CHAPITRE IX
Suite de l’Exposé du Miltonisme
Ilexamine la Création : « Que le monde fut créé, c’est un article de foi » Le monde fut formé « de Dieu luimême... pour la manifestation de la gloire de son pouvoir et de sa bonté... Et si toutes les choses non seulement viennent de Dieu, mais sont de Dieu, aucune chose créée ne peut être finalement annihilée ».. « Dieu ne veuf, ni, à proprement parler, ne peut annihiler rien complètement. » La création comprend les choses invisibles et visibles. Les invisibles, ce sont « le haut du ciel, qui est le trône et l'habitation de Dieu, et les puissances célestes, ou anges. . La création visible comprend l’univers matériel, et plus spécialement la race humaine ».
Les questions se pressent, rapides et demandant à être résolues. Qu'est-ce que l’âme? Qu'est-ce que l'homme? « L’âme humaine n’est pas créée journellement par l'acte immédiat de Dieu, mais propagée de père en fils par ordre naturel ». Puis, c'est le grand problème de la Providence. Dieu « préserve et gouverne
toute la création avec infinie sagesse et sainteté » ; il est évidemment assisté du Fils, qui dit : « Tout pouvoir m'est donné au ciel et sur la terre, » C’est la Providence de Dieu qui « pousse les pécheurs » à la désobéissance et « qui durcit leurs cœurs. » Et pourtant Dieu n’est pas l’auteur du péché. Il y a des tentations bonnes, il y en a de mauvaises. Quoi qu'il en soit, « la Providence de Dieu est soit ordinaire », c’est la Nature, « soit extraordinaire », c’est le Miracle.
Il y a des anges; ils sont bons ou mauvais. Les bons anges ne doivent leur force qu’à la grâce de Dieu. On les représente « debout, dispersés autour du trône de Dieu, louant Dieu, Lui cbéissant à tous égards ». Ils servent surtout les croyants. « Sept d’entre eux sont décrits comme traversant la terre dans l'exécution de leur ministère. »
C’est net ici, au moins, et l'atmosphère n’est plus encombrée de scholastique. « Certains anges ont charge de présider aux nations, royaumes, et districts particuliers. » (Cf. P.L. III. 659) (1). » Ils sont quelquefois envoyés du Ciel comme messagers de la vengeance divine, pour punir les péchés des hommes; ils détruisent cités et nations ».
Michel préside aux conseils des anges, qui ignorent d’ailleurs beaucoup de choses. « Les mauvais anges sont
(1) « His eyes
« That run thro ail the heavens, or down to the earth Bear his swift errands. »
réservés pour le châtiment... ils ont cependant, quelquefois, la permission d’errer par toute la terre, l'air et le ciel lui-même, pour exécuter les jugements de Dieu (Cf. P.L. 1. 148) (1), qui les admet en sa présence (Cf. PL. II. 103) (2) »; mais leur propre demeure est « J’abîme sans fond dont ils ne peuvent s'échapper sans permission » (Cf. P.L. I. 211) (3). « Ils désespèrent entièrement de ieur salut (P.L. I. 53) (4), ontleur prince, qui est l'ennemi de tout bien, et gardent leurs rangs respectifs » (P.L. IL. 506) (5). |
Les divisions de Milton, bien qu’elles paraissent scientifiques, ne le sont pas. C’est ainsi que des anges il passe presque sans transition au mariage. « Il est clair qu'il fut institué, sinon commandé, à la création, et qu'il consista de l’amour mutuel, de la compagnie, de l’aide et du réconfort du mari et de la femme, quoique avec une réserve de droits supérieurs pour le mari. » A sa facon habituelle, il va trancher dans le vif; et nous abordons le problème de la polygamie. « Ou bien
(1) « As His thralls By right of war. »
(2) « And with perpetual inroads to alarm, Tho’ inaccessible, His fatal throne. »
(3) « But that the will
And high permission of all ruling heaven Left him at large to his own dark designs.»
