, et l'abîme qui sépare le bien et le mal. Et Milton, se croyant doué de toute sagesse, avait réclamé toute liberté.
Et cependant, au moment qui nous occupe, Milton
ncarné aussi bien que personne (quoique avec des
différences de degré) les petitesses et les dangers de l'esprit puritain (1). Je veux dire par là que ses convictions l’obligent comme les autres à se faire une religion individuelle, en se servant de ses propres moyens. Pénétré du droit inaliénable que tout homme possède d'extraire de ia Bible ses propres vues religieuses, il l’a fait en deux occasions, et si nous mettons à part les hauts lieux communs, très hardis et très avancés à son époque, qu’il y a développés, sa religion personnelle pèche comme toutes les autres religions personnelles, en ce sens qu’elle est basée sur la conscience individuelle et les passions du cœur, c’est-à-dire sur du sable mouvant. Le système de Milton, qui consistait à travailler du dedans au dehors, valait mieux infiniment que celui de Laud, qui opérait du dehors au dedans (2). Milton faisait un effort pour monter à Dieu ; il refusait de se prosterner devant des symboles matériels, mais
voulait entrer au palais du Ciel comme un enfant heu-
(1) Shakespeare n'aurait pas pu s’y abaisser ; il était trop largement humain pour cela. Il rectifiait les étroitesses puritaines quand il répondait à Malvolio par la voix de Sir Toby :
« Dost thou think because thou art virtuous there shall be no more cakes and ale? » Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu’il n’y aura plus ni bière ni gâteaux ? On pourrait objecter que Sir Toby n’incarne pas nécessairement Shakespeare, mais nous savons par ailleurs que l'idéal du poète n’est pas précisément puritain.
(2) Il ne faut pas cependant négliger l'influence de l'extériorisation de la foi. Qu'est-ce qui fait, par exemple, qu’on sent une présence dans les vieilles cathédrales, sinon la foi des ancêtres transmise dans le plain-chant, le vitrail ou la pierre ?
reux. C'était une ambition pieuse, et c’est au fond le vrai sentiment chrétien. Mais où la raison individuelle est seule à guider, il arrive trop souvent qu’on prend la voix de son cœur pour la parole de Dieu. C’est ce qui arriva à Milton. Eût-il d’ailleurs examiné la Bible en toute impartialité (ce qui est impossible à la conscience individuelle), l’état de l’'exégèse biblique à son époque n’était pas assez parfait pour lui permettre de s’avancer d’un pas sûr au milieu des difficultés multiples du livre inspiré. Il ne possédait pas l'élément capital (la compréhension du texte), nécessaire à une étude approfondie de la Bible. Mais comme il avait la ferveur, qu'il croyait suffisante, il s’y retranchait de toute la force de son vigoureux caractère. Nous avons vu combien il était impulsif et passionné. Allons plus ïoin, il était rageur à ses moments. Il était pétri d'orgueil, et n’était pas sans arrogance. Il croyait de toutes ses forces.que lui, Milton, comprenait la Bible mieux que n’importe qui ; il s’imaginait que Dieu l’éclairait de sa lumière ; mais cela n’était vrai qu'à moitié : l'Esprit illuminait,
sans doute, les grands points g'énéraux qu’il touchait, mais il laissait l’âme de Milton obscure sur les points spéciaux dont il prétendait avoir seul l'explication. Les pamphlets antiprélatiques sont de grands spécimens d’argumentation puritaine, dans le genre de leur raisonnement, dans l'intensité du sentiment, dans l’âcre
amertume de leur furieux assaut contre les formes
catholiques de l'Église, dans tout excepté la luxuriance du style. Leur ton dogmatique, inhistorique, est parfaitement puritain. Voyez avec quelle arrogance Milton affirme que le gouvernement de l'Église est dans Ia Bible. Calvin ne montre pas. plus d'incapacité dans l'appréciation des circonstances qui ont présidé à la croissance du catholicisme ; en ce sens, Milton est à peine au-dessus du niveau de son âge. Le même esprit dicte son mépris de la liturgie, de l'antiquité des 1v° et ve siècles de notre ère. Cela montre qu'avec le sérieux du puritanisme, il avait aussi, parfois, son étroitesse. Les pamphlets antiprélatiques sont presque une attaque personnelle contre quelques évêques. Milton perd l'équilibre, tant il frappe rude. Pour le savoir et la clarté d’argumentation, il faut le mettre au rang de Usher et même de Hall. Il y a chez cet homme une injustice qui confine au délire. La force d'indignation morale, la lumière des principes le haussent plus loin que n’imporle quel argumentateur de son temps. Qui le blâmera de s'attaquer à la tyrannie et aux exactions des prélats ? C’est entendu, il y avail beaucoup d'abus. Mais pour enlever la toile d’araignée, faut-il abattre l'édifice ? Milton est incapable de donner la solution du problème, parce qu’il l'aborde du point de vue personnel, et que ce point de vue-là est faux. Pour réparer l'Église, il sape les fondements, il ruine la pierre d’as-
sise sur laquelle Jésus, qui connaissait le monde mieux
que lui, a jugé bon d'établir son royaume parmi des hommes raisonnables groupés en communautés d’intérêts.
Si nous passons à la controverse du divorce, le défaut est bien plus sensible encore. Milton n’a pas le culte de la femme. Il ne la comprend pas. Aussi voit-il les choses du mariage de façon trop entière, et ses pamphlets sont bien trop personnels. C'est un bienfait de la civilisation que de pouvoir compter sur la possession légitime d’une femme, une fois épousée. Et c’est un avantage de la barbarie de pouvoir quitter une femme dès qu’on en à assez. Mais il faut choisir. L'homme ne peut pas avoir à Ja fois les privilèges de la civilisation et la licence d'une individualité effrénée. La raison collective de l'humanité comprend cela, et l'Église qui se base sur la raison le comprend aussi. C’est cette vérité, prouvée par seize siècles de pensée collective, que l’anglicanisme enseigne. La raison de Milton, voilée d’indignation et d’orgueil, reste aveugle à tous ces raisonnements, faits surtout de la pratique de la vie. Sans doute, il est des cas tragiques où l’union de deux êtres humains devient un insupportable martyre. L'Eglise intervient, et sans autoriser le remariage, elle permet la séparation. Mais à laisser le champ trop libre à l’impulsion première, on oublie qu'il est des difficultés que la résignation chrétienne, où tout au moins un large sens de la vie, peuvent aplanir ; on prépare les regrets