CHAPITRE VII
Séparation de l'Eglise et de l'Etat. — Liberté de Conscience. — Plus d’'Eglise temporelle,
Milton devait être toujours sur la brèche ; et l’année même qui vit la mort de Cromwell fut occupée par lui à détruire l’œuvre ecclésiastique du Protecteur. Nous arrivons, sans regrets, à la fin de cette période agitée pendant laquelle le pamphlétaire donna de la tête, comme un taureau furieux, contre toutes les organisations ecclésiastiques, anciennes ou nouvelles (1). Il à abattu le prélatisme, il a renversé le presbytérianisme ; il a averti Cromwell des dangers qu'il y avait d’unir
(1) Müton n'était pas aimable qnand il répondait à un adversaire, et il avait une individualité trop marquée pour réussir dans la controverse. Pendant sa dernière bataille il n'écrivit qu'un sonnet, (sur les massacres du Piémont) en juillet 4655 ; le bonheur revint avec la tranquillité pendant l'hiver, et il se remit à ses travaux littéraires. C'est pendant cette accalmie qu'il épouse sa seconde femme, Katbarine Woodcock (12 novembre 1656), pour la perdre trois mois plus tard (février 1657). 11 avait gardé son poste de secrétaire et reçut comme collaborateur (septembre 1657) Andrew Marvel. En août 1658, il avait écrit 132 lettres d'Etat. Mais sa renommée n'avait rien de politique, et était toute littéraire.
l'Etat et l'Eglise. L'instinct de Cromwell le pousse à instituer une Eglise d'Etat. Milton alors se demandera avec étonnement à quoi a servi cette commotion de vingt ans, il attaquera le système ecclésiastique du Protecteur.
Dès 1651, le gouvernement de la République avait pensé à instituer l'Eglise d'Etat, comme une barrière aux sectes toujours croissantes .et plus hardies. Mais le grand esprit de tolérance qui soufflait alors en Angleterre avait fait échouer ce projet, combattu surtout par Roger Williams (1). En 1653, cependant, l'Eglise d'Etat était instituée, avec le support des sectes supérieures, contre les multiples dénominations qui sapaient le Christianisme de tous côtés. Cette Eglise était, bien entendu, non prélatique, et reposait sur une large base de compréhension évangélique. On supportait aussi, autour de l’Eglise officielle, une ample collection de Dissidents. Cromwell avait fait là une œuvre pratique et un acte d'homme d'Etat. Maniant les faits plus que les mots, il avait senti la nécessité d’une organisation solide qui püt au moins sauvegarder la religion dans son essence. Milton, lui, était plus radical que Cromwell. C'était le « leader >» de l’extrême gauche de la Révolution. Ce n'était pas un simple théologien, mais un voyant et un prophète. Il rêvait, tandis que Crom-
(1) Roger Williams, le colon de Rhode Island.
NES ee
well agissait. L'Eglise du Protecteur n'était pas fermée. En 1654, le Parlement avait étendu la tolérance à toutes les sectes protestantes, ne laissant à l'écart que les prélatistes, papistes et hérétiques. On avait formulé la confession de foi fondamentale, « que l’Ecriture Sainte est la règle pour connaître Dieu et vivre pour lui, et que quiconque ne le croit pas, ne peut être sauvé ». Mais l'Eglise, dans la pensée du maître, devait surtout combattre la nouvelle couche de sectaires qui s'était levée depuis 1649, et qui menaçait de tout engloutir. Devant cette fermentation effroyable de discussions religieuses, il fallait une digue. Les vieilles sectes anabaptistes et antinomiennes, maintenant en odeur de sainteté, se trouvèrent conservatrices devant les nouvelles venues et aidèrent à la formation de l'Eglise Etablie. Il fallait agir, et promptement, contre les hommes de la Cinquième monarchie, les Ranters, les Muggletonians (1), les Boehmenistes (2) et autres mystiques plus ou moins sains d'esprit (3). Le danger com-
(4) Vers 1651, Muggleton et John Reeve s’annoncèrent comme : « les deux derniers témoins », et s’attaquèrent aux Ranters et aux Quakers. Leur doctrine est exposée dans « The Divine Looking Glass », publié en 1656.
(2) Boehmenistes, ou partisans de Boehm, théosophe illuminé, qui écrivit sous la dictée d’une prétendue inspiration des livres mystiques et inintelligibles.