(4) « Confounded tho immortal, »
(5) And forth In order. came the grand infernal peers, »
la polygamie est un vrai mariage, ou tous les enfants nés en cet état sont illégitimes. » Et cette flétrissure alors s'appliquerait « à toute la race de Jacob, aux douze saintes tribus choisies de Dieu ». La polygamie est légale, elle est « permise par la loi de Dieu ». Quoi qu’il en soit, « le mariage est honorable en soi, et n’est défendu à aucune classe d'hommes; c'est pourquoi les Papistes agissent contrairement à la religion en défendant ce rite aux ministres de l'Éclise ». Milton est de l'avis du peuple,que «les mariages se font dans le Ciel.» «ILest du ressort particulier de Dieu, de rendre les mariages prospères et heureux. » Si les parents vivent, il est préférable d’avoir leur consentement; mais ce qui est plus important, c’est que «les parties soient de la même idée en matière de religion ».
Cependant, tous les mariages ne tournent pas bien, Alors, il y a le divorce. Dieu n’a pas pourvu aux « associations monstrueuses et contre nature, grosses seulement de déshonneur, de misère, de haine et de calamité ». À ceux qui ne croient pas à ce moyen radical, Milton rappelle que le « Christ lui-même permit le divorce pour fornication ». Et, revivant sa propre expérience, et redoutant l’objection que sa femme ne s'était pas rendue coupable de fornication, il explique le mot à sa facon. « La fornication signifie, non pas tant l’adultère que l’inimitié constante, l’infidélité et la désobéissance de la femme, résultant de l’aliénation palpable et manifeste de l'esprit plutôt que du corps ».
Entraîné sans doute par l'examen d’un péché, il examine à présent la chute de l’homme ei le péché en général, qui est « la transgression de la loi ». A part le péché originel, nous pouvons ‘commettre une multitude de péchés, non seulement « en actions, mais aussi en paroles et pensées et même par l’omission de bonnes actions... Le moindre ‘péché lui-même rend le pécheur sujet à la condamnation ». La mort a suivi le péché; il y en a quatre degrés, « d’abord, tous les maux qui mènent à la mort; second degré, la mort spirituelle, la perte de la grâce divine; troisième degré, la mort du corps ; quatrième et dernier degré, la mort éternelle, la punition des damnés. » Cette question de la mort, surtout de la mort du corps, en soulève une autre à laquelle Milton va répondre avec sa hardiesse coutumière. « La, séparation de l’âme et du corps ne peut pas être appelée la mort de l’homme... L'âme et l'esprit subissent le même sort que le corps, car il est dit : «que l'Esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus », et non pas au jour de la mort. Ce jour-là, « les âmes sont toutes appelées hors du tombeau » (Jean V. 28, 29). Et quand Jésus fit lever Lazare, il lui cria d’une voix forte : « Lazare, lève toi »! s'adressant non pas au corps de Lazare, mais à la personne de Lazare elle-même, toute entière au tombeau. »
Voilà donc l’homme déchu de son orgueil et ravalé par le théologien puritain au plus bas, exposé au péché, s’évanouissant tout entier à la mort. C’est l’idée pro-
testante que l’homme n'est rien, mais que le sacrifice de Jésus le fait tout. « La Rédemption est cet acte par lequel Christ, étant envoyé dans la plénitude du Temps, racheta tous les croyants au prix de son propre sang, par son propre acte volontaire, conformément au conseil éternel et à la grâce de Dieu le Père. » «Il n’y a pas d'autre Rédempteur ou Médiateur que le Christ. » Le Christ, en tant que Rédempteur, est « divin et humain. » Tout à l’heure, Milton s'efforçait de montrer que le Christ n’est pas Dieu: il s’ingénie maintenant à prouver son caractère surhumain : « Celui par qui toutes choses furent faites au ciel et sur la terre, jusqu'aux anges eux-mêmes, celui qui au commencement fut le Verbe, et Dieu avec Dieu; et, quoique pas suprême, cependant le premier-né de toutesles créatures doit nécessairement avoir existé avant son incarnation, en dépit des subtilités que peuvent avoir inventées pour échapper à cette Conclusion ceux qui soutiennent la nature simplement humaine du Christ. » ;
