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CHAPITRE X

La Somme du Miltonisme. — Hérésies multiples et grandes vérités.

Après avoir examiné dans la première partie de la Doctrine ce qui a trait à la connaissance de Dieu, Milton va maintenant s'étendre sur le service du Créateur. Le vrai service de Dieu « consiste en l’exercice de bonnes œuvres ». Les œuvres de surérogation sont impossibles et les mérites humains choses vaines. Les bonnes œuvres sont le résultat de « vertus ou bonnes habitudes, de l’entendement, de la sagesse et de la prudence ». Milton verse un peu dans la sécheresse du catalogue quand il passe en revue les différentes vertus (1). Il devient plus intéressant quand, s’occupant de notre devoir envers Dieu, il examine les bases de la religion. « La vraie religion consiste à adorer Dieu en sincérité selon la forme etla manière que lui-même a prescrites » ; cette manière, c'est « l’invocation et la sanctification de son nom dans toutes les circonstances de la vie ».

(1) Qu'il divise en internes et externes. Le service interne, c'est l'amour, confiance, espoir, gratitude, crainte, humilité, patience, obéissance. Le service externe, c’est la religion.

Imvocation signifie prière ; il n’y a pas de formes fixes, il faut éviter les répétitions ef les mots vides. Les croyants ne sont pas écoutés quand ils demandent quelque chose qui n’est pas pour leur bien ou la gloire’ de Dieu. Les vœux et le jeûne aident la prière. « Une autre espèce d’invocation consiste dans les serments » (oaths) et le tirage au sort. Cette ‘dernière pratique est « un appel à la Déité pour l'explication de doutes et pour décider des controverses ». « A l’invocation ou à l’adoration de la Déité, on oppose l’idolâtrie et l’invocation des anges, des Saints, et la pratique des arts magiques. » Le zèle n'est qu'un ardent désir de sanctifier le nom de Dieu; il devient martyre quand il entraîne les tourments ou la mort. Quant au temps d’adoration, il n’en est pas de fixe. « Le sabbat originel est abrogé ; aucun jour n’a été désigné, de préférence à un autre, pour le service divin (1) ».

Nous en venons aux devoirs envers l’homme. Et jusqu'à la fin du volume, ce sera la sécheresse même. « L'amour est une vertu générale inspirée aux croyants par Dieu le Père en Christ par l'intermédiaire de l'Esprit. » L'amour comprend celui que chaque individu se doit à lui-même, et celui qu’il doit à son voisin. Dans la première classe des vertus spéciales, Milton range les devoirs envers soi-même : en premier (c’est bien miltonien) vient la tempérance, à tous ses degrés et

(1) Divisions et subdivisions deviennent trop nombreuses, et l'ouvrage devient artificiel. La vie du premier livre n’y est pas.

om

sous toutes ses faces, « le contentement, la frugalité, le travail et un esprit libéral ». Envers le prochain, les principales vertus sont: « la fortitude et la patience », et surtout la charité « qui consiste à l'aimer comme nous-mêmes »., « L'humanité, la bonne volonté et la compassion », sont également recommandées, mais «l'amour chrétien est la plus forte des affections ». Celui qui aime son prochain prendra soin de son honneur, de son « bon renom et de ses intérêts séculiers ». Aussi cultivera-t-il « véracité, simplicité et fidélité ». Il sera courtois, urbain, grave et taciturne quand il le faudra, et parlera librement si nécessaire. Il chérira l'intégrité et la bienfaisance, et n’oubliera pas la gratitude. 11 y a toute une série de devoirs réciproques, entre mari et femme, parents et enfants, tuteurs et pupilles, jeunes et vieux, inférieurs et supérieurs, maîtres et domestiques. Les aumônes et l'hospitalité ne sont pas négligées. Nous avons aussi des devoirs publics envers notre prochain, c'est le cas du magistrat et du peuple, réciproquement. Milton glisse ici I’observation que « la religion doit être protégée par le magistrat et non imposée au peuple ». Puis cela nous mène à la paix et à la guerre. « La guerre ne doit pas être entreprise sans mûre délibération ; qu’on la fasse sagement et habilement ; qu'on la poursuive avec modération (in a spirit of godliness), qu'on n’accorde pas à un ennemi sans merci: que notre confiance ne soit pas placée dans la force humaine,

de miséricorde

mais en Dieu seul; que ie butin soit distribué en proportions équitables. » Milton ajoute que la guerre n'est äéfendue dans aucun passage du Nouveau Testament ; puis réfléchissant sans doute qu'elle est un fléau de Dieu, il termine sur un mot bien anglais : « L’observation des commandements de Dieu est pour les nations une source de prospérité. »