(3) Toutes ces sectes, en rejetant l'autorité en matière de religion,sapaient par contre-coupl’autorilé de l'Etat. Or,Cromwell croyait de tout son pouvoir à la nécessité d’une autorité publique, concentrée dans les mains de l'Etat.
mun porta à se grouper ensemble les vieilles sectes presbytériennes, indépendantes et baptistes, c’est-àdire les puritains de la première heure. Ce sont elles qui formèrent la base et le noyau de l'Eglise Cromwellienne, qui d’ailleurs ne rejetait pas les sectes évangéliques désireuses d’une reconnaissance officielle. Masson nous montre que cette organisation était très libérale, plus libérale en tout cas que l’organisation presbytérienne parlementaire. Dans la pratique, le système alors général semblait être l'indépendance des diverses congrégations. Cromwell voulut améliorer ce système, car l'Eglise était sa « passion ardente ». (Masson). Il aurait voulu une Eglise d'Etat basée sur les dîmes et le patronage laïque. Il augmenta le salaire des ministres, institua « des administrateurs pour l'entretien des ministres » (1645). Milton eût dû se réjouir de ce changement, qui mettait fin à l'intolérance presbytérienne du temps du Parlement (1644-6). Les Papistes ne sont plus forcés d'abjurer leur religion, les partisans de la High Church se voient bien menacés un instant (1658) par une ordonnance de Cromwell, mais elle n’est pas mise en pratique, et ils sont certainement moins inquiétés que sous le Parlement. Bien plus, le clergé de l'Eglise protectorale se recrute avec le même esprit libéral chez les Presbytériens, chez les épiscopaux modérés, chez les moins fervents des Indépendants. Les Baptistes étaient peut-être les plus gênants, mais eux aussi, cependant, avaient leurs cures. C'était donc un progrès
marqué que cette organisation ecclésiastique de Cromwell, c'était en tout cas une mesure de prudence, ou de simple police, indispensable à cette heure de troubles, et dictée par un grand sens politique. Mais de cela John Milton n'a jamais cure. Dégoûté des prélatistes, indignement trompé par les presbytériens, en qui il avait mis toute sa confiance, il est, on le sent, fatigué de tous les clergés. Le mot même commence à lui répugner. Il devient Quaker (1). Il sait le mal qu'a fait jusqu'ici à l'Eglise, l'union mal venue du spirituel et du temporel. Il voit clair, il veut écarter le danger. Mais il voit clair pour l'avenir, pas pour le présent. Et les pamphlets qu’il va lancer maintenant, s'ils sont pleins d’aperçus vigoureux et de lumineux exposés, s'adressent à un autre siècle qu’au xvu° siècle anglais et puritain.
Comme d'habitude avec Milton, nous entrons dès le premier pamphlet « In medias res (2) ». Il y résume les résultats atteints et y signale les dangers à venir. Il y formule les idées de tolérance que « toute loi contre la conscience est également dirigée contre n'importe quelle conscience », et il y plaide pour la séparation
(4) Les Quakers ne reconnaissent que le Christ, et ne trouvent pas dans l’Ecriture la nécessité d’avoir un clergé.
(2) « A Treatise of Civil Power in Ecclesiastical Causes, showing that it is not lawfal for any power on earth to compel in matters of religion » (1659). C’est l'exposé des principes fondamentaux du protestantisme. Masson nous dit que le traité ne produisit aucun effet.