Milton se trouve maintenant face à face avec le mystère de l’Incarnation. « L’Incarnation du Christ, par laquelle, étant Dieu, il prit sur lui la nature humaine et se fit chair, sans pour cela cesser d’être numériquement le même qu'avant, est généralement considérée par les théologiens comme le plus grand mystère de notre religion. » (ILyaen Christ une union hypostatique et mutuelle de deux essences, de deux substances et par
conséquent de deux personnes; et cette union n'empêche
pas les propriétés respectives de chaque personne de rester individuellement distinctes. Le mode d'union nous est inconnu. » Milton ne va pas plus loin. Mais ne dirait-on pas qu’il parle ici de chimie? En tout cas, il reconnaît le mystère. Contentons-nous de savoir que « le Fils de Dieu, notre médiateur, fut en chair, qu’il est appelé Dieu et homme, et qu'il est tel en réalité. et son essence n'est pas la même que celle du Père, car, si elle était la même, elle n'aurait pas pu s’unir en une seule personne avec l’homme, à moins que le Père aussi soint inclus dans la même union, bien plus, à moins que l’homme devienne un avec le Père aussi bien qu’avec le Fils, ce qui est impossible » (1). «C’est un article de foi que Christ, depuis qu’il a pris sur lui la chair humaine, reste « one Christ » (une personne une et bien distincte, la personne Christ). « Qu'il fut vraiment homme, cela est évident du fait qu'il avait un corps. » Milton rappelle en finissant que l’Incarnation du Christ consiste en deux parties, « sa conception et sa nativité ». « La cause efficiente de sa conception fut le Saint-Esprit; et la nativité du Christ est prédite par tous les prophètes. »
Ayant accepté sans réserve le mystère de l’Incarnation, l’auteur en revient «aux fonctions du médiateur et à son triple office. La fonction médiatrice du Christ est celle par laquelle, au commandement spécial de Dieu le Père, il accomplit volontairement, et continue
(1) C'est là justement l'ineffable mystère.
à accomplir, dans l'intérêt de l’homme, tout ce qui est nécessaire pour obtenir la réconciliation avec Dieu et le salut éternel ». Jésus est « prophète, prêtre et roi ». En tant que prophète, il déclare « la volonté de son Père » et illumine l’'entendement. Sa « fonction prophétique commence avec la création du monde et continuera jusqu'à la fin de toutes choses ». Christ est prêtre en tant qu’ « il s’offrit une fois lui-même à Dieu le Père en sacrifice pour les pécheurs», et qu’il intercède incessamment pour nous. Il est roi, en ce qu'il a été « fait roi par Dieu le Père, et qu il gouverne et conserve, surtout par une loi intérieure et le pouvoir spirituel, une Eglise qu'il s’est achetée, et en ce qu’il conquiert et soumet les ennemis de cette Église. Le royaume du Christ durera autant que le monde et tant qu’il y aura besoin de sa fonction médiatrice ».
Gardant son ton dogmatique de catéchisme, le manuel de religion miltonienne s'occupe maintenant du « ministère de Ia rédemption ». Christ a été humilié et exalté. « L'humiliation de Christ est l’état dans lequel, en sa qualité d’'homme- Dieu, il se soumit volontairement à la justice divine, aussi bien dans la vie que dans la mort, dans le but de subir toutes les choses nécessaires à l’accomplissement de notre rédemption. » Quant à son exaltation. c’est l’acte par lequel « ayant triomphé de la mort et déposé la forme de serviteur, il fut exalté par Dieu le Père à l’état d'immortalité et de gloire suprême, en partie par ses propres mérites,
(Cf. P.L III, 309) (1), en partie par le don du Père, pour le bien de l'humanité ; c'est pourquoi il ressuscita des morts, monta au Ciel, et est assis à la droite du Père (Cf. P. L,. III, 408 (2),III, 315 (3).