Tel est ce livre de la Doctrine Chrétienne, qui a été si différemment jugé, et toujours avec tant de passion, par les critiques qui l’ont étudié. Nous l’avons dépouillé sans parti pris. Regardons maintenant en arrière et fixons le dogme miltonien sur les différents points de doctrine. Une comparaison tacite avec l’enseignement anglican, que nous avons accepté comme arbitre au début de ce livre, nous permettra de mesurer la distance qui sépare le miltonisme de l’orthodoxie.

La seconde partie du credo miltonien ne contient pas de doctrine bien spéciale à l'auteur (1). C’est une revue rapide des devoirs du chrétien, qui a l’aridité d’un catalogue. L'éthique miltonienne intéresse moins que sa théologie. Notons cependant qu'il est d'accord avec l'Église en ce qui concerne l'efficacité des jeûnes, la prière, Les serments, mais non l’observation du Sabbat. C’est la première partie qui nous attire, plus que ce code de morale un peu passé. C’est là que se joue le gros

(1) Elle laisse surtout une impression d'ensemble, un goût de catéchisme et d’infaillibilité singulièrement déplaisant.

jeu. Passons en revue les points de repêre de la Doctrine, en allant des moins importants à ceux qui serñblent le fondement même de la religion. Nous assistons à un véritable défilé d’hérésies. C’est, en commençant ‘ par les moins graves, la réaffirmation des principes défendus tout au long de l’orageuse carrière de Milton, l'élection des ministres, évêques et diacres, par le peuple, la suppression des conciles ; puis c’est l'apologie de la polygamie, bien entendu suivie de celle du divorce, sous prétexte que Notre Seigneur n’est pas venu donner des lois, mais instituer la charité et l'amour ; c’est le baptême refusé aux enfants ; — (sur la Communion on est d'accord) ; c’est le droit pour tout chrétien d’administrer l’un ou l’autre sacrement. Puis les distinctions s’accentuent. Milton veut trop expliquer; il veut montrer la genèse de l’âme humaine, il veut qu’elle soit morte dans la tombe avec le corps jusqu’à

la résurrection (1). Puis quand il en vient à la Déité, il

(1) En tout cas, le théologien met ici le doigt sur l’inanité de ceraines traditions, et ramène les imaginations égarées à une doctrine qui est sensiblement celle de l'Eglise anglicane. Nous connaissons tous — sur les âmes de ceux qui sont morts — les fictions des poètes et les imaginations du peuple. L'Eglise anglicane, qui se base sur l'Ecriture, n’en dit rien, et Milton, en exagérant, ramène brusquement au point de vue véritable. L'Eglise parle simplement de repos. Dans son admirable et si pieux service des morts, on ne Larle pas de voir Dieu face à face, au sortir de cette vie ; d'être bienheureux au Ciel avec les anges, ou de brûler en Enfer ; on est au repos. Milton peut avoir été trop loin en imaginant la mort des âmes. L’Ecriture n’en parle pas. Mais son intervention est salutaire en ce sens qu’elle ramène les esprits à la vraie théorie orthodoxe, qui est

entend au sens littéral les expressions anthropopathiques de l’Ecriture qui la concernent ; il se trompe sur la nature de Dieu en astreignant une place (dit Keightley) à l'infini et à l’illimité. Son passage sur la prédestination est un effort infructueux pour expliquer un mystère et réconcilier la prescience absolue de Dieu, avec le parfait libre arbitre de l’homme. On peut en dire autant sur les essais qu'il fait, dans ses pages sur la Providence de Dieu, pour réconcilier ces propositions incompatibles. Pour avoir leur importance, ces points-là restaient après tout secondaires et n’intéressaient point la foi chrétienne en son essence. Mais les conclusions miltoniennes sur les vérités fondamentales du Christianisme, la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption, sont d’un intérêt capital. :

