CHAPITRE VI
Milton devient indépendant. — Tolérance
et anticlérivalisme.
Avant de rentrer avec Milton dans l’arène des discussions ecclésiastiques, jetons un coup d'œil sur les derniers incidents de sa vie. Comme elle est pauvre en renseignements, cette existence qu’on pourrait croire gâchée et qui, depuis les jours d'Italie, a tant perdu de son charme et de sa fraicheur ! Comme les controverses brutales l’ont aigrie,et comme les tristesses intimes l'ont fanée :
Mary Powell partie, Milton ne l’a pas traitée en gentilhomme chrétien. Il lui a signifié par un laquais insolent l'ordre de rentrer chez lui; il a brutalement rudoyé une enfant de dix-huit ans dans ses pamphlets emportés. On dira qu’elle revint d'elle-même au domi cile conjugal. Mais elle y fut poussée par sa famille,qui avait besoin du poète républicain. I fallait à tout prix une réconciliation : autrement, c'était pour les Powell
la faim et la misère. Milton agit dignement en rece-
=. 188— vant chez lui cette famille frappée du sort. Mais c'était là simple affaire d'honneur, où le cœur n’était pas.
Milton n’était pas fait pour la vie de tous les jours. Il ne connaissait pas le secret merveilleux qui en transforme les soi-disant platitudes en continuelles bénédictions.Il s’'accommodait mal du cadre domestique, et les réalités le blessaient. Il lui eût fallu une femme de rêve en un monde immatériel. Il manquait de patience (1), la plus efficace des vertus chrétiennes ; et les lumières de son puissant esprit ne l’aidèrent jamais à maîtriser les passions qui erondaient en son cœur de poète, et qui le rendaient réfractaire à toute contrainte. IL était persuadé de l'importance de son âme à lui, mais pas assez de l’importance de l’âme des autres. Ainsi limité, il craignait Dieu comme les vieux patriarches, mais il n’aimait pas son prochain comme Jésus.
Au fond, c'était un idéaliste qu’on eût dû laisser a ses idéals et à ses rêves. C'était un lettré qu’on eût dû laisser aux lettres. IL n’était pas né pour faire le bonheur de personne, mais pour penser et pour écrire. Dés que le monde, qu'il n'aimait pas, lui laissait un moment de paix et de loisir, la pensée et la méditation le reprenaient tout entier. Aussi, dans le calme relatif
qui suivit le retour de la jeune épouse, et malgré l’im-
(4) Du moins dans ses relations avec le monde,
périeuse mais en somme avisée belle-mère, Mrs Powell, Milton, le vrai Milton, celui de l’Allegro et du Penseroso, renaît à la vie de l'esprit. Dans une lettre à Carlo Dati (1), son ami florentin, Milton se plaint bien de sa solitude au milieu de personnes peu sympathiques et rappelle les beaux jours passés. Mais il est revenu à ses livres, et son ciels’éclaire.
Ab! Milton, vous étiez fait pour causer de Dieu et de l’âme avec vos doctes amis, avec Samuel Hartlib et autres rêveurs. Votre excellent père eût dû vivre jusqu’à l’âge d'un patriarche et vous garder auprès de lui dans la douce campagne anglaise : ou bien il n'aurait pas dû vous laisser revenir d'Italie. Mais vous l'avez voulu, vous eûtes conscience de votre dignité d'homme et d'Anglais ; et vous vous êtes heurté aux réalités de granit.
En 1647, au printemps, le père de Milton meurt; les Powell quittent la maison du poète, qui déménage de Barbican à High Holborn. Cromwell venait d'entrer à Londres, et Charles [°' était encore prisonnier à l’île de Wight. Bien qu'attaqué sans relâche par ses anciens amis qui ne lui pardonnaient pas ses pamphlets, Milton consacrera aux Muses et à la pensée les deux
années 1647 et 1648, travaillant paisiblement, tradui-
(4) Un des nombreux lettrés italiens qui firent à Milton l'accueil enthousiaste que l’on sait.
sant les psaumes (1), réunissant des matériaux pour son dictionnaire latin et son histoire d’Angleterre? pensant à la Doctrine chrétienne et au Paradis Perdu.