C’est ainsi que Christ fit la « réparation complète en sa double capacité de Dieu et d'homme, par l'accomplissement de la loi et le payement du prix requis pour toute l'humanité ». Il y en a, dit Milton, qui croient que «Christ mourut, non pas à notre place, ni pour notre rédemption, mais simplement pour donner un exemple à l'humanité ». Milton combat cette erreur (Cf. P. L. III. 299) (4), mais toujours hanté de l’idée maîtresse de la religion chrétienne, ajoute, dans un regard en arrière : « En même temps, je m'avoue incapable de voir comment ceux qui considèrent le Fils comme étant de la même essence que le Père peuvent expliquer ou son incarnation, ou sa satisfaction. » Le fait est là, en tout cas, et Christ nous a rachetés. « Tous sont rachetés, même ceux qui ne le savent pas, ou qui sont encore ennemis et pècheurs » ; mais ne sont purifiés que ceux qui ont la foi. » Le médiateur est aussi venu pour que nous puissions être façonnés à l’image du Christ, aussi bien dans son étät d’humiliation que d’exaltation. » Avec une si pleine satisfaction, il n'est pas besoin de
(4) « By merit more than birthright Son of God. »
(2) « Here shalt thou sit incarnate, here shalt reign. » (3) « Regardless of the bliss wherein he sat. »
(4) « Giving to death, and dying to redeem, »
Purgatoire, et Milton rejette cette croyance comme une fable.
Ayant ainsi défini la fonction du Christ, Milton va en étudier les résultats dans la « Rénovation de l'Homme, y compris sa vocation ». Qu'est-ce que la Rénovation ? C’est « le changement par lequel celui qui était sous la malédiction et le coup de la colère divine entre en état de grâce ». L'homme est renouvelé par la vocation, ce « mode naturel de rénovation, par lequel Dieu le Père, . selon son dessein en Christ, invite les hommes tombés à la connaissance de la facon dont il doit être apaisé et servi, si bien que ceux qui refusent de croire sont laissés sans excuse ». Tous ont cette vocation, bien que quelques-uns l’aient à un degré supérieur. Sous l’influence de cette « impulsion divine », l'homme aspire à la « connaïissance de Dieu », et pour le moment du moins s'améliore. Car « la vocation de Dieu » et ses conséquences ne sont pas en elles-mêmes suffisantes pour assurer le Salut. Pour cela, il faut aller un pas plus loin, et devenir « régénérés ». Alors « le vieil homme étant détruit, l'homme intérieur est régénéré par Dieu selon sa propre image, dans toutesles facultés de son esprit, à tel point qu’il devient pour ainsi dire une nouvelle créature, et que l’homme entier est sanctifié, corps et âme, pour le service de Dieu, et l’accomplissement de bonnes œuvres ». ;
Résultant de la régénération viennent « le repentir etla foi ». « Le repentir est le don de Dieu par quoi
l’homme régénéré, s'apercevant avec douleur qu'il à offensé Dieu par le péché. le déteste et l’évite et s’efforce de tout son cœur de suivre le droit chemin. » Puis vient la foi, la « foi qui sauve », dont le siège n’est pas « dans l’entendement, mais dans la volonté », la foi « par quoi nous croyons, sur la seule autorité de la promesse elle-même, que toutes les choses que Dieu nous a promises en Christ sont à nous et surtout la grâce de la vie éternelle ». Ne perdant jamais de vue le point capital, Milton affirme que « l’objet de la Foi n’est pas Christ le Médiateur, mais Dieu le Père ». « De la foi procède l’espérance », et tandis que « l’objet de la foi est la promesse, celui de l’espérance est la chose promise ». On dit de ceux qui sont régénérés qu'ils sont plantés en Christ, c'est-à-dire qu’ils sont «dignes de ne faire qu’un avec lui ». C’est une vie nouvelle qui commence; alors le chrétien comprend les « choses spirituelles; » alors l « entendement éclairé perçoit les choses célestes », et découvre ce qui est « nécessaire pour le salut éternel et le vrai bonheur de la vie ». Alors, vient l’amour ou charité, appelé aussi sainteté; c’est le « sens de l’amour divin >» qui est au cœur des régénérés, et qui les rend « morts au péché » et « alive again unto God ; » c’est la source des bonnes œuvres que les saints accomplissent, spontanément et librement. Maisle Chrétien n’a pas encore atteint le but. Même la sainteté des saints est encore imparfaite en cette vie. Il ne faut pas s'attendre à obtenir la perfection ici-bas. Nous devons
lutter pour l’obtenir, parce qu’elle est le « but de notre existence »; chez les régénérés eux-mêmes, la chair lutte contre l'esprit, l'âme combat le monde et Satan. Ceux qui luttent sans faiblir, quoique encore pécheurs, obtiennent de Dieu la justification, c’est-à-dire qu’ils « sont absous du péché et de la mort et comptés justes aux yeux de Dieu, non pas par les œuvres de la loi, mais par la foi et les œuvres de la foi ». Et comme le Chrétien qui en est arrivé là se trouve transfiguré! De la conscience qu'il a de sa justification « découlent la paix et la vraie tranquillité d'esprit ». Dieu l’a adopté comme son enfant; il est par Christ devenu son héritier (1).
