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CHAPITRE VIII

Milton examine le dogme Chrétien. Exposé du Miltonisme. Essai de Théologie Scripturale.

C'est au moment où Milton donnait sa formule de république et son plan d'organisation religieuse que la réaction s’annonçait proche. En dépit de la multiplicité des sectes et de la ferveur religieuse de beaucoup, lareligion pendant le Protectorat était tombée bien bas. On commençait à s’apercevoir de l'absence d’une Eglise historique, on regrettait l'Eglise Anglicane, aussi éloignée des excentricités puritaines que des fantaisies de Rome. On se fatiguait de la confusion des temps, de la suppression de toute autorité capable de porter

remède aux abus régnants, on se rapprochait de la vieille conception de l'Eglise, qui peut décréter les rites et cérémonies, qui défend la foi dont elle a la charge, mais qui ne peut et ne 4oit rien y ajouter. Le peuple anglais, amant de l'ordre, revenait à l’ancien établissement séculaire. Il se souciait peu de se remettre, sous les auspices des théologiens puritains, au dogmatisme théologique des scholiastes du moyen âge: de l’autre

côté, il n’était pas trop favorable aux latitudinaires (2), qui cultivaient les aménités aux dépens de la ferveur et réduisaient le Christianisme à la philosophie et à un sentiment. Une restauration s'était déjà faite dans l’esprit de la nation qui allait maintenant se consommer dans les faits.

Pourchassés depuis 1640, les Anglicans rentrent en scène; ils avaient célébré leurs cérémonies en secret, Beaucoup, comme on l’a vu au chapitre précédent, s'étaient conformés à l'Eglise du Protecteur. La déclaration de Bréda(?2),quimarquela Restauration de l'Eglise, fut une déclaration de tolérance. Il fut cependant impossible de s'entendre avec les Indépendants. On essaya de négocier avec les presbytériens; mais les churchmen s’aperçurent bien vite des différences énormes qui les en séparaient. Et puis on s’aperçut d’une vérité, bien plus importante : c'est qu'il était inutile de ranger toutes les opinions religieuses sous la bannière de l'Eglise. Et ce fut la fin du mouvement qui avait essayé de donner aux puritains une place légitime dans les rangs de l'Eglise d'Angleterre. La Savoy Conference (3) de 1661 ne servit à rien, tandis que la

(1) Afin d'éviter les polémiques religieuses, ils revendiquent la plus grande latitude dans l'interprétation de la Bible. C’est la politique (néfaste) de la paix à tout prix. Jurieu, qui était emporté comme Milton, écrivit contre eux un ouvrage en 1696.

(2) La déclaration de Bréda. Manifeste de Charles Ie", en date du & avril 1660, proclamant l’amnistie générale.

(3) Vingt et un épiscopaux et un nombre égal de Presbytériens

convention de la même année fut une des plus grandes représentations du clergé anglican qui aient jamais siégé. C'était la tradition rétablie après une commotion de vingt ans. Le « Prayer Book » fut revu etson usage rendu nécessaire et obligatoire à partir de la Saint-Barthélémy 1662. Ce jour là, environ 2.000 ministres, indépendants, baptistes ou presbytériens, furent forcés de quitter les postes qu’ils occupaient, plus ou moins légitimement, dans l'Eglise d'Angleterre. Malheureusement —- car les hommes ne sont pas toujours à la hauteur des transformations de l’histoire, —onrétablitla vieille politique d’Elizabeth, qui consistait surtout à persécuter. Mais le but était atteint. L'Eglise avait défini ses relations avec le puritanisme. Désormais, ce devaient être deux corps séparés, chacun administrant sa propre discipline et enseignant ce qu’il croyait être vrai, chacun essayant de justifier son existence par son influence sur la vie et l'âme des hommes.

Etait-ce donc alors la fin et la faillite du puritanisme ? Oui, et non. C'était le triomphe du puritanisme en ce sens que, désormais, l'influence qu'il avait exercée devait se faire sentir, et dans l’avenir encore plus que dans le présent immédiat, sur l'esprit de la religion en Angleterre. La ferveur, la piété, la communion avec le divin, toutes ces belles choses que le puritanisme avait

siégèrent à cette conférence dans l'espoir d'arriver à l’unité ecclésiastique. La Savoy Convention suivit l’échec complet de la Conférence.