On a plaisir à passer pour un moment du spectacle d’une vie mal réglée par une âme violente à celui du songe intérieur qui n’eût dû jamais finir. Mais Milton vivait en un temps où la réalité pourchassait les songes et les faisait envoler. L'année 1648 marqua le début de la deuxième guerre civile et le réveil de passions qui n'étaient qu'assoupies. Nous examinerons dans ce chapitre la période de sept ans qui nous mène à la fin de 1655 et qui est marquée par les trois Défenses latines
en même temps que par plusieurs pamphlets secondaires.
Une fois de plus, ce sont les Presbytériens qui mettent le feu aux poudres. Le roi est exécuté en 1649,et, comme il meurt en gentilhomme, on le plaint universellement. Au fond, il avait eu la nation derrière lui; mais la nation est terrorisée par le parti extrême, dont Milton fait partie. Les Presbytériens se lamentent sur le sort du roi. D'abord, ils comptaient beaucoup sur lui pour favoriser leur politique ecclésiastique. Mais ils le
regrettent aussi en représentants quasi-officiels de
(4) C'est Walter Savage Landor qui a dit, en parlant des traductions des Psaumes, que Milton ne se montra jamais si cruel régi-
cide que lorsqu'il leva la main contre le roi David. L'épigramme est méritée.
l’ordre établi, de la tradition et du constitutionnalisme. Il y avait déjà quatre ans que Milton s'était séparé des Presbytériens sur la question du divorce. Mais voici que les vieilles rancunes se réveillent. L'ennemi, bien qu'à terre, bouge encore. Le lutteur frappera jusqu’à ce qu’il l’assomme.
C’est le moment de résumer l’œuvre des Presbyté- riens depuis l'abolition de l’épiscopat. Méritaient-ils la haine implacable de John Milton? En vérité, ils n'étaient pas suffisamment radicaux. Au milieu du tumulte déchaîné par l’individualisme effréné des sectes, les Presbytériens avaient toujours tenu pour l’ordre et une organisation religieuse autant qne civile, et ils en étaient arrivés, par la force des choses, à se considérer comme des conservateurs, remplaçant dans la lutte pour les traditions et l’orthodoxie les évêques qu'ils avaient récemment délogés. Le point capital c'est que l’organisation presbytérienne de 1649 continue l’organisation épiscopale abolie; elle la continue aux yeux des presbytériens, en tant qu'Eglise établie d'Angleterre. Pour avoir subi les changements exigés et obtenus par les puritains, « personne n’imaginait alors »,dit Greene (1), «que l'Eglise avait cessé d’être l'Eglise d'Angleterre, ou qu’elle avait abdiqué le
droit d'exiger de la nation en général la ‘conformité à
(1) A short history of the English People, page 561,
son culte ». L'Assemblée de Westminster, convoquée en 1634, et qui siégea jusqu’en 1648, avait eu pour mission de reviser les 39 articles, d'établir une confession de foi et un culte public; et tout cela, avec un plan de «Church government >, avait été accepté par les Chambres et formulé dans plusieurs ordonnances. Ainsi donc, à partir de 1642, date où le Long Parlement abolit: officiellement les évêques, les presbytériens se considèrent, et sont considérés, comme représentant l'Eglise nationale. Le « Directory of Public Worship » devait remplacer le «Book of Common Prayer », et la confession de Foi de Westminster, le grand et le petit catéchismes (1) devaient servir de formulaires religieux à la nation.