Justifiés et adoptés par Dieu le Père, « nous sommes emplis de la conscience, de la grâce et de l'excellence présentes, en même temps que de l’expectation de la gloire future, si bien que notre « béatitude » est en quelque sorte déjà commencée ». C’est ce qu’on appelle, d'après Milton, la glorification imparfaite, suivie ellemême de l'assurance du salut. « L'homme croit que s’il persévère dans la foi et l'amour... il arrivera certainement, à la fin, à la vie éternelle et à la consommation de la gloire. >» Et ceux qui tiennent bon ainsi jusqu’au
(1) « L'amour au sens ordinaire nous révèle légèrement l’amour dont il nous a aimés.» Du « fellowship » avec Christ et ses membres découle la Communion des Saints. « L'amour de Christ pour son
Église invisible et sans tache est décrit pàr l’image appropriée de l'amour conjugal. »
bout ont reçu de Dieu le don de « la persévérance des Saints».
Continuant l'examen de ce livre qui semble à première vue si bien bâti,mais où les questions sont traitées pêle-mêle, nous en arrivons à l'examen de la loi de Dieu et du « covenant » de grâce. « La loi de Dieu est écrite ou non écrite. » Cette dernière n’est que la loi de la nature originellement donnée à Adam. La loi mosaïque, à l’usage exclusif des Juifs, contient des préceptes inévitables. En montrant aux Israélites la dépravation de l'humanité et par conséquent la leur, elle les force à avoir recours « au Sauveur promis » afin qu'eux et toutes les nations soient plus tard délivrés de ce joug et jouissent de la virile liberté digne des fils de Dieu. « L'impertection de la loi se manifesta dans la personne de Moïse lui-même » (Cf. P. L. XII. 307) (1). Mais avec! l'Evangile, nous passons à la liberté chrétienne. «L’Evangile est lanouvelle dispensation du « covenant » de grâce, bien plusexcellentet parfait que la loi, annoncé d’abord obscurément par Moïse et les prophètes, ensuite dans les termes les plus clairs par Christ lui-même et ses apôtres et évangélistes, écrit depuis par le Saint- Esprit dans le cœur des croyants et devant continuer jusqu’à la fin du monde, contenant une promesse de vie éternelle à tous les hommes de toutes les nations
(1) « And therefore shall not Moses, tho’ of God Highly beloved, being but the minister Of law, his people into Canaan lead. »
qui croiront au Christ quand il leur sera révélé et une menace de mort éternelle à ceux qui ne eroiront pas. »
La loi mosaïque à été entièrement abolie à l’apparition de l’évangile; c'était une loi d'œuvres, l'évangile une de grâce. Moïse imposait la loi même à ceux qui ne voulaient pas la recevoir, tandis que c’est Christ lui-même qui inspire aux cœurs de le suivre bénévolement (Cf.P.L. XII, 523) (1). Le chrétien est libre.Milton l'a déjà dit; il le redira encore avant la fin de sa earrière. Christ nous a « déliés de l’esclavage du péché et conséquemment de la domination de la loi et de l'homme ». Nous sommes fils et non plus serviteurs, « hommes parfaits au lieu d’enfants; afin quenous puissions servir Dieu en amour sous la direction de l'Esprit de vérité ». Scellant ce traité d'amour et de paix entre le Créateur et la créature, Milton reconnaît deux sacrements, le baptème et la communion. Le baptême est la cérémonie selon laquelle « le corps des croyants qui s'engagent à la pureté de la vie est plongé dans l’eau courante, pour signifier leur régénération par le Saint- Esprit et leur union avec Christ dans sa mort, son enterrement et sa résurrection »... Il ne faut pas baptiser les enfants en bas âge. Quant à la communion, «c’est une solennité à laquelle la mort de Christ est commémorée par le pain et le vin, les deux éléments étant goûtés par chaque communiant et par là les bien
(1) « What the spirit within Shall on the heart engrave ».