évoquées devaient rester le patrimoine éternel de la nation. Mais le puritanisme avait échoué sur un point moins important et qui cependant lui tenait peut-être plus au cœur ; il n'avait pas réussi à se mettre à la place de l'Eglise établie. Après avoir brisé les entraves de la conscience individuelle et avoir jeté les âmes des hommes aux plus folles excentricités, la réaction était survenue. Les esprits s'étaient une fois de plus réfugiés au sein d’une Eglise qui avait derrière elle seize siècles de tradition, qui continuait directement celle des apôtres, et ne méprisait pas l'enseignement du temps et de la raison.

J'ai montré plus haut comment, au début de sa carrière, Milton lui-même est l'exemple frappant des erreurs où la foi trop grande en la conscience individuelle peut mener les hommes. Je l'ai fait voir, lors de la question des évêques, rejetant l’autorité des Pères, pour l’invoquer plus tard dans la discussion du divorce, balloté ainsi par les passions de son propre cœur alors qu'il se croyait éclairé du Saint-Esprit; puis, nous l'avons vu, dans les chapitres suivants, poursuivant ses théories aux limites extrêmes, d’un côté montrant la lumière, de l’autre, à ce point aveugié par son farouche anticléricalisme, qu'il tombe aux plus naïves utopies. C'était là le résultat inévitable et la conclusion nécessaire d’une lutte de vingt ans. En 1660, on peut bien dire que, pour Milton, la discipline ecclésiastique n'existe plus. En admettant que l'intelligence milton-

nienne y supplée, que dire des masses pour lesquelles, en somme, il a écrit ? Nous allons rechercher maintenant si le dogme a souffert autant que l'organisation. S’est-il fabriqué un dogme à son propre usage, comme il s'était dispensé de toute intervention ecclésiastique ? Maintenant que la poudre delà bataille esttombée,maintenant que sont finis ces « combats de monstres, mégathères et mammouths »,quereste-t-il aebout sur lechamp de bataille? Libéré de la tradition, mais doué du génie qui manquait aux autres puritains, Milton est resté face à face avec l’Ecriture. Il avait l'esprit trop large pour y choisir un petit coin et s’y terrer. C’est pourquoi il n’a jamais pensé, comme les Adamites, à se promener en costume sommaire, ou à renier tout, le Paradis et l'Enfer, le bien et le mal; mais il a fait plus, il a été plus loin. Sans baser sa croyance personnelle sur l’interprétation d’un point de la Bible, il à examiné ja Bible toute entière et en a donné et suivi — comme un pape laique et avec toute l’infaillibilité d’un pape — son explication individuelle. Cette interprétation dont l'importance est capitale, au point de vue historique aussi bien qu’au point de vue philosophique, fera l’objet de ce chapitre. Aussi « La Doctrine Chrétienne » (1) n'est-elle pas une œuvre de polémique, mais un com-

mentaire longuement médité et mûrement réfléchi sur

(1) « À posthumous Treatise on the Christian Doctrine, compiled from the Holy $criptures alone; in two books, by John Milton ».

la révélation de la parole de Dieu. Sumner nous dit que Milton se mit à ce travail vers le milieu de 1655, après s'être retiré de tout emploi actif comme sécrétaire aux Langues étrangères. En réalité, l’'annotation que la Doctrine a nécessitée est l'ouvrage de toute une vie, et Milton méditait ce travail, aussi bien que le ?aradis Perdu, depuis sa jeunesse. Il est cependant possible qu’il n'ait commencé à mettreau point]a Doctrine qu’en 1655, et la traduction nous apprend que jusqu’au 15° chapitre, le manuscrit est de la main de Mary Milton, sa fille, et du 15° chapitre à la fin, de la main de Edward Phillips, neveu du poète.

Il est intéressant de rappeler l’esprit dans lequel Milton s’est mis à l’œuvre. C'est l'esprit miltonien, que nous commençons à saisir après une révélation qui s'étend sur plus de vingt ans. C’est la foi en l’Ecriture, et en l'Ecriture seulement. C’est la grande et féconde idée puritaine que l’homme doit travailler lui-même à son salut, que nul vicaire ne peut accomplir la tâche à sa place, que l'âme du croyant doit se rencontrer seule à seule avec son Dieu. « La Déité exige que celui qui veut être sauvé ait une croyance personnelle et bien à lui. » Ecoutez sa profession de foi. « Les raisons de ma foi résident dans la seule révélation divine. » N'ayant pas confiance en l'expérience des théologiens et des siècles passés, il va se fabriquer une religion à lui. bâtie sur l’Ecriture comme il la comprend. Du moins peut on le croire quand il se dit occupé à « la recherche infatigable de la vérité ». Milton est sincère.