Nous n'avons pas de raisons pour cacher ou défigurer la vérité. Milton ne croit pas à la déité du Fils, pas plus qu’à la déité de l’Esprit. Il est arien (1). Cette question de l'arianisme de Milton à donné lieu à des querelles interminables. Des critiques unitariens ont voulu y voir la preuve qu’un autre grand homme s'était rangé à leur façon de voir; des amis de Milton, plus soucieux de son renom (imaginaire) que de la vérité,

celle du repos sous la garde de Dieu. (Cf. S. Ag. 598. « And I shall shortly be with them that rest ».)

(4) Il y a trois opinions sur la Trinité: le credo Nicéen et Athanasien ; le credo Arien, dont beaucoup admirent la sublimité et la beauté ; et le credo Socinien ou humanitarien, quifegarde Notre Seigneur comme un simple homme.

s'ingéniaient à démontrer que Milton n'était pas arien, qu'il était orthodoxe, que la lecture du « Paradis perdu . le dimanche, en famille, restait comme par le passé inoffensive (1). Nous n’avons pas de semblables préoccupations. Mais quel exemple ne trouvons nous pas, dans cetteaventure théologique de John Milton, des

(1) W.S. Channing se laisse aller à des dithyrambes sur la découverte de la Doctrine Chrétienne. Parlant de la dédicace orgueilleuse du poëte, «il s'est élevé », dit-il, « sans effort ou affectation, au style d’un apôtre ». C'est la « bénédiction de l'esprit sanctifié ». Il regrette que Milton se soit contenté de citer la Bible en son langage originel au lieu de nous donner ses impressions personnelles, dégagées de toute attache avec le livre sacré. Il reconnaît l'erreur de Milton dans sa conception de l'être suprême sous les traits de la nature humaine ; il voit bien que le théologien-poète ne fait pas de différence entre le corps et l'âme, et reconnaît qu’il a tort de supporter la polygamie; il reconnaît, en Milton, un « strict congrégationaliste » ; il admet avec lui que les laïques éclairés doivent avoir dans l'Eglise autant de pouvoir que le clergé, et qu’il faut regarder les prêtres sans terreur. Mais ce qui réjouit le plus Channing, c’est il’arianisme de Milton, qui « affirme la stricte et propre unité de Dieu ». « Le Fils de Dieu est un être distinct de Dieu et inférieur à Dieu ; il existait avant que le monde fut fait, il est le premier de la Création de Dieu, et toutes les autres choses furent créées après par lui, comme instrument ou ministre de son Père. » Puis Channing découvre avec plaisir que Milton a ses idées

lui sur le Saint Esprit, « agent intelligent, mais créé et inférieur à Dieu ». Ainsi Milton passe au rang des unitariens, où déjà Locke voisine avec Newton.

Mais si l’arianisme du poète réjouissait les uns, il peinait fort les autres. Un brave homme, J.-W. Morris, s’efforca en 1862 de laver Milton de cette tache. Le professeur Stanley parlait de Milton comme d’« un laïque, mi-hérétique, mi-puritain » (définition un peu étroite comme toutes les définitions, mais exacte en somme) ; Peter Cunningham, dans ses Notes aux « Vies » de Johnson, Hallam dans un de ses ouvrages, affirmaient tout simplement que Milton était arien. Morris se fâche. 11 écrit un livre indigeste pour prouver l’orhodoxie de la Doctrine Chrétienne, et échoue lamentablement.