faits de sa mort administrés aux croyants ». Ce ne sont là nile corps, ni le sang du Christ, car « la transsubstantiation est anthropophagie ». Milton ne voit pas d’objection à ce que tout chrétien administre la communion ; mais il exhorte les croyants à ne pas approcher « des sacrements sans s'être examinés et sans avoir renoncé au péché... car la négligence ou la célébration indécente des sacrements provoquent également l’indignation de la Déité ». Il ne compte pas comme sacrements « la confirmation, le repentir, l’extrêmeonction, l’ordination et le mariage (1) ».
Milton en vient à l’examen de l’Église visible, « l’assemblée de ceux qui sont appelés... De même que Christ est la tète de l'Église mystique, de même personne que lui n’a le droit ou le pouvoir de présider à l'Église visible » (Cf. P..L. XII. 69) (2). « L'Église visible universelle est la multitude entière de ceux qui sont appelés dans toutes les parties du monde, et qui adorent ouvertement Dieu le Père par Christ en quelque endroit que ce soit, soit individuellement soit en conjonction avec d'autres. » « L'Église universelle consiste en ministres et congrégations »... « Les ministres sont des personnes choisies de Dieu pour remplir les diverses fonctions de
(4) Notez toujours ce ton de catéchisme. C’est un catéchisme laïque, mais un catéchisme tout de même.
(2) « But man over men He made not lord, such ti tle to Himself Reserving ».
l'Église de Christ... prophètes, apôtres, évangélistes ou ordinaires. » Et dans cette dernière catégorie, Milton comprend largement tous les vrais fidèles. Tout croyant peut remplir les fonctions de ministre ordinaire, pourvu qu'il ait reçu les dons nécessaires. On voit une fois de plus le chemin parcouru par Milton depuis qu’il a quitté les rangs presbytériens. Ce qu’il veut, c’est une religion personnelle ef individuelle où chacun soit son propre prôtre, où chacun puisse prêcher, baptiser et administrer la communion (1).