Il veut savoir pour savoir, et le livre qu’il va produire sera, de son aveu même, et parce qu'il sera pour lui vérité, « sa meilleure et sa plus riche possession ».

C'est presque une Bible que ce gros volume de 700 pages où Milton donne sa version à lui des Ecritures. apparemment pour son unique usage, mais bien certainement avec le secret désir qu’elle servira à mainte conscience dévoyée.Et c’est étrange de voir ce farouche anti-clérical, ce niveleur des traditions, cet ennemi du Pape, lui-même poser au pontife, lui-même expliquer les Ecritures, que tout homme doit expliquer à lui tout seul, et ce qui est plus étonnant encore défendre sa version comme la seule véritable et vouloir l’imposer comme orthodoxie ! Mais ce n’est 1à que le côté ironique de ce beau livre; nous trouverons dans la Doctrine Chrétienne de plus nobles enseignements. C'est le plus précieux commentaire des poèmes miltoniens. Il y a bien des pages qui sont illisibles. Mais c’est la foi de Milton, c’est la foi du Paradis Perdu et du Paradis Regagné.Chaque pensée maîtresse des poèmesest article de foi, que la Doctrine expliquera. Et comme pour la discipline, nous y relèverons les errements et les contradictions où même un esprit comme Milton peut tomber quand il s’abandonne à son seul orgueil et à sa seule illlumination (1).

(1) Pour l'examen de la Doctrine, je m'en tiendrai au plan adopté par Milton, bien qu’il soit très décousu dans son dogmatisme pédant. A vouloir faire des chemins dans ce fourré, on risquerait de perdre sa route.

Set ne

Le premier livre de ia Doctrine, qui est intitulé « De la connaissance de Dieu », comprend trente-trois chapitres et est certainement de beaucoup le plus important. Milton y dissèque et y dépouille en vrai puritain la foi chrétienne et pontifie sur ses plus grands mystères. Etrange compilation où les beautés se mêlent aux petitesses, où la vérité, en dépit des assurances du nouvel apôtre, s’allie si souvent à l’erreur. Admirons au moins la hardiesse de ce puissant esprit que seule Ia recherche de la vérité anime, et abordons avec lui les plus hautes questions qui peuvent jamais troubler l’âme des hommes.

Il y a un Dieu : « Personne, ayant sa raison, ne peut rester ignorant de cette vérité. » (Cf. Sam. Ag. 295) (1). Et ce Dieu, rien ne peut l’enseigner que le message de Dieu. Il est impossible de le connaître « tel qu’il est réellement », « Dieu est vérité, Esprit, très simple essence, immensité et infinité, éternité, immutabilité, incorruptibilité, omniprésence, omnipotence, unité, vitalité, intelligence et volonté, infiniment pur et saint, très gracieux, juste, étonnant et incompréhensible. »

Après avoir fait l’énumération classique, Milton aborde de suite l’un des problèmes qui passionnaient ce siècle théologien : celui des décrets divins, et de

leur compatibilité avec les actions libres de créatures

(4) « Dnless there be who think not God at all : if any be they walk obscure. »

raisonnables. « Dieu n’a rien décrété absolument de ce qu’il laisse au pouvoir d'agents libres. » Mais si l’on demande comment « des événements qui sont incertains, en tant qu’ils dépendent de la volonté humaine, peuvent s’harmoniser avec les décrets de Dieu,qui sont immutablement fixés », (Cf. S. A. 300) (1) Milton répond qu'il faut considérer « la liberté de l’homme comme entièrement indépendante de la nécessité ». Il est bien clair sur cérpoint difficile (CL PL DC 11T4" (2) V.225 (3), V. 538 (4), VIII. 637) (5). Dieu connaît « les événements futurs », mais ne lesa pas « tous décrétés absolument; car alors on attribuerait le péché à la Déité et les méchants ne sauraient être blämés. « La chute d'Adam était certaine, mais pas nécessaire, puisqu'elle procède de son propre libre arbitre. » On en vient ensuite aisément à une question connexe, celle de la prédestination. « Dieu à prédestiné au salut éternel avant la fondation du monde ceux qui croiraient et persévéreraient dans la foi... selon son dessein en Christ. >» Milton semble incliné à croire que tous les vrais Chrétiens sont prédestinés au salut, et il ne pense

(1) « Yet more there be who doubt Hi: ways not just, And to His own edicts found contradicting >».

(2) « And force upon free will hath here no place ».