de la politique et de la religion. Milton est si plein de l'Ecriture qu'il en vient à lui attribuer toutes les vertus « Mes arguments ne seront tirés que de l’Ecriture. » Fort de ces arguments, il va analyser la notion de la conscience religieuse et plaider en faveur de sa liberté. « J'entends ici par conscience, ou religion, cette pleine persuasion qui nous assure que notre croyance et notre pratique, autant qu’il nous est possible de saisir l’une et de faire paraître l’autre, sont selon la volonté de Dieu et du Saint-Esprit qui est en nous... Pour sa croyance ou pratique en religion un homme ne devrait jamais être puni ou molesté par aucune force extérieure terrestre, quelle qu’elle soit. »
Si le Papiste est répréhensible pour croire ce que lui enseigne l'Eglise, que penserons-nous du protestant qui met sa foi dans l’enseignement de l'Etat? Pour Milton, ce crime de lèse-conscience est presque impardonnable ; « la conscience », s’écrie-t-il, « qui n’a que Dieu seul au-dessus d'elle! » Il rappelle aux protestants de Cromwell Les raisons qui font que le Pape n'est pour les Anglais que l’Antéchrist. « C’est qu’il assume pour lui cette infaillibilité ct sur la conscience et sur l’'Ecriture. » Comme le Pape, Cromwell veut-il mériter ce nom abhorré ? S'il l’oubiie, Milton lui rappelle que « le Christ est le seul législateur de son Eglise ». On sent dans ce réquisitoire l’objection constante à l'œuvre de Cromwell, qui avait appesanti sur les que-
relles religieuses la main ferrée de l'Etat. Que vient
faire dans l'exercice d’une religion pareille l’intervention de l'Etat? Si Christ n’en a pas voulu, de cette force, c’est qu'il voulait montrer « l’excellence divine de son royaume spirituel... Nous sommes aujourd'hui en état de grâce, de virilité, de liberté et de foi... Et l'Eglise elle-même ne peut pas, encore moins l'Etat, imposer à notre obéissance un « iota » de religion ».
Il fallait, pour mettre en pratique un tel idéal, amener les esprits à une compréhension de plus en plus grande de la tolérance. Milton va la prècher. Et pressant les mots de près sans se laisser effra yer par eux, il se demande ce que sont le blasphème, l'hérésie et le schisme. Le blasphème, ce n’est qu’un mot. L'hérésie, en grec, signifie choix tout simplement. « Le schisme veut dire division, dans sa pire acception ; hérésie, simple choix d’une opinion au lieu d’une autre, et qui ne peut pas entraîner de discorde. » Et qui peut censurer l'hérésiarque, logiquement ? Certes pas ses censeurs « qui en font eux-mêmes autant». « Suivre FEcriture et l'Evangile, selon la conscience, n’est pas mal faire (1). » |
Milton reconnaît les luttes intestines du protestantisme,dont l’origine même eût dû cependant l’exempter.
De combien de sang les forceurs de conscience ne
(1) On voit les dangers d’une pareille doctrine. Les plus fous des sectaires suivaient l’Ecriture selon leur conscience. L'Eglise veille sur l'intégrité de la foi, et Milton, en mettant l'individu au-dessus de l'Eglise, prépare l’écroulement de la foi.
sont-ils pas responsables ? Et les protestants encore plus que les papistes. Le protestant persécuteur « persécute ses propres principes... et sa discipline persécute comme hérétique celui que sa doctrine reconnaît comme croyant ». Plus il se dit protestant, et plus sa persécution est odieuse, bien plus que celle du papiste. Car il ne peut pas y avoir d’hérétiques parmi les protestants. Où sont les hérétiques ? « Ce sont ceux qui suivent l'Eglise contre leur conscience et leur convietion basée sur l’Ecriture. » Pour Milton, l’hérétique, c’est celui dont les opinions religieuses sont fondées sur la tradition, et non sur l’Ecriture, mais contre elle. Voilà le seul hérétique, et contre cet hérétique, Christ ne permet que l’excommunication (1).Et cet hérétique, c'est le papiste. On s y attendait bien un peu. Milton ne comprenait pas l’idée romaine du Christianisme, et sa tolérance était encore de date trop fraîche pour qu’il pût supporter cette notion sans la comprendre. Non pas qu’il prêche la persécution. En 1659, c'eût été bien inutile. Maïs il lance l’anathème réglementaire. « Qui peut plaider pour pareille conscience? » (celle du papiste). « Par son asservissement volontaire à la loi del’homme, elle renonce à sa liberté chrétienne. » Le papisme n’est
même pas une religion, mais « une principalité ro-
(4) L’excommunication, c'est-à-dire la séparation du troupeau, mais ni châtiments corporels, ni amendes ; ces expédients n'étant « qu'une papiste commutation de peine, peine corporelle au lieu de peine spirituelle ».