ravages que peut exercer sur la foi chrétienne le sens individuel livré à lui-même, allégé du poids de la conscience universelle et débarrassé des attaches de la tradition. Au cours de ses recherches solitaires, Milton à fait une perte irréparable en renonçant à la doctrine orthodoxe de la Trinité. Cette doctrine est presque scientifique, et ce n’est pas sans raison que le Dieu des Chrétiens n’est pas une simple unité. Tandis que les Unitariens d'aujourd'hui creusent un grand abîme et mettent les hommes d'un côté et Dieu de l’autre, les partisans de la Trinité voient dans l'Homme la révélation de Dieu, et ne font pas de distinction réelle entre la Déité et l'Humanité. Christ est venu annoncer à la race d'Adam cette révélation magnifique de l'Unité du Cosmos dans sa Variété infinie, et de l’amour qui lie en un tout inséparable ses parcelles innombrables. Chaque homme est un Christ potentiel et la manifestation du Christ éternel, de ce côté de la nature de Dieu dont a découlé l'humanité tout entière. Le Trinitarien croit que Jésus était Divin, qu'il l’est encore, et que nous le sommes avec lui. L'Unitarien, rejetant l’homme sur la terre et Dieu au Saint des Saints, en arrive à ne voir en Jésus qu'un type supérieur de l’humanité, sans attache avec le Père éternel.

Milton ne suit pas sa conviction jusqu’à ces conclusions inévitables. I1 hésite ;et cette hésitation ne fait qu'épaissir le chaos où il se débat. « Vous pouvez facilement établir, dit-il, que le Fils est Dieu », mais non

qu’il est le « Dieu suprême ». Il nous faut faire alors cette supposition monstrueuse, dont Milton évidemment se doutait peu, qu'au lieu d’un Dieu unique, nous en avons au moins deux. Milton, que nous appelons plus haut arien, ne l’est en somme qu'à sa façon à lui; il est sur le chemin du polythéisme. :

Nousavons vu plushautcombien ces hésitations l’embarrassent quand il aborde le sujet de la rédemption. Il ne peut pas admettre qu'une simple créature humaine ait pu racheter les péchés de tous ses semblables. L’unitarien contemporain, plus logique, ne croit pas à la rédemption. Mais Milton y croit. Seulement, comme il ne peut pas saisir le lumineux mystère de l’union du Père avec l'homme par le Fils; et comme, d’un autre côté, il lui répugne d'élever le Sauveur sur le vain piédestal de ses mérites humains, il fait porter le poids du grand sacrifice à une créature de son invention, qui est un Dieu, mais qui n’est pas le Dieu suprême. À part cette erreur initiale, et par une contradiction singulière, mais qui ne nous étonne plus chez Milton, les pages consacrées à la Rédemption sont peut-être les plus belles de la Doctrine Chrétienne. C’est qu'ici l’idée puritaine soutient le théologien scriptural. Il est d'accord avec l'Eglise quand il fait le procès du péché, cette « infection de la Nature ». Il affirme que le sacrifice du Christ a racheté tous les péchés. Sur la rénovation, la régénération, la justification et l’adoption. Milton a les mêmes idées que l'Eglise et les exprime

‘avec la ferveur d’un dévot et la clarté d'un voyant. C’est, de toutes les vérités chrétiennes, celle qu’il comprend le mieux ; et là-dessus, il est bien d'accord avec son siècle. C’est la gloire du puritanisme d’avoir mis à nu dans toute sa laideur le mal moral; c’est son honneur d'avoir jeté la pleine lumière sur le mystérieux sacrifice qui l'a terrassé et sur les devoirs qu’une pareille preuve de l’amour infini du Père a légués à la descendance d'Adam, Milton est le constant accusateur du péché et le chantre infatigable de la Rédemption. Ce sont les sujets jumeaux de Comuset de la Doctrine. Ils inspireront les trois grands poèmes qui finiront sa carrière. Voilà la haute vérité qui marque au sceau du Puritanisme la Doctrine Chrétienne : mais que ce même puritanisme, en émancipant sans prudence la conscience individuelle, sapait les bases de la foi apostolique et tendait à démolir la doctrine après la discipline, nous n’en avons que trop de preuves dans l’inextricable chaos où se débat solitairement, face à face avec l’un des plus émouvants mystères, et sans autre lumière que l’Ecriture déclarée infaillible, l'orgueilleux génie de Milton.

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