(3) « Happiness in his power left free to will. »

(4) « Freely we serve, Because we freely love. »

(5) « Take heed lest passion sway Thy judgment to do aught, which else free will Would not admit ».

pas que personne soit prédestiné aux peines éternelles, « Fréquente mention est faite de ceux qui sont inscrits parmi les vivants, et du livre de vie, mais jamais du livre de mort... Election est presque synonyme de prédestination éternelle... Il ne peut y avoir de réprobation, si ce n’est pour ceux qui ne croient pas ou ne persévèrent pas dans Ja foi, et même dans ce cas-lh, c’est plutôt comme une conséquence que comme un décret. Dieu n'exclut personne du champ du repentir et du salut éternel, avant que le pécheur ait méprisé et rejeté les propositions de grâce suffisante. »

Cette question du salut nous conduit nécessairement à l’une des plus importantes de la doctrine chrétienne, l'étude de Jésus-Christ. Milton, avant de l’aborder, prend des précautions oratoires : «Je ne fais que proposer,avance-t-il, ce que je crois plus digne de créance que la croyance généralement acceptée. » Entrant de suite dans la matière,Milton aborde ces sujets capitaux avec l’aisance d’un protestant et la liberté d’allures d’un libre penseur : « L’Ecriture prouve l'existence du Fils avant la création du monde, mais elle ne conclut en rien sur ce qui touche sa génération de toute éternité. Le Fils fut engendré du Père en conséquence de son décret et par suite dans les limites du temps. » Et plus loin : « Le Fils est aussi appelé le premier-né », ce qui infirme l’idée de toute co-essentialité avec le Père. Nous ne savons de la génération du Fils et de ses relations avec Dieu que ce qu’en enseigne l'Epître aux

Hébreux, et rien de plus : « L’héritier de toutes choses, par qui aussi il fit les mondes, l’éclat de sa gloire et l’expresse image de sa personne. » Puis nous entrons dans une discussion théologique qui n’a pas sa place icisur l'essence divine etses propriétés ; rejetons donc, conclut Milton en substance, « la raison en matière sacrée, et suivons exactement la doctrine des Saintes Ecritures ». «II n’y a en réalité qu’un seul Dieu, vrai, indépendant etsuprème. » (Cf. P. L. VIIT, 404) (1).

Poursuivant son enquête, Milton demande au Fils lui-même de l’éclairer sur Dieu le Père. « Nous avons un Père, dit Jésus, qui est Dieu », (Jean, VIII, 41, 45). Puis, citant Jean de nouveau (XX, 17) : « Je monte à mon Père et à votre Père, età mon Dieu et x votre Dieu. » « Si donc, s’écrie Milton, le Père est le Dieu de Christ, et que le même soit notre Dieu, et s’il n’est qu'un seul Dieu, 1l ne peut y avoir d'autre Dieu que le Père. » Mais c'est sur Paul surtout que Milton appuie sa thèse (TI Cor., VIII, 4, 6). « Il n’y a qu'un Dieu, le Père, de qui sont toutes choses et nous en lui, et un Seigneur Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et nous par lui » ; ou encore (I. Tim., II. 5). « IL y à un Dieu et un médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus- Christ. » Si Christ est Dieu, « il faut donc qu'il soit médiateur entre lui et nous, et qu'il nous réconcilie à

(1) « Who am alone, From all eternity; for none I know Second to me or like, equal much less. »

ira

lui-même, ce qui constitue une difficulté insurmontable ». Sans doute ; mais qui force Milton et la théologie puritaine à la surmonter ?

Cependant, la Sainte Ecriture n’a pas été suffisam- . ment compulsée, et Milton revient y chercher de nouveaux arguments contre la divinité du Christ. Jésus dit : «Je ne fais rien de moi même. » (Jean, VIII, 28). Il dit aussi : « Je ne vins pas de moi-même.» (Jean, V, 42). Et comme un refrain, Milton répète, après chaque citation scripturale : « Te Père seul est un Dieu qui existe de lui-même. » Il connaît bien le passage de Jean (1. V. 7) sur lequel.repose la doctrine de la Trinité : « Ils sont trois qui portent témoignage au Ciel, le Père, le Verbe et Le Saint-Esprit; et ces trois ne sont qu'un. » Mais Milton ergote; les mots ne se trouvent pas dans les versions syriaque, grecque et éthiopienne. D'ailleurs,Bèze ne dit-il pas «qu'il ne s’agit là que d’une unité d'agrément et de témoignage ? » Objecte-t-on la doub'e nature du Christ, tantôt humaine, et tantôt divine ? Milton ne connaît qu’une chose : « La croyance doit être fondée exclusiverient sur la parole de Dieu. » ‘ Puis il se livre à une sorte de contre-examen. Christ a-t'il l'omniscience ? Non. « Ce jour et cette heure, personne ne les connaît, pas même les anges du Ciel, mais mon Père seulement. » A-t-il la puissance suprême au Ciel et sur la terre? Non. « S’asseoir à ma droite et à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder. » A-t-il la même volonté? Non, Car Jésus a dit : « O mon Père, si