maine ». Il ne sait pas s’il faut, oui ou non, persécuter. « Néanmoins, s’il fallait ne pas les tolérer, ce serait pour la juste raison d'Etat plutôt que pour raison de religion. »
Nos idées modernes saccommodent mal de pareilles conceptions ; mais Milton avait la main épaisse, C’est d’ailleurs la seule tache au beau tableau qu’il nous fait de la tolérance et des droits de la conscience humaine. Il répugne à son génie qu’on puisse forcer une âme en la maison de Dieu. Quand l’Ecriture enjoint : « Contraignez-les à entrer », elle recommande la persuasion intérieure. « Le châtiment de ceux qui ne viennent pas ne peut être que spirituel », et celui qui force la conscience, en « forçant le Saint-Esprit, ... combat Dieu ».. À la fin de ce pamphlet caractéristique, Milton prodigue les avertissements solennels. « La liberté chrétienne nous a délivrés, non seulement de la servitude des cérémonies, mais encore de l’imposition pour le culte de Dieu, des circonstances de lieu et de temps. » Avec cet esprit, l'horizon s'élargit à mesure qu’on avance. Ce qu’il veut là, c’est la suppression des groupements de chrétiens, c'est la religion individuelle,
c’est la fin de l'Eglise temporelle.
De plus en plus, Milton est persuadé que l'Eglise et l'Etat ne peuvent faire bon ménage; il a montré l'illégalité de l’intrusion gouvernementale en matière de religion ; il va maintenant nous faire voir que l'État, en
payant le clergé, commet une autre faute, qui doit lui être fatale, à lui et à la religion. L'esprit du pamphlet (1) que nous allons étudier est foncièrement, furieusement anticlérical. Les Anglais, « le seul de tous les peuples protestants qui soit encore opprimé par un clergé simonique », les Anglais n’en ont-ils pas encore assez de ces prêtres (les Presbytériens) qui persistent à imiter les coutumes romaines ? Tant que la religion et l'Etat souffriront du « monopole des mercenaires (hirelings) », la république ne saurait être fortement constituée. Avec la force (en dépit des forceurs), la vraie religion fleurit souvent, mais la corruption des maîtres, résultant du salaire, est le fléau de la vérité chez ceux qui sont ainsi corrompus. Que « le salaire en soi n'est pas illégal », Milton veut bien le reconnaître. Ce qui le rend dangereux dans l'Eglise c’est, « ou bien l'excès qu'on en fait, ou bien la manière indue de le donner et de le prendre ». Le pamphlétaire a des aveux naïfs ; il est impossible de supprimer les salaires, à moins que tous les ministres ne consentent à prècher gratis,
comme Saint Paul; « mais on en trouve peu comme
(4) « Considerations touching the likeliest means to remove Hire- lings out of the Church, wherein is also discoursed of tithes, church fees, and church revenues ; and whether any maintenance of ministers can be settled by law » (1659). C’est dans ce traité que Milton atteint le point extrême de son développement. Son but est la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il s'y moutre ingrat à l'égard de Cromwell. C'est du sarcasme rude et puissant. Mais, dit Masson : « Ce n'est pas à un monde de chair et de sang qu'il a affaire, c'est à un monde de cire. »
Abe
cela ». Il revient vite, d’ailleurs, à une idée plus saine des choses. Le ministre à droit a une récompense, Jean l’a dit. Mais il nous est permis d’en examiner la nature, et par qui, et comment elle sera donnée.
Sous la loi, les prêtres avaient les dîmes, mais nous ne sommes plus sous la loi; et puis, les diacres seuls étaient payés. D'ailleurs, on était alors au temps des cérémonies et nous sommes maintenant sous la « royale prêtrise » du Christ. Ce qui importe, c'est sa parole et ses instructions. Or, qu’a-t-il ordonné à ce sujet ? « Le Seigneur à commandé que ceux qui prêchent l’Evangile vivent de l'Evangile. » Ni le Christ, ni ses apôtres, n’ont jamais recommandé les dîmes. IL à simplement demandé que ses disciples reçoivent assez pour vivre.
« Les dîmes convenaient aux Juifs seulement, à une Eglise nationale de plusieurs synagogues incomplètes », mais « 1 Eglise chrétienne est universelle, et consiste en beaucoup d’Eglises particulières, complètes en ellesmêmes ». Milton ne laisse plus aux ministres qu’ « un moyen d'existence modique », le prix de leur labeur.