| C’est ainsi que les Presbytériensavaient profité, pour s'ériger en Eclise nationale, du pouvoir de la tradition historique, de l'amour de l’ordre cher aux Anglais, et de leur haine pour les innovations et pour l'indifférence en matière de religion. À part, d’ailleurs, leur organisation ecclésiastique, et quelques points de doctrine, : les Presbytériens, devant le flot d’aberrations qui submergeait l’'Angleterre,restaient les meilleurs défenseurs de l’orthodoxie. Mais la position élevée à laquelle ils étaient arrivés les troubla, et ils tombèrent dans les
errements qu’eux-mêmes avaient reprochés, huit ans
(t) Où sont exposées, sous forme de catéchisme, les doctrines presbytériennes,
plus tôt, aux prélats anglicans. Ils voulurent défendre l’orthodoxie par les lois, alors qu’elle ne triomphe que par la persuasion. Encouragés, pendant la seconde guerre civile de 1648, par l'espoir d’une réaction en faveur de la royauté, q..ils espéraient mettre à profit, ils firent passer aux Communes une mesure draconienne, qui constituait un attentat à toutes les libertés, l’Ordonnance « for the Suppression of Blasphymies and Herysies ». Ce statut effrayant punissait de mort les gra.ides hérésies comme la négation de la Trinité et de la Divinité du Christ, et de prison les petites, qui étaient légion. Ainsi,encore une fois, une Eglise d'Etat, sous prétexte d’orthodoxie, venait attenter jusqu’à la vie des citoyens.
Ce retour offensif de la tyrannie religieuse réveilla les vieilles rancunes et les colères toujours latentes de Milton. Quand il vit les Presbytériens s'élever contre l'exécution de Charles, le vase déborda. Devant ce rêve, qui décidément s’écroulait, d’une église presbytérienne qui fût la perfection, ce pauvre Milton ne put plus retenir son dépit et son dégoût. Ce fut l'effondrement de l’idéaliste. A quoi bon cette guerre sans merci aux évêques, si c’est pour avoir à en faire une autre aux
presbytériens (1)? Mais il ne la craint pas, et il ouvre le
(4) Par instants, Milton se rappelle ses anciennes amours et prend un ton plus amical : « Pour le parti appelé presbytérien, qui renferme, je crois, beaucoup de bons et fidèles chrétiens, quoique
OS
feu dans « The Tenure of Kings and Magistrates » (1), publiée en février 1649 et réimprimée en 1650.
Ce qu’il abhorre surtout chez ses adversaires, c’est leur hypocrisie. Quoi! ont-ils donc une telle horreur de déposer les rois? Mais ce sont eux qui ont déposé Charles pendant les sept dernières années. Seulement, ils ne l'ont fait ni « ouvertement, (ni) hardiment ». « Langues fourchues de fausseté..…., ministres de sédition, mais non pas de l'Evangile... tant qu'ils virent que cela tendait manifestement à la guerre civile et à l’effusion du sans, ils ne cessèrent d’exaspérer le peuple contre lui ». C’est surtout aux pasteurs que Milton en veut, car il haït le prètre. Au lieu de mettre le désordre dans les affaires publiques, ils feraient mieux, ces « bruyants mercenaires »,d’ « étudier davantage ». Car il ne suffit pas de prêcher un sermon bâclé en quelques heures, mais il faut aller « de maison en maison >», en prenant soin de chaque âme en particulier. S'ils
faisaient cela, les ministres presbytériens, ils compren-
égarés par quelques esprits turbulents, je le conjure ardemment et calmement de ne pas se départir de ses premiers principes, de ne pas affecter de supériorité sur des hommes qui ne lui sont pas inférieurs, et de ne pas obliger à des choses qu’on ne peut pas forcer, surtout en religion, — laquelle devient un péché si elle n'est pas volontaire. » Il supplie les Presbytériens de « ne pas s'opposer à leurs meilleurs amis et associés, qui ne les molestent aucunement, et n’enfreignent pas la moindre de leurs libertés — à moins qu'ils n’appellent cela leur liberté de lier la conscience d’autrui ».
(1) « Le Contrat Social de Milton » (Dowden).
draient l'Evangile qu'ils prétendent enseigner, ils verraient comme il diffère de leur tyrannie sur les consciences. Qu'ils se repentent donc, « après s'être assemblés pour réformer l'Eglise, et après avoir renoncé au nom de prêtres », d’avoir sollicité pour eux-mêmes l'établissement de « dîmes et offrandes ». Qu'ils s’assemblent en consistoires avec leurs anciens et leurs diacres, selon les anciennes règles ecclésiastiques, pour sauvegarder la discipline de l'Eglise (1). Eux qui prétendaient supprimer les pluralités, ils ont maintenant la multiplicité ; « aveugles aussi bien que boîteux », ils ne sont qu'une « faction sous-prélatique ».
Tel est ce pamphlet coléreux où les soufflets claquent d’un bout à l'autre, mais où brillent cà et 1h quelques éclairs de haute raison (2). Ce qu’il importe d'en retenir, c’est le détachement progressif de Milton des questions ecclésiastiques, c'est l'affirmation de plus en plus marquée de son anticléricalisme. Pour ce qui
le concerne, personnellement, il est au-dessus de ces
(4) « Chacun dans sa cure particulière, et pas en un corps uniquement composé de ministres. » C'est du congrégationalisme pur. Milton craint, à juste titre, les machinations du clergé livré à luimême et travaillant à l’insu des laïques.
(2) « Il n'y a que les justes qui puissent aimer la liberté de tout leur cœur. » « Tous les hommes sont nés naturellement libres, pour commander et non pour obéir. » « 11 n'y à de pouvoir que de Dieu. » Remarquez comme c’est hardi en plein xvu* siècle. Milton a jusqu’à des tendances internationalistes : « Celui qui est en paix
vec moi .… est un Anglais. »
querelles de sacristie. Il est en train de se faire sa doc-
trine à lui, et son ministre à lui, ce sera bientôt — si ce n’est déjà fait — John Milton.
Derrière les querelles antipresbytériennes et autres, ces gens du xvir' siècle discutaient les bienfaits et les dangers d'une chose toute nouvelle, la tolérance. Les Indépendants, en laissant l’occas'on de se former et ia liberté de croître à des sectes multiples, avaient favorisé l’éclosion de ce principe alors si nouveau. Les Presbytériens s’y opposaient, ou du moins à ses excès, car ils représentaient les pouvoirs constitués et — bon gré mal gré — la continuité d’une Eglise régulièrement établie. Le petit ouvrage (1) que nous allons examiner maintenant, en même temps qu'il confirmera notre appréciation de points antérieurs, nous renseignera sur les idées de Milton en ce sujet important.
Le 17 janvier 1648, en échange de la reconnaissance de ses droits et de ceux de ses successeurs, Chailes Ie avait Signé avec les Irlandais un traité où il leur accor-
dait une quasi-autonomie, le droit de vote et un Parle-
(1) « Observations on the Articles of Peace between Ormond and the Irish rebels and papists », 1649. Le pamphlet fut écrit à l’instigation du gouvernement. Mis en vedette par la « Tenure », Milton est nommé secrétaire aux langues étrangères six mois après (il a 41 ans), et devient le pamphlétaire officiel de la République. Il restera le bouledogue gouvernemental jusqu'à la Restauration, et travaillera avec d'autant plus d’ardeur, quelquefois même de férocité, qu'il ne sera pas payé.
ment, et surtout le droit de pratiquer en liberté le catholicisme romain. Vers la même époque, un certain Colonel Jones, protestant, se plaignait à Ormond qu'aucune mention ne fût faite, dans les articles, de la religion protestante, et affirmait que « les intérêts anglais en Irlande devaient être sauvegardés par les Anglais et non par les Irlandais ». Ce à quoi Ormond répondait par une lettre insolente où il traitait les soldats indépendants de « destructeurs de la vraie religion, protecteurs de l’irreligion et de l’athéisme ». Ce n'était pas tout : le 15 février 1649, le Presbytery de Belfast fit au Parlement des représentations où il blàmait les agissements des sectaires. La tolérance universelle de toutes les religions amènerait, disait-il, la destruction de l’unité religieuse. Le document regrettait aussi l'opposition des sectes au gouvernement presbytérien, « la haie et le boulevard de la religion ». C'était en somme un factum conservateur qui deman dait la réforme des mœurs et le maintien de la foi, et qui défendait l’organisation ecclésiastique, l’ordre établi, le roi et le Parlement contre les sectaires, mis désormais au rang des papistes.
Faisant de ces oppositions un groupe compact, Milton s’y attaque résolument, et c’est encore les Presbytériens qui supportent le gros du combat (1). Ils
(1) Pour un moment, cependant, Milton malmène les Papistes au lieu des Presbytériens. Pour lui, c'est un « crime » d’être papiste,
participent tous au même « crime », en se faisant complices des « rebelles irlandais abhorrés », ces « vassaux » que les Anglais ont traités avec « tendresse et modération ». Ormond peut traiter les sectaires d’athées ; mais lui, qui aide les Irlandais, aide le Pape; il aide l’Antéchrist en lui donnant garnisons, abbayes, revenus et écoles. Il n’est pas vrai que les sectaires encouragent l’athéisme (1}. S'il y a des « athées déclarés », le Parlement « s'efforce de les supprimer ». Car « le covenant nous enjoint d’essayer l’extirpation d’abord du papisme et du prélatisme, puis de l'hérésie, du schisme et de la profanité..., mais par le pouvoir de la vérité, et non de la persécution » (2). Or, peut-on se fier, pour cette œuvre salutaire, aux Presbytériens ?
« Faux frères, s’écrie Milton, en apparence bien diffé-
et il accole souvent les deux mots ensemble : « Qu'y a-t-il de plus blasphématoire, non pas seulement en tant qu’opinion, mais comme religion complète, que le papisme, plongé dans l'idolâtre superstition des cérémonies, qui est la mort de toute religion véritable ? » Milton fait un effort surhumain pour admettre qu'on laisse aux Papistes « un bien qui n’est pas à notre portée, leurs consciences ». Et cette ligne-là est un des beaux gestes de l'époque.
(4} Désormais, chaque fois qu'il faut choisir entre l'Eglise et les sectaires, Milton penche du côté des sectes. De plus en plus indépendant, son esprit répugne à l’idée d’une église visible, fonctionnant dans un monde réel au milieu de réalités tangibles. Surtout, il ne peut pas admettre que l'Eglise cherche l'appui de l'Etat; et il dit avec raison: « L'Eglise commenca à tomber en ruines quand elle emprunta au pouvoir civil plus qu’un honnête encouragement. »
(2) Remarquons l'opinion intéressante de Milton sur les Israé-
lites : « Nous savons que Saint Paul nous a commandé de respecter les Juifs »,
rents, mais en substance bien pareils (aux prélats)! » On avait défendu aux évêques de s'immiscer dans les affaires de l'Etat, et voici maintenant que ces gens-là s'en mêlent, juchés sur leurs « tabourets presbytérials ». Christ s’occupa-t-il jamais d’affaires d'Etat? Et faut-il que ces « prétraillons non sanctifiés » (légère ironie de Milton), « ces graves et révérents Carmélites », viennent faire, eux aussi, ce que fait le Pape, ce que les évêques voulaient faire? La secte presbytérienne n’est pas plus « le boulevard de la religion » que les « cours
papales ou prélatiques, ou l’inquisitioa espagnole (1) ».
(4) Rien de nouveau dans l’Iconoclastes, que Milton écrivit en son logement de Charing Cross le 6 octobre 14649. Nous lisons dans la préface de l'éditeur qu'un certain John Swale, libraire à Leeds vers 1806, lui confia un jour qu'il pouvait gagner davantage à brûler Milton qu’à le vendre; et que des ministres anglicans avaient mis au feu l’Iconoclastes et la Defensio pro populo anglicano. Si ces quelques lignes nous révèlent que le coup avait porté, l'Iconoclastes nous montre que Milton ne perdait rien, avec les années, de son animosité contre les prêtres de toutes espèces, la superstition (ou ce qu'il croyait tel) et la tyrannie sous toutes ses formes et à tous les degrés. L’Iconoclastes est dirigé contre le souvenir du Roi. C'est de la superstition d’adorer ce roi superstitieux. Il a « désanctifié et déchristianisé jusqu'au devoir de la prière, en empruntant pour un usage chrétien des prières offertes à un dieu païen, une prière volée mot pour mot de la bouche d’une femme paiïenne, priant un dieu païen ». (C'était la prière de Paméla dans l’Arcadie de Sir Philip Sidney). Prenait-il donc Dieu pour« un dieu buse »? Mais, grâce au Ciel, « évêques, liturgies et Cérémonies ont été jugés dignes par tous les vrais protestants d’être rejetés de l'Eglise ». On a supprimé « les prélats, ces bêtes d'Amalec », les évêques, « tyrannie antichrétienne au sein de l'Eglise, ni primitive, ni apostolique, ni plus anciennement universelle que quelques autres corruptions manifestes ». C’est sur des aménités de ce genre que se termine le petit pamphlet.
Comme de grandes machines de guerre, les trois Défenses, sur lesquelles nous finirons ce chapitre, nous montreront Milton aux prises avec ses adversaires, de 1651 à 1655. Aux prises est peut-être une expression impropre. Le mot indique une lutte, un effort; or, il n'y a pas de lutte. C'est un assommage; c'est un abattage. Suppuorté par les soixante hommes d'acier qui sont l’âme de la République, travaillant pour eux et avec eux, Milton est devenu pugiliste en pied de la Commonwealth. IL y va à poing que veux tu. C’est une lecture pénible que celle des Défenses, même en anglais. La Première est une insulte grossière d’un bout à l’autre. On dit que Saumaise (1) en est mort. C’est d'une lourdeur et d’un encombrement indescriptible. De temps à autre, le style s’éclaire, mais alors Milton devient féroce. Même altercation avec ce niaiïs de Saumaise dans la Seconde Défense. C’est d’un humour gras et brutal où l’on barbote. Une idée de ce qu’il faut lire pour en venir au point en question : Saumaise est un
« roquet qui aboie », More (2) « un fat amoureux »,
(4) Il n’y avait pas de savant plus connu en Europe que Claude de Saumaise, le professeur de Leyde, qui en novembre 1649 écrivit à la requête de Charles II sa « Defensio Regia pro Carolo 1», servile défense du droit divin des rois, La Première Défense de Milton est d'avril 1651 et lui valut, de la part du Conseil d'Etat, des remerciements et de l'argent. Rappelons que, vers la fin de 1651, Cromwell a reconquis l'Irlande, a vaincu à Worcester et à Dunbar, et s’est installé à Whitehall,
(2) More ou Morus, mi-Français, mi-Ecossais, pasteur et professeur
l’imprimeur Ulack « un abîme de boisson ». C’est du Scandale en gros, des histoires de briganus et de corps de garde. Et pourtant de ce cloaque malodorant, de ce dictionnaire d'iniures où Milton se montre dans toute Sa violence, nous pouvons dégager le développement ininterrompu de ses opinions, surtout au point de vue de la discipline et du « church government ». Remarquons ici le chemin parcouru en moins de vingt ans. En 1633 Milton allait entrer dans les rangs de l'Eglise établie. IL s’en est séparé parce que les prèlats faisaient de la politique. Maintenant ce sont les presbytériens qui veulent en faire. Milton les quitte. Et le voici qui discute, au milieu du xvr° siècle, une question qui de nos jours encore reste en suspens, les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Là-dessus, Milton voit juste. Les sociétés civiles ont leurs lois à elles, et les Eglises ont leurs disciplines particulières, différentes des lois civiles. Pour un homme qui est au fort de la mêlée, Milton met ici très judicieusement le doigt sur la plaie que j'ai signalée au début de cette étude : la confusion de la religion et de la politique, qui empêche l'émancipation de l’une et de l’autre. Quelle est la cause de tant de guerres ? Quelle est la raison que l'Angleterre, secouée depuis si longtemps par les querelles intestines, a tant de peine à retrouver son équilibre? « C’est que
d'histoire sacrée à Amsterdam. C’est dans cette ville qu'il résida dans la maison de Saumaise, où sa conduite fut loin d’être délicate.
les magistrats civils et l'Eglise ont confondu leurs juridictions ».
Mais, comme du crime on passe vite au coupable, voici que se lèvent dans l’esprit rancunier du pamphlétaire les vieilles haines anticléricales. Ministres de tout poil sont pris à partie chacun à leur tour. 11 y a des compliments pour tout le monde. Saumaise a-t-il le malheur | de mentionner les évêques; alors, Milton. voit rouge; il veut livrer le mécréant à Satan. Le roi s'était adressé au pape: « Comme s’il méritait le nom de protestant, celui qui, dans une lettre au pape, put lui donner le nom de très saint Père. » Charles « força son peuple à élever des autels, que tous les protestants abhorrent, et à se courber devant des crucifix peints au mur ». Il l’obligea « à se servir de cérémonies et d'un culte superstitueux, empruntés au papisme et par lui réintroduits dans l'Eglise ». La crainte du papisme hante Milton du début à la fin de sa carrière. Le tort de Saumaise, c'est de défendre « un méchant roi papiste contre des chrétiens et des protestants ». Les Papistes ne sont pas chrétiens, « le Pape a été créé par Dieu pour le châtiment de l'Eglise »; « Charles I‘ était un prince superstitieux, un novice en religion ». Et le défilé n’est pas fini ! Un mot aux Pères : « S'ils affirment quoi que ce soit qui ne soit pas garanti par la parole de Dieu, nous pouvons rejeter leur autorité en toute sûreté. » Combien de
choses ont-ils prêchées, que Christ et ses Apôtres n’en-
seiguèrent jamais ! » Tertullien n’est pas orthodoxe, plein d'erreurs notoires. Mais n’oublions pasles presbytériens. Ils ont essayé « d'exercer sur tous les autres une juridiction civile aussi bien qu’ecclésiastique », mais <« les Indépendants, comme on les appelle, sont les seuls hommes qui, du commencement à la fin, s’en sont tenus à leur point, et ont su se servir de leur victoire ».
Telle est la somme des opinions qu’on peut tirer de ce livre, qui est surtout un traité enragé sur le pouvoir des rois. À part les idées déjà signalées sur l'Evangile («cette promulgation céleste de liberté chrétienne ») ; à part quelques éclaircissements sur le dogme (1), en passant, la conclusion de ce virulent pamphlet semble ètre que Milton est maintenant indépendant et férocement anticlérical. Il ne peut plus souffrir les prêtres, quels qu'ils soient. « Le gouvernement de l'Eglise est entièrement divin et spirituel, et n’est pas une constitution civile. » De nouveau, nous voicien pleine utopie,
etnous y restons dansla Seconde Défense(?). Encore une
(1) Par exemple : « Les habitants de Constantinople résistèrent à Constance, empereur arien, aussi longtemps qu'ils purent »; et Milton semble approuver leur conduite. Milton dit ailleurs : « La loi de Dieu est exactement conforme à la loi de la Nature. »
A noter aussi la suffisance du pamphlétaire : « Il semble, dit-il, que je ramène la liberté. »
(2) « Second defense of the people of England, in answer to an infamous anonymous work, entitled : The cry of the royal blood to Heaven against the English parricides. » Ce pamphlet était de
fois, le pamphlétaire nous entretient de « la stupéfiante influence du prètre ». Derrière des interjections presque fanatiques, que « Dieu est vérité » que « le premier et le plus grand des devoirs humains est une gratitude constante à l'égard de Dieu », c'est bien le procès du clergé qui se poursuit. « Il est grandement injuste qu'eux seuls (les Anglais) diffèrent de la totalité des Eglises réformées de l'étranger. » La hiérarchie ecclésiastique est « injuste » et « l'égalité dans l'Eglise, voilà la discipline apostolique ». « La propriété de l'Eglise est la propriété des fidèles ; il n’est pas de tourbillon, aussi insatiable que l’avarice du clergé, qui se gorge de dîmes ». Le clergé ! c'est la bête noire de Milton. Évêques ou ministres, le « delenda Carthago » résonne comme au temps des premiers pamphlets antiprélatiques. Sus aux prêtres, « les plus lents (sluggish) de tous les animaux »! Milton n'est pas de sang-froid. C’est du journalisme « jaune ». De temps en temps, la question se précise. Il faut répondre aux attaques contre l’ar-
Morus, et la Défense, qui est de 1654, est un factum sans merci contre Saumaise (mort en septembre 1653), Morus et Ulack. Ecrite après l'établissement du protectorat, Milton y supplie aussi Cromwell de supprimer l'Eglise d'Etat ; c'est le même esprit qui lui avait dic'é, en 1652, son sonnet à Cromwell (Help us to save) et celui à Vane. Rappelons que depuis le milieu de 1652 Milton est complètement aveugle, et qu'il est retiré à Petty France, Westminster Depuis décembre 1652, Thurloe l’aide considérablement dans son poste de secrétaire. Nous aimons à voir Milton s’entourer de nouveaux amis. Nous connaissons sa belle lettre d’humaniste à l'Athénien Philaras (décembre 1652) et les liens qui l’unissent à Andrew Marvell et à Roger Williams, Le hardi et entreprenant colon de Rhode Island.