cela est possible, écartez de moi cette coupe; non pas cependant selon ma volonté, mais selon la vôtre. » Et alors, comment « ceux qui n’ont pas une seule et même volonté peuvent ils avoir une seule et même essence » ? Christ a-t-il la suprème bonté ? Non. « Pourquoi m’appelles-tu bon », dit-il, « il n’en est qu'un de bon, et c’est Dieu. » De ce contre-examen Milton conclut que Christ assigne tous les attributs de la Déité au Père seul, Le Fils révère uniformément le Père, et nous enseigne d’en faire autant.

Le théologien poète ne manque pas d’habileté. Il vient de faire faire par Carist lui-même la description du Père; maintenant il va examiner les passages où les attributs de la Déité sont donnés au Fils. Et d’abord, pour ce qui est du titre de Dieu, il a été donné aux anges et même aux hommes. « Au commencement », dit l'Ecriture, « était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » Au commencement ; oui, dit Milton, mais non de toute eternité. Mais l’Ecriture appelle Jésus Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. Le texte est douteux, répond Milton. Encore plus douteux, selon lui, ce passage de TI. Tim. III. 16, « Dieu s'est manifesté dans la chair », « c’est-h-dire », explique Milton, « dans le Fils, sa propre image »; car, « de toute autre façon, il est invisible. »

Mais il faut conclure, et de ces discussions touffues essayons de dégager sur ce point capital la pensée de Milton : « Mon Père », a dit Jésus, « est plus grand que

tous » (Jean X, 29); il a dit aussi, « mon Père est plus grand que moi. » (Jean, XIV,28). « C’estla foi qui nous est proposée dans le Credo Apostolique, le compendium de croyance le plus ancien et le plus universellement accepté qui soit en la possession de l'Eglise ». Christ a reçu tous ses dons du Père; (« Etant en forme de Dieu), n’a point regardé comme une usurpation d’être égal à Dieu » (Phil. II, 6). Et Milton ajoute : « Si ce passage implique sa co-égalité avec le Père, il réfute plutôt qu'il ne prouve son unité d'essence; puisque l'égalité ne peut exister qu'entre deux ou plusieurs essences. » Dieu « ne peut engendrer une déité coégale, parce que l'unité et l’infinité sont deux de ses attributs essentiels. » Mais poussons plus loin, et que reste-tii de toutes ces discussions? Chicanant pour expliquer un passage qui le gêne, Milton en arrive à cette conclusion sur le problème fondamental du Christianisme : « Vous pouvez facilement établir que le Fils est Dieu, vérité que je suis loin de nier... mais vous ne pouvez pas démontrer qu'il est le Dieu suprême, et un avec le Père. »

«La question du Saint-Esprit suit logiquement celle du Fils de Dieu. Milton la dépêche avec plus de décision et de tranchant. Pour lui, le Saint-Esprit est une personne bien inférieure aux deux autres. Il ne peut pas

croire l'Ecriture (1) qui signale comme impardonnable

(4) Matt. XII, 31-33.

le péché contre l'Esprit. « Si pécher contre le Saïnt- Esprit était pire que pécher contre le Pêre et le Fils, et si seul, ce péché-là éfait impardonnable, le Saint-Esprit serait vraiment plns grand que le Père et que le Fils. » L'Esprit « doit être évidemment considéré comme inférieur au Père et au Fils en tant qu’il est représenté et déclaré comme sous-ordre et obéissant en toutes choses. L’éclat de la gloire de Dieu,et l’image expresse de sa personne, sont dits avoir été imprimés sur l'un (Christ) et pas sur l’autre ».

Après avoir ainsi donné son avis sur quelques-unes des questions primordiales de lu foi chrétienne, Milton va entrer plus avant dans l'examen de sujets plus complexes. Pour alléger un peu ce bloc compact, leur étude fera l’objet d’un autre chapitre.

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