Autre question. Qui payera le ministre ? Celui ou ceux qui seront par lui instruits dans la religion. Il est injuste d'exiger le paiement d’un homme qui n’a pas choisi le ministre, ou qui le trouve insuffisant ou inférieur. Il conseille les prêtres ambulants, qui ne cherchent pour la prédication de l'Evangile que la récompense du Christ; il compte pour supporter ces nouveaux apôtres sur la « charité des congrégations plus
riches ». Surtout il ne veut pas d’ « endowment » (1). I) faut le fuir comme la peste. Les Empereurs qui ont fait des dons à l'Eglise offraient un « pot de vin à Dieu ». Il faut enlever à l'Eglise de Christ, ce « prix du sang ou de la luxure ». Ce qu’il combat encore, c’est le ministre payé par l'Etat. Cet inceste de l'Eglise et de l'Etat fait de l'Eglise une bête « à mainte tête et mainte corne ». C’est quand elle n'avait pas de revenus que l'Eglise de Christ était le plus pure et le plus prospère. Au début « l'Eglise vivait d'aumônes ». Ce n’est pas un statut qui peut régler cette question difficile, et l'Eglise payée par l'Etat ne peut certainement pas rester longtemps indépendante.
C’est la réponse non déguisée de Milton aux projets et aux actes de Cromwell. Le poète était radical, l’homme d'Etat, qui s'était frotté aux réalités de ces différents problèmes, était devenu conservateur. Cromwell ne voulait pas de Laudiens dans son Eglise; mais il ne lui répugnait pas d'employer les Episcopaliens modérés contre les Anabaptistes. Usher, retiré à Londres sous le protectorat, s'entendait souvent consulter sur ces questions par le Protecteur lui-même, et quand il mourut en 1656, Cromwell le fit enterrer à Westminster. Le théologien puritain Baxter n’était pas opposé aux évêques de cette nuance-là. Cromwell
(4) Ou fondation.
avait une tolérance largement pratique, qui protég'ea l’antitrinitarien Biddle et s’étendit aux Juifs alors abhorrés. L'Eglise à laquelle il rêvait en 1657 était avant tout le Temple de l'ordre. « Pour ma part », disait-il, « je me croirais bien « treacherous » si je Supprimais les dîimes avant que le pouvoir législatif ait pourvu à l'existence des ministres d’une autre façon. » Le Protecteur voulait l'ordre, et ne demandait pas mieux que de le payer.
Milton et Smectymnuus voyaient peut-être plus clair tout en étant moins pratiques. Leur rêve aussi perçait plus loin dans l'avenir. Le mal que combattait le pamphlétaire était à coup sûr réel. « Aujourd’hui, celui qui désire se faire ministre ne regarde pas l'ouvrage, mais les gages. » C'était sans doute vrai à cette époque, car cela paraît être vrai de tous temps. Que l’idéalisme de Milton s’en soit trouvé affligé, nous ne nous en étonnons pas. Cromwell s’en affligeait aussi, sans doute. Mais Cromwell avait la sagesse de s’accommoder des circonstances humaines ; et c’est une sagesse que ce pauvre Milton n’acquit jamais. Pour le poète, le seul bon ministre est celui qui sent la vocation et qui la suit. Pour cela, l’Université ne sert pas à grand’chose, on n’y apprend qu'un « fatras scolastique ». Faut-il tant de livres pour enseigner la religion de Jésus? Un seul suffit, et c’est l’Ecriture. Les écoles de théologie sont « le chancre de la religion », et si le monde protestant avait conscience de sa dignité, il ne désirerait
que des ministres évangéliques « qui ne seraient distingués des autres chrétiens que par leurs connaissances spirituelles et la sainteté de leur vie ».