Après avoir parlé de l’église en général, Milton traite des églises particulières. Une église particulière est une société de personnes professant la foi, unies par un lien spécial de fraternité, et ordonnée en vue de la plus grande édification des fidèles. Les ministres ordinaires sont les prêtres et les diacres. Les « prêtres sont autrement appelés évêques ». Les diacres veillent aux besoins temporels de l'Église, des pauvres, des malades et des étrangers; ils peuvent aussi enseigner et baptiser. Le choix des ministres appartient au peuple, et les prôtres imposent ceux qui sont approuvés. Mais le droit de succession est sans valeur. Il est raisonnable d'indemniser les ministres de l'Évangile, bien qu'il vaille mieux « servir gratuitement ».Lescontributions, en tout cas, devront être volontaires. Milton aimerait à voir les ministres vivre « de leurs ressources privées ou de
(1) L'évêque Newton, dit: « Milton était une espèce de quiétiste, plein de l’intérieur de la religion. »
l'exercice de quelque profession ». Toute Église, si petite soit-elle, peut être considérée comme « intégrale et parfaite ». Il n’y à pas de trace de conciles dans l'Écriture. Mais les églises particulières peuvent com= muniquer entre elles pour le bien général. Les ennemis de l’Église, hérétiques et profanes, ont leur usage. Mais le plus grand ennemi est l’Antéchrist qui « selon la prédiction doit sortir de l'Église elle-même »., C’est la discipline qui assure l’unité de chaque église particulière. La discipline est un « arrangement mutuel entre les membres de l'Eglise pour façonner leurs vies selon la doctrine chrétienne et régler tous les détails de leurs réunions publiques décemment et avec ordre ». Il faut des assemblées où tout le monde, excepté les femmes, puissent parler. Car la discipline poursuit quatre buts importants; traiter avec douceur les membres faibles de l’Église, régler les différents entre croyants, repren dre et admonester les délinquants et rejeter les rebelles hors de la communion de l'Église. « Le pouvoir de l'Église contre ceux qui méprisent sa discipline est excessivement grand et étendu ». à Milton ne croit pas qu’il suffise de se dire Chrétien pour appartenir au troupeau de l'Église. Non; en font seuis partie « ceux qui sont versés dans la doctrine des Écritures.., car l’usage des Ecritures n’est défendu à personne ». (Cf. P. L. XII, 511 (1) et P. R. IV, 288) (2).
(1) « The truth... Left only in those written records pure. » (2) « He who receives
Light from above, from the fountain of light,
No other doctrine needs, tho granted true ».
Milton s'en prend aux théologiens obscurs qui déforment la parole de Dieu; il soutient que tout croyant à le droit d'interpréter cette parole à sa façon; si vous différez sur le sens, tolérez-vous, « jusqu’à ce que Dieu vous ait révélé la vérité à tous ». Vouloir imposer la conformité, c'est « mettre un joug, non pas sur l'homme, mais sur le Saint-Esprit lui-même ». Quant aux traditions humaines, écrites ou non, elles sont « expressément prohibées ».
Milton termine la premièreipartie de ce gros traité (Ch. 33), par l'examen de « la glorification parfaite, la seconde venue au Christ, la résurrection des morts et la conflagration générale ». « Le jour et l'heure de la venue du Christ ne sont connus que du Père »; le second Avent sera « glorieux et terrible » et sera suivi de la résurrection des morts et du dernier jugement. « La croyance à la résurrection des morts existait même avant le temps de l'Évangile. » Cette résurrection portera sur les morts qui ressusciteront, et sur les vivants, qui seront subitement transformés. « Tout homme se lèvera numériquement un et la même personne. » Au dernier jugement, « Christ et les Saints, vêtus de la gloire et de la puissance du Père, jugeront les mauvais anges et toute la race de l'humanité ». Quelle sera la règle du jugement? « La conscience de chaque individu selon la mesure de lumière dont il aura joui. »
‘ Coïncidant avec le dernier jugement, commençant à son commencement et s'étendant un peu au-delà de son
terme, aura lieu le règne glorieux de Christ avec ses Saints sur la terre. Au bout de mille ans, Satan attaquera l’Église à la tête de toutes ses armées, mais sera rejeté et « condamné à une punition éternelle ». Alors, l'humanité entière sera jugée, alors « sera prononcée la sentence : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, héritez du royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel préparé pour le démon et ses anges ». Puis ce sera la fin; et le feu détruira ce monde sale et corrompu, Milton croit que la punition individuelle variera selon le degré de culpabilité; il croit aussi qu’elle aura lieu en un endroit déterminé, « appelé Enfer ». Quant à la glorification parfaite, elle consistera «en la vie éternelle et le bonheur parfait, résultant surtout de la vision divine ». Tous les saints n’atteindront pas au même degré de gloire; et notre « glorification s'accompagnera de la rénovation du Ciel, de la terre et de toutes choses, qui seront adaptées à notre service ou à notre agrément, pour étre par nous perpétuellement possédées ».
Nous terminerons ce chapitre sur ces considérations, en nous réservant d'examiner au cours du suivant la seconde partie de la Doctrine, sur laquelle nous essayerons de porter un jugement d'ensemble.