mée, «l'hydre de Lerne », dit Morus « de toutes les hérésies(1) >. « C’est », répond Milton, «la plus modérée et la plus religieuse des armées ». « Nous n’approuvons aucune hérésie justement ainsi appelée. » Ou bien, il
faut donner aux Presbytériens le soufflet de circons-
tance. « Perchés sur leurs chaires, comme autant d’enchérisseurs, ils collent à la populace les articles et la
camelote qu’ils veulent. » Ou bien encore c’est l'impor-
tant problème de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
« Laissez l'Eglise à l'Eglise, sans permettre aux deux
autorités hétérogènes de l'Eglise et de l'Etat de conti-
nuer leurs intrigues, et sans permettre de contrainte
sur la conscience. » Puis, c’est le panégyrique de Crom-
“well et des grands chefs républicains (2), c’est le conseil du poète aux puissants du jour « de renoncer totalement à l’avarice, à l'ambition et au luxe », c’est
l'avertissement qui porte jusqu'aux oreilles du Protecteur lui-même, «afin qu'après avoir passé par le feu, il
ne périsse pas par la fumée ». La « Prose Defensio » n’a pas été traduite, et ce n’est
as dommage. Masson la qualifie d’extraordinaire. Klle P g
(1) Un sceptique disait de l'armée que c'était « une vraie bande de héros chrétiens, cherchant le Seigneur... ou leurs tirebouchons ».
(2) Fairfax, Fleetwood, Desboro, Whalley, Overton, Whitlocke, Pickering, Strickland, Sidney, Lawrence. Fairfax est le plus important et remplit un peu les fonctions de Vice-Protecteur.
est surtout grossière,et reflète les mœurs du temps (1). Milton y réitère contre Morus ses accusations d'immoralité et affirme — en dépit des preuves du contraire — qu’il est bien l’auteur du « Regii sanguinis clamor ». C’est une houspillade injurieuse, un catalogue éhonté de toutes les maîtresses de ce malheureux Morus. C'est de l'humour d'ours fait surtout de gros mots (2). C’est Pierre du Moulin qui avait écrit la « Clamor ».Milton le savait, mais il préféra laisser indemne le vrai coupable que de reconnaître son erreur. Masson dit qu'après la « Pro se Defensio » Milton garde un digne silence. Ce silence n’est guère digne, et pour ce qui est de la controverse personneile, Morus nous semble en meilleure posture que Milton.
Nous avons examiné au point de vue qui nous occupe quelques-uns des ouvrages les moins connus de Milton. L'évolution religieuse de ce grand esprit s'y continue presque mathématiquement. Désormais indépendant, Milton devient de plus en plus anticlérical et rêve dejà d'une Eglise sans clergé. Bientôt, il souhaitera une religion sans Eglise.
(4) « The English J. Milton’s Defence for himself, in reply to Alek Morus, Churchman, rightly called the author of the notorious book
entitled « Cry of the King's blood to Heaven against the English Parricides », August 1655 ».
(2) Milton dit que les gros mots sont permis, parce que l’Ecriture en abonde ; voilà où va se nicher le fétichisme de l’Ecriture !