Mais devant la pénurie de ces ministres modèles, l'idéalisme utopique de Milton s'exaspère, et c’est plus loin encore qu'il nous faut aller si nous voulons le suivre au bout de sa pensée véritable. En résumé, il ne veut pas de ministre. Il est arrivé au bout de son évolution anticléricale, et le plus pur des plus purs d’entre les prêtres ne saurait le satisfaire. Cette tendance perce à plusieurs reprises dansle pamphlet, où l’on sent que l’auteur dépasse la question posée. Discutant les émoluments du clergé, Milton reconnait qu'on peut payer baptêmes, mariages et enterrements.Mais voyez comme Milton laisse percer ses sentiments intimes. A-t-on besoïn des ministres aux enterrements ? Ils suivent la dépouille mortelle. Les assistants en font autant, sans être payés; « mais leurs prières sur la tombe »? « Requête superstitieuse ». Et pour les mariages, où voit-on dans la Bible qu'on ait besoin d’un ministre pour les célébrer? Il loue un des derniers parlements « d’avoir transféré la ratification et l'enregistrement (du mariage) de la boutique canonique à la connaissance des magistrats civils ». Est-il bien nécessaire à l'acquisition du savoir chrétien de « rester assis toute sa vie aux pieds d’un théologien en chaire..., sans méthode et sans art » ? Les prêtres ambulants de tout à l'heure suffiront bien ; ils laisseront derrière eux des
«anciens » qui continueront leur enseignement. Ces théologiens amateurs feraient de la théologie, — il n’y en à d’ailleurs qu'une, et c’est l'Ecriture — à leurs heures perdues, et nous l’enseigneraient dans une maison ou dans une grange, « sans termes d'écoles ou notions métaphysiques ». C'est un vrai rêve à la Rousseau; ef quand Milton conseille de faire circuler largement des Bibles anglaises annotées, il montre nettement le but de sa campagne, qui est de consacrer l’inu tilité du ministre et la toute-suffisance du Chrétien armé de la Bible.
Telles sont les opinions religieuses de Milton au moment où la République chancelante va céder le pas à la Restauration. Il ne reste jamais stationnaire, mais développe incessamment son plan primitif. On peut bien dire qu’en 1660 — pour ce qui touche les questions de gouvernement ecclésiastique — il en est arrivé au point extrême. On le dit Quaker, tant il est plein &e religion. Les lettres d'Etat, qu'il inspire dans une large mesure. sont farcies d’apostrophes sur Dieu et sur la Providence.C’est une propagande continuelle en faveur de « la foi orthodoxe » contre « la superstition romaine ». En même temps que Cromwell bataille pour la suprématie des mers, Milton préconise l’union de tous les protestants. Puis, à mesure que les chances de restauration augmentent, il lutte désespérément pour. la liberté. Malgré son idéalisme invincible, Milton
voyait bien, en 1659 (1), qu'on allait à l'anarchie. IL déplorait l'« hypocrisie » de l’armée, et s'étonnait de sa rébellion contre les « magistrats suprêmes ». Puis il proposait son remède à lui etrecommandait la liberté de conscience comme panacée universelle aux maux du pays. Dans sa réponse au Sermon du D' Griffith (1660) (2), il sedébat entre latradition d'hier et la réalité de demain, à la poursuite de la liberté expirante. Âu moment où ses idéals sont menacés de ruine, le grand athlète vient les élever plus haut encore. De nouveau il dresse devant la nation anglaise le spectre de la monarchie et des évêques ; il y aura une reine « papiste », avec ces « presbytériens nouveau-royalisés ». Il faut la liberté pour «servir Dieu ..sauver notre âme... et étudier les Ecritures ». Milton veut une République libre et souhaite la venue de son Père éternel, « Seisneur universel de l'humanité ». « Tous les protestants reconnaissent que le Christ. n’a laissé aucun vicereprésentant de son pouvoir, mais que lui-même, sans
(1) « A letter to a Friend, concerning the ruptures of the Commonwealth, 20 octobre 1659 ».
(2) « The ready and easy way to establish a free Commonwealth, with theinconveniences and dangers of readmitting kingship in this nation. » C’est un pamphlet « de découragement » (Masson). Le 8 mai 1660, Charles II était proclamé, et il entrait à Londres le 29. C’est alors que Milton, quittant sa maison de Petty France, se réfugia dans la maison d’un ami, à Bartholomew Close. Emprisonné pendant quelque temps, il fut relâché en décembre à la prière de Sir W. Davenant, le nouveau poète lauréat, à qui il avait rendu le même service pendant la République. La bataille est finie, et la Contemplation reprend ses droits.
député, est le seul chef (de son église), la gouvernant du ciel. >» On n'ose suivre jusqu’au bout cette audacieuse chimère, où Milton entrevoit le règne du Christ sur une église spirituelle qui comprendrait toutlegenre humain. Ce qui est désormais certain, c’est que dans l’organisation révolutionnaire de Milton, il n’y a plus de place pour l'Eglise temporelle que, dans sa sagesse, Christ a fondé pour une humanité de chair et